Pendant deux ans, j’ai enchainé les cures de désintoxication

La photographe franco-ukrainienne Sofiya Loriashvilli documente l'addiction aux drogues à travers sa propre expérience.

03 décembre 2021, 10:25am

Il y un an, Sofiya Loriashvili entrait dans un centre de désintoxication pour se soigner d'une addiction aux drogues dures. Elle en avait tiré une série de portraits publiée sur VICE. Un an après, elle raconte son expérience de rechute et son retour chez les « Narcotiques Anonymes » avec une nouvelle série de photos.


T’es sobre, tu commences à aller mieux, tu n’as plus de douleurs physiques et plus le temps passe, plus il te fait oublier ce qui t’a fait ramper jusqu’en détox et demander de l’aide. On dit que les premiers mois sont les plus fragiles, mais pour moi plus t'es proche de la souffrance plus ton envie d’arrêter est forte, plus il est facile de se persuader que plus jamais, plus jamais de la vie je ne reproduirais cette erreur, plus jamais je n’oublierais cette douleur, plus jamais je ne mettrais la drogue sur un piédestal, et surtout plus jamais je ne consommerais

Et puis le temps passe, tu dors mieux, tu manges mieux, tu désires, tu fais l’amour, tes émotions reviennent, tu ris, et surtout t’oublies. T’as l’impression d’être comme tout le monde ou peut-être d’avoir une capacité à se régénérer sans cesse. T’es immortel, ta psyché peut tout endurer.

Et puis tu penses que t'as compris la leçon, cette fois-ci je perdrais pas le contrôle. Maintenant avec ces 6 mois de cure, 6 mois de leçons sur la psychologie de la dépendance, 6 mois de psychanalyse, psychothérapie, 6 mois de groupe, tu gères, je gère. Avec toutes ces informations sur le fonctionnement de notre putain de cerveau tu vas enfin pouvoir trouver la technique pour consommer et ne pas plonger dans l’obsession passionnelle.

« C’est là que tu sors les schémas : la coke que le weekend, l’héro pour la descente. Le G que pour la baise »

Parce que tu es plus intelligent, parce que tu sais mieux que tout le monde, parce que tu n’es pas comme tout le monde, et finalement le programme est écrit par des vieux cons. On est tous addict à quelque chose, alors pourquoi je n'aurais pas le droit à un peu de coke le week-end ? Qui est ce qui devient sobre à 21 ans ? Jeunesse doit se faire, alors qu'elle se fasse.

C’est là que tu sors les schémas : la coke que le weekend, l’héro pour la descente. Le G que pour la baise. L’alcool seulement festif, jamais seule. De la drogue oui, mais sans ma participation financière. Pas de mélanges. Arrêter samedi soir pour être frais lundi. Ne pas commencer avant vendredi. Bon jeudi ça passe. Que de la bière. Que de la vodka. Que de l’héroïne pour pas avoir de descente. Que de la coke pour pas avoir de manque. Que de la douce. Que de la dure. Que de la pure. Que le jeudi…

Puis ça marche peut-être un temps, quelques semaines, quelques mois, rarement des années sauf au début, la période rose. La période où ton corps gère encore, ton mental aussi, la période où c’est la fête, la joie, l’ivresse pas la débauche. Et ça fini toujours pareil, tu perds le contrôle. Sur la conso, sur les situations. 2 traces, 1 gramme, 2 grammes, 3 grammes, 1 veine, 1 trou, 2 trous, 10 trous. Trou noir.

À annuler les rendez-vous importants pour décuver. Faire des concessions pour consommer. Moins manger pour plus se droguer. Ne plus se souvenir de rien. Se réveiller chez des inconnus. Avoir honte. Ne pas réussir à prendre de douche sans se droguer. C’est toujours les mêmes histoires, les mecs volent leur dealeur, les filles baisent avec ceux qui ont de la came.

« Tout s’écroule. D’abord tes proches, pendant que tu te mens à toi-même, ils voient tout »

Tu traines dans les mêmes endroits, avec les mêmes gens. Tu choisis tes potes en fonction de leurs affinités avec la came. Ou seule, je préfère seule, j’aime pas partager. Les mecs, de préférences riches et qui aiment la coke et le champagne. Ils font 2-3 rails pour mieux bander, toi tu la shootes pour t’envoler.

Tout s’écroule. D’abord tes proches, pendant que tu te mens à toi-même, ils voient tout. C’est douloureux alors ils ferment les yeux. Tu t’écroules, ton estime de soi, tu ne ressens plus rien, a part l’euphorie et l’insatisfaction. T’es une machine à plaisir, tu veux toujours plus mais t’en a jamais assez. Tu souffres quand ton dealeur ne répond pas, tu passes des heures pleine de sang à te charcuter le corps pour trouver une veine, mais je suis une fille je n'ai pas de chance, je finirais par me piquer dans laine. Et le pire tu perds l’inspiration, le souffle, l’envie de vivre.

Il paraît évident qu'il y a un problème, la consommation. Mais pas pour toi. Tout sauf elle. Le monde est pourri, les parents t’ont mal éduqué, tes potes pas assez présents, ton mec pas assez aimé… Tu trouves tout pour défendre la drogue, ta chérie, ta bien-aimée.

C’est violent d’entendre des jugements adressés à ce que tu aimes le plus dans ce monde, tu protèges, tu agresses ceux qui l’agressent.

Mais t’es pas libre, tu n'as pas le choix, de jour en jour tu perds de plus en plus. Ce n'est pas un mythe, pas une citation, c'est vraiment l’hôpital, la morgue ou la prison. L’hôpital c’est bien. Et c’est reparti. T’es sobre, tu commences à aller mieux… Tout ça en rond, jusqu’à ce que le fond que t’atteins soit plus douloureux que ta peur de changer.

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