Avec ces jeunes Afghans qui travaillent dans les mines au péril de leur vie

En proie à une pauvreté extrême, le pays voit parallèlement sa demande de charbon augmenter, tant au niveau national qu’international. Ce qui attire de nombreux jeunes mineurs dans les « bouches noires ».

SAMANGAN, nord de l’Afghanistan — Noorullah nous dit avoir 18 ans, mais sous l’épaisse couche de poussière qui recouvre son visage émacié, il en paraît beaucoup moins. Tapi dans l’obscurité d’un étroit tunnel d’extraction de charbon — appelé la « bouche noire » — situé près du village de Dan-e-Tor dans la province de Samangan, il semble bien trop jeune pour travailler dans une mine de charbon. Éclairé par le mince faisceau de sa lampe frontale, son épuisement est évident.

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Qu’importe l’âge, le travail qui s’effectue ici est éreintant pour n’importe qui — Noorullah et ses collègues mineurs passent entre 12 et 15 heures par jour accroupis dans ces tunnels claustrophobes, extrayant manuellement le charbon. Dans ce souterrain d’environ deux mètres de large, il n’y a pas assez d’espace pour balancer une pioche, alors les mineurs utilisent une petite barre de fer pour ébrécher minutieusement la fine couche de charbon.

LE TRAVAIL DE CREUSEUR RAPPORTE À CHAQUE JEUNE HOMME ENVIRON 500 AFGHANIS PAR JOUR, SOIT MOINS DE 7 EUROS.

Chaque mineur creuse le charbon pendant 10 ou 15 minutes, puis remet la barre de fer à un collègue pendant qu’il reprend son souffle. Ce job leur rapporte environ 500 afghanis par jour, soit moins de 7 euros. Ceux qui font un travail moins pénible et guident les ânes chargés de charbon sur les chemins tortueux jusqu’au fond de la vallée gagnent encore moins, environ 3 euros par jour.

Comme le coût de la vie continue d’augmenter dans tout le pays, ce travail épuisant suffit à peine à les faire vivre, eux et leurs familles.

Le 25 avril dernier, le vice-premier ministre taliban Abdul Ghani Baradar publiait une déclaration soulignant le regain d’intérêt pour la production énergétique nationale de l’Afghanistan, dont une grande partie est actuellement importée. Dans cette déclaration, Baradar donnait des instructions à une série de ministères et de commissions pour « produire de l’électricité à partir du charbon dans les parcs industriels, les grandes villes et les autres zones de ce type ».

CEUX QUI FONT UN TRAVAIL MOINS PÉNIBLE ET GUIDENT DES NES CHARGÉS DE CHARBON SUR LES CHEMINS TORTUEUX MENANT AU FOND DE LA VALLÉE GAGNENT ENVIRON 3 EUROS PAR JOUR.

Avec l’augmentation de la demande de charbon afghan, tant au niveau national qu’international, l’afflux de jeunes mineurs devrait encore augmenter.

Avant même que les talibans ne prennent le pouvoir en août dernier, un nombre croissant de jeunes hommes désespérés se rendaient déjà dans les mines de charbon du nord de l’Afghanistan. Ces endroits sombres et dangereux étaient la promesse d’une source de revenus stable. Mais à mesure que la situation économique s’aggrave, les nouveaux visages qui fleurissent au cœur de ces mines sont de plus en plus jeunes.

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Si en Afghanistan le travail des enfants est une problématique qui remonte à plusieurs décennies, depuis que les talibans ont pris le pouvoir, les sanctions internationales ont gravement exacerbé la situation.

ALORS QUE LA SITUATION ÉCONOMIQUE S’AGGRAVE EN AFGHANISTAN, LES NOUVEAUX VISAGES QUI FLEURISSENT DANS LES MINES SONT DE PLUS EN PLUS JEUNES.

Selon une enquête menée par Save the Children auprès de 1 400 ménages, une famille afghane sur cinq a envoyé un enfant sur le marché du travail dans les six mois qui ont suivi la prise de contrôle du pays par les talibans. La même enquête a révélé qu’environ une famille sur trois avait perdu la totalité de ses revenus au cours de la même période, un chiffre qui a très certainement augmenté ces derniers mois.

Face à la perspective d’une pauvreté virulente, de nombreuses familles n’ont eu d’autre choix que d’envoyer leurs enfants gagner un revenu supplémentaire.

