Les battle stations prouvent que les gamers grandissent

Avant, les ordinateurs étaient moches et cachés dans un coin. Aujourd'hui, ils brillent de mille feux, et ça en dit long sur notre rapport à eux.

21 janvier 2021, 8:15am

Les ordinateurs ont le pouvoir de nous délivrer de l’espace et du temps. Une grosse partie en multi, une belle session stalking et le cosmos disparaît : les rayons bleus vitrifient votre cornée tandis que la soupe brûle dans la casserole mais vous ne remarquez rien ou pire, vous vous en foutez. Ce pouvoir est tel qu’il transforme parfois nos boîtiers luminescents en refuges : tout individu déprimé qui se respecte peut passer dix-huit heures par jour devant un écran cathodique sans quitter son siège, son lit défait parmi des monticules de détritus. Mais pas pour les nouveaux apôtres du concept de « battle station ».

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« Battle station » est un terme utilisé de longue date sur Internet pour désigner l’endroit où se trouve votre ordinateur. Sur le vilain forum 4chan, des anonymes dévoilent leurs « postes de combat » dans des fils de discussion dédiés depuis au moins dix ans. Les photographies qui flottent dans ces espaces liminaux versent parfois dans la mythologie du geek ermite et vierge : des unités centrales couvertes de mégots, des claviers confits de miettes grasses, des écrans de plastique jaunâtre installés à même le sol… Certains de ces clichés sont tellement vieux que personne ne semble se souvenir de leur origine. Reste que ces images surgies des abysses seront toujours emblématiques du web qui craint, des gamers qui puent, de la dissolution du soi dans le réseau.

Depuis quelques années, portés par la transformation des cultures numériques en marchés juteux, des geeks propres sur eux combattent cette esthétique morbide en exhibant des bureaux impeccablement agencés. Les nouveaux apôtres des battle stations, ce sont eux : pas de canettes vides ou de mouchoirs solidifiés sur leur plan de travail en bois massif, seulement des diodes multicolores et des claviers mécaniques customisés. Des clichés grand angle leur permettent de recevoir des félicitations pour leur bon goût sur le réseau, mais moins dans les couloirs humides de 4chan que dans les salons feutrés de Reddit.

Avec ses deux millions d’abonnés, le subreddit r/battlestations est manifestement le quartier général des amateurs de beaux bureaux. Les clichés les plus appréciés de la communauté exploitent des esthétiques similaires, entre ambiance cyberpunk, végétalisation et « man cave » épurée : les ordinateurs trônent dans une lumière violette, parmi des bibelots pop-culturels ou devant des fenêtres aux paysages enviables. Certains clichés évoquent volontairement des tendances de décoration intérieure plus communes, avec canapés scandinaves en arrière-plan et clichés encadrés de Manhattan sur les murs. Souvent, ces images sentent la monnaie.

Vous trouverez peu de tables en bois aggloméré dans les contrées des « battle-stationners » : que leurs bureaux poursuivent une esthétique tout en guirlandes, spots et panneaux lumineux façon « gamer-streamer » ou plus réservée façon « jeune homme bien intégré socialement et professionnellement et peut-être même en couple et néanmoins amateur de la chose numérique », rares sont ceux qui dégagent une aura de RSA. Clairement, concevoir une battle station conformes aux canons du genre demande des sous. Car au-delà des ordinateurs eux-mêmes, dont les boîtiers léchés renferment quelques fois les composants les plus luxueux, tout ce qui les entoure peut vite coûter une fortune. 

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Un bureau assis-debout motorisé : 200 euros au bas mot. Un clavier mécanique personnalisé : trois chiffres minimum. Une chaise de gaming : 100 euros pour du bas de gamme, plusieurs centaines immédiatement au-dessus. Ajoutez deux ou trois moniteurs, si possible « ultrawide » et incurvés, un bon système son pour manifester vos tendances audiophiles, une pincée de gadgets douteux comme un « teneur de câble de souris » ou un « porteur de casque » et votre investissement atteint vite plusieurs milliers d’euros. Dans les fils de discussion budgétaires, les même conseils reviennent souvent : économiser, chercher du matériel d’occasion, étaler ses achats.

Les concepteurs de battlestations sont comme les amateurs de tuning : le monde peut bien se moquer d’eux, ils font ce qu’ils veulent de leurs mailles. Après tout, la quête du confort visuel et pratique semble plus sensée que jamais en ces années épidémiques : quitte à passer des heures devant son écran, autant que ce soit dans un environnement agréable. Nous sommes 2k1+20, les ordinateurs ne sont plus (tout à fait) des outils ésotériques et moches qui ruinent l’harmonie du salon familial, des portes vers des vortex d’oubli qui permettent à leur propriétaire de se comporter comme un lotophage. Le problème tient plutôt à l’exploitation éhontée de cette évolution. 

Nos confrères américains évoquaient récemment un « fauteuil pour battle station » issu d’une collaboration entre la boîte de mobilier Hermann Miller et le fabricant de matériel informatique Logitech, la Embody Gaming. Prix de vente conseillé en France : 1 320 euros. Ça fait cher le soutien lombaire. Les panneaux lumineux Nanoleaf, un classique des configurations criardes, trouvent preneur pour 100 euros les quatre. L’’ajout de diodes multicolores semble justifier une multiplication par trois du prix de tout composant, périphérique ou accessoire. De nombreuses entreprises ont également lancé des gammes de produits « gaming » qui justifient leur prix par des lignes et des tons agressifs. 

Ces évolutions peuvent faire hausser les sourcils. Pourtant, elles sont naturelles. À mesure que nos boîtiers lumineux pénètrent toujours plus profondément dans notre vie par la force du télétravail de la popularité toujours croissante des jeux vidéo, le besoin de les intégrer correctement dans notre quotidien croît également. Et même si les goûts sont une affaire personnelle, certains postes de combat sont indéniablement réussis. Il faut également reconnaître que les « battle-stationners » ont développé leur propre esthétique à force de fétichismes bizarres pour leurs écrans, leurs fauteuils, leurs claviers, et que cette esthétique est désormais connue de tous. De vrais petits Alvar Aalto. 

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