Les restaurateurs russes en France menacés depuis l'invasion en Ukraine

« Votre présence n’est absolument plus souhaitée en France, Vladimir vous expliquera pourquoi. »

03 mars 2022, 3:52pm

« J’ai un appel téléphonique masqué. Le correspondant me dit que c’est pour une réservation. Le temps que je sorte un stylo pour noter son nom, il me dit qu’il s’appelle Vladimir Poutine et me traite ensuite de sale pute et m’insulte pendant au moins 40 secondes sans que je puisse répondre quoi que ce soit et ensuite il me raccroche au nez ».

Voilà le quotidien de Joe Ascione, propriétaire du restaurant La table des russes à Paris. Depuis maintenant une semaine, elle reçoit quotidiennement des appels anonymes pour l’insulter ou la menacer. Si Joe Ascione ne souhaite pas porter plainte, ces appels l’inquiètent tout de même. « Il y en a qui me disent qu’ils vont détruire mon restaurant en me mettant des mauvaises notes sur internet. Aujourd’hui, c’est très facile de détruire un commerce en ligne et de lui faire du mal » raconte-t-elle. Avec une moyenne à 4,8/5 sur Google, la gérante tient à la réputation de son restaurant. 

« Je ne suis même pas Russe, je suis Kazakh »

Malgré la localisation de son commerce dans un quartier calme du XVIe arrondissement, certains n’hésitent pas à l’attaquer plus frontalement. « Depuis quelques jours, plusieurs m’ont fait des doigts d’honneur depuis la vitrine extérieure, il y en a même eu un qui m’a fait un doigt depuis sa voiture, il y a deux jours » affirme-t-elle dépitée. Loin d’avoir peur, Joe Ascione continue de travailler comme avant, dans l’espoir que tout se calme. « Je ne suis même pas Russe, je suis Kazakh » soupire-t-elle durant l’interview, lassée des différents événements auxquelles son restaurant a fait face ces dernières années. En effet, « entre les Gilets jaunes, la grève des transports, la pandémie et maintenant cette guerre », son restaurant n’a pas vécu l’heure de gloire du commerce parisien. 

Depuis l’offensive de l’armée russe en Ukraine, La table des russes fait face à des annulations en cascade. Si certains disent clairement à la restauratrice que c’est à cause de la guerre, d’autres préfèrent juste décommander sans explication. « Je devais avoir un déjeuner d’entreprise avec une trentaine de personnes qui a été annulé. Ils m’ont dit que ce n’était pas le bon moment. J’essaye de dire que je n’ai rien à voir avec ce conflit mais rien n’y fait ». Ce midi, seules deux personnes sont en salle à déguster ses plats, c’est moins que d’ordinaire mais Joe Ascione espère que c’est en raison des vacances scolaires et non pas de la nationalité de son restaurant. Inquiète lors de l’interview, elle répète sans cesse « je ne suis pas pro-Poutine » de peur de voir cet article se retourner contre elle. « On n’est pas politisé, on est seulement des ambassadeurs culinaires » tient-elle à préciser. 

Les commerces de la capitale ne sont pas les seuls à être visés par des menaces anonymes. À Lille, on va même jusqu’à envoyer des lettres anonymes tels des corbeaux. Le restaurant russe Baba Yaga a reçu ce mardi matin, un mot explicite dans sa boîte aux lettres : « Votre présence n’est absolument plus souhaitée en France, Vladimir vous expliquera pourquoi ». Avec pour signature : « Des Français adorateurs de la démocratie et du respect des pays souverains ». Une lettre qui a particulièrement choqué les restaurateurs qui n’ont pas souhaité s’exprimer sur le sujet. 

Photo Baba Yaga

Beaucoup de restaurants spécialisés russes proposent également des plats ukrainiens. En effet, leur gastronomie étant très proche, voire similaire pour certains plats, des dizaines de commerces ont décidé de mêler les deux cuisines. L’Ukraine et la Russie se font d’ailleurs déjà la guerre depuis longtemps sur ce terrain. Chacun revendiquant la paternité de plats symboliques comme par exemple le bortsch, une célèbre soupe à la betterave. Cette double nationalité amène les commerces à être inondés d’appels intempestifs de personnes souhaitant savoir « s’ils sont Ukrainiens ou Russes ». 

C’est le cas d’un restaurant parisien, vieux de 10 ans, dans lequel nous nous sommes rendus ce jeudi matin. À peine 11h du matin et alors que le restaurant n’a pas encore ouvert ses portes, le responsable a déjà reçu deux appels. S’il semble garder une distance face à ces menaces, il tient à ce que le nom de son restaurant ne soit pas cité dans l’article « pour éviter que ça empire ». Spécialisé dans la cuisine russe et ukrainienne, le commerçant ne s’imaginait pas du tout subir une vague de haine de ce genre lors du début du conflit entre les deux pays.

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Parmi les appels, de nombreuses personnes leur demandent de prendre position entre les deux camps : « C’est de l’intimidation, ils cherchent à connaître nos opinions politiques. On a eu un par exemple qui nous disait “je veux savoir où je mets les pieds, vous êtes Russe ou Ukrainien ?”. On répond toujours qu’on fait la cuisine des deux pays, on ne fait pas de politique ». D’autres énoncent plus clairement leur souhait de voir le restaurant fermer définitivement ses portes. Mais le gérant se refuse à « faire de la russophobie » et ne souhaite pas retirer les références à la Russie sur sa carte.

« J’aimerais bien ne pas en arriver à là, on fait juste de la cuisine »

Avec une clientèle aussi bien Russe qu’Ukrainienne, le commerçant remarque une légère baisse de la fréquentation de la part de ces communautés « qui ne viennent plus probablement à cause de la guerre » mais qui sont remplacées par des Français, curieux de découvrir une gastronomie qu’ils ne connaissaient pas. Triste ironie du sort, il aura fallu un tel conflit pour donner envie à certains de manger une gastronomie pour la première fois.

Il y a quelques jours, sa vitrine a été taguée avec l’inscription “gloire à l’Ukraine”. Un petit acte de vandalisme qui n’inquiète pas outre mesure le responsable qui souhaite surtout que ces appels cessent. Presque quotidiennement, la police nationale passe dans son établissement : « Ils vérifient que tout va bien. Selon eux, on est un lieu à risque. Ils nous disent de porter plainte mais pour l’instant on préfère éviter ». Si les appels se poursuivent la semaine prochaine, le restaurateur passera la porte du commissariat du coin pour déposer une main courante et faire retracer ces appels. « J’aimerais bien ne pas en arriver à là, on fait juste de la cuisine », dit-il avec un sourire triste au coin des lèvres.

Même les restaurateurs qui ne sont pas russes sont victimes de représailles pour des potentiels liens avec la Russie. C’est le cas de l’enseigne La maison de la Poutine, qui malgré son nom n’a aucun un lien avec le dirigeant russe. En effet, la poutine est un plat canadien et pourtant preuve que la bêtise est sans limite le simple nom “Poutine” a suffit à déclencher des vagues d’appels haineux et de menaces.

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