Cela fait quelques semaines que Noorullah travaille comme mineur de charbon, mais beaucoup des jeunes qui l’entourent s’épuisent dans ce tunnel depuis des années. Comme la plupart des autres garçons et jeunes hommes qui travaillent ici, Noorullah est le seul soutien financier de toute sa famille élargie. Le garçon est un Hazara, une minorité ethnique qui a subi d’importantes persécutions au cours de l’histoire afghane. D’après lui, le bouche-à-oreille au sein des réseaux familiaux est un moteur important de migration vers les mines depuis d’autres provinces.

DE NOMBREUSES FAMILLES N’ONT D’AUTRE CHOIX QUE D’ENVOYER LEURS ENFANTS À L’EXTÉRIEUR POUR GAGNER UN REVENU SUPPLÉMENTAIRE.

« C’est un de mes cousins qui m’a dit que c’était le bon endroit pour trouver un travail fiable », raconte-t-il à VICE. « Ma famille possède quelques terres à Ghazni, mais mon père n’a pas réussi à faire pousser quoi que ce soit cette saison à cause des sécheresses. Le travail ici n’est pas facile, mais aucun d’entre nous n’a réellement le choix. »

Dans les mines voisines, il est clair que la privation économique ne fait pas de discrimination — des Afghans de tous les coins du pays et de toutes les origines ethniques y sont représentés, poussés par la nécessité de subvenir aux besoins de leurs familles.

La taxation du charbon est une source de revenus importante pour les talibans. À l’extérieur de Mazar-i-Sharif, où le charbon de Dan-e-Tor est trié et vendu, les files de camions attendant de payer leur taxe s’étendent bien au-delà des limites de la ville. En mars, des responsables talibans ont affirmé que sur une période de six mois, une seule mine de la province centrale afghane de Bamiyan avait généré plus de 815 000 euros de bénéfices.

LA TAXATION DU CHARBON EST UNE SOURCE DE REVENUS IMPORTANTE POUR LES TALIBANS.

Des mois avant l’annonce du gouvernement, les mineurs de Dan-e-Tor avaient déjà constaté un arrivage régulier de nouveaux travailleurs. Samangan est l’une des principales provinces afghanes productrices de charbon. Depuis le ventre de la grande vallée centrale de Dan-e-Tor, on peut apercevoir les petites entrées des mines qui marquent les flancs de la vallée. Au loin, la route qui longe le fond de la vallée est encombrée de camions aux couleurs vives évoluant dans des nuages de poussière de charbon.

La plupart des travailleurs qui avancent péniblement sur les étroits sentiers qui mènent du village aux entrées des mines sont à peine adolescents, écrasés par le poids des pelles usées qu’ils transportent.

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Hafizullah, 13 ans, est assis près de l’entrée d’un tunnel situé en haut de la vallée, fixant l’horizon en attendant que son attelage d’ânes émerge de la bouche noire. Son jeune visage est en contradiction avec son attitude endurcie, qui ressemble déjà à celle d’un adulte.

LES JEUNES GARÇONS S’ENGAGENT DANS UN TRAVAIL PÉNIBLE POUR AIDER LEURS FAMILLES AVEC UN REVENU SUPPLÉMENTAIRE.

Comme tant d’autres, Hafizullah nous raconte être venu ici pour aider sa famille qui avait besoin de tous les revenus supplémentaires possibles. « Tout le monde sait qu’il y a du travail ici », dit-il. « Ma famille sait que c’est dangereux, mais en ce moment, c’est ici qu’il y a le plus d’argent à se faire ».

Les dangers auxquels les travailleurs acceptent de s’exposer sont visibles à la fois sur le court et le long terme.

À 25 ans, Samiullah est le plus âgé du groupe de 10 travailleurs de cette mine de Dan-e-Tor. Il vient ici depuis qu’il a 15 ans. « Je viens tout juste de me marier », dit-il à VICE. « Travailler ici est le seul moyen de rembourser tous les prêts que j’ai contractés pour mon mariage. Et même sans ces prêts, je suis le seul de ma famille à avoir un emploi, donc il faut que je continue à gagner de l’argent quoiqu’il arrive. »

Après une décennie passée dans les mines, le jeune corps de Samiullah en paie le prix. Un médecin lui a récemment annoncé qu’il avait développé des problèmes de santé au niveau des reins et des poumons. Samiullah dit qu’il a souvent du mal à respirer et qu’il ressent une sensation d’oppression dans la poitrine, qui s’est aggravée avec le temps. « Nous avons presque tous des problèmes de santé. Surtout ceux qui bossent ici depuis longtemps ».

LES JEUNES MINEURS PASSENT ENTRE 12 ET 15 HEURES PAR JOUR ACCROUPIS DANS DES TUNNELS CLAUSTROPHOBES, À EXTRAIRE LE CHARBON À LA MAIN.

Il marque une pause et hausse les épaules en pointant un doigt vers la poussière scintillante qui semble flotter dans le faisceau de sa lampe frontale. « On sait tous que c’est dû à la poussière et aux gaz présents dans les tunnels, mais on ne peut pas faire grand-chose ». Lorsqu’on leur demande si le propriétaire de la mine ne pourrait pas leur fournir des équipements de protection, les rires fusent dans le tunnel. « Si on veut avoir ce genre de trucs, on doit les acheter nous-mêmes. Regarde un peu nos vêtements et nos chaussures. On n’a pas d’argent pour de l’équipement supplémentaire », dit-il.

Les conditions à l’intérieur des mines de Dan-e-Tor sont loin d’être faciles. À mesure qu’ils s’enfoncent dans la montagne, les tunnels deviennent tellement bas que les mineurs doivent s’accroupir pour continuer à avancer. Lorsque Noorulah et ses collègues éteignent leurs lampes pour économiser les batteries et se reposer quelques minutes, le tunnel se transforme en une espèce de chambre de privation sensorielle. Seules quelques quintes de toux occasionnelles indiquent qu’il y a d’autres humains à proximité. L’air est suffocant et humide, et l’odeur d’œuf pourri du sulfure d’hydrogène fait pleurer les yeux. Samiullah nous explique que lui ne le sent même plus, mais c’est un gaz qui peut être hautement toxique en cas d’exposition prolongée. Sans surprise, de nombreux mineurs souffrent aussi de problèmes oculaires.

LES CONDITIONS À L’INTÉRIEUR DES MINES DE DAN-E-TOR SONT LOIN D’ÊTRE FACILES.

Entre le martèlement étouffé des pioches et le braiment occasionnel d’un âne effrayé, les tunnels sont étrangement calmes. Mais chaque mineur sait que ce calme est superficiel : le danger est toujours tapi dans l’ombre. Outre le risque de problèmes de santé à vie, les effondrements sont monnaie courante lorsque les travailleurs privilégient la rapidité de l’extraction à leur sécurité personnelle. Les poutres en bois qui soutiennent certaines parties du tunnel semblent au mieux précaires, et la menace d’effondrement est omniprésente.

Rahmatullah, 21 ans, travaillait auparavant par intermittence comme ouvrier à Kaboul. En 2020, il choisit de retourner dans son district natal de Dara-e-Suf à la recherche d’un salaire plus élevé, qu’il savait pouvoir obtenir grâce au travail à la mine. Il nous confie que les dangers qui y sont inhérents ne quittent jamais son esprit. 

« Quand on entend parler d’un effondrement de tunnel n’importe où dans la région, tout le monde est sur les nerfs », dit-il à VICE. « Je suis terrifié à l’idée que ce tunnel puisse s’effondrer et que je reste coincé ici, et même si je travaille ici depuis presque sept ans, je sais que cette peur ne disparaît jamais. Je ne serais pas ici s’il existait des jobs moins dangereux et payés autant. »

L’AFFLUX DE NOMBREUX JEUNES GARÇONS VERS DAN-E-TOR EST UN SIGNE CLAIR QUE LES DANGERS NE SUFFISENT PAS À DISSUADER LES DEMANDEURS D’EMPLOI DÉSESPÉRÉS.

Ses craintes sont fondées. Le 3 février, un puits de mine s’est effondré dans la province de Baghlan, tuant 10 mineurs. Mais les besoins économiques prévalent, et cet afflux de garçons et jeunes hommes à Dan-e-Tor est la preuve que les dangers ne suffisent pas à dissuader les chercheurs d’emploi désespérés.

Pour ceux qui travaillent dans les mines de Dan-e-Tor, les priorités sont simples : trouver de quoi subvenir pour eux-mêmes et leurs familles.

« Si nous avions d’autres options, nous ne serions pas ici », conclut Rahmatullah. « Mais pour l’instant, c’est tout ce que l’on peut avoir ».

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