News

Hey les gens de l’extrême droite : qu’est-ce que vous haïssez, au juste ?

On a demandé à Civitas, Riposte Laïque et quelques autres ce qu'ils détestaient dans la France d'aujourd'hui. Réponse : tout.

par Jean-Bernard Gervais
01 Juin 2016, 5:00am

Les Jeunesses nationalistes à Toulouse, 2014. Photo de Jean-Marc Aspe, via Flickr.

Depuis que Marine Le Pen et Florian Philippot occupent le devant de la scène médiatique au FN, on n'entend plus parler des autres mouvances de la droite nationaliste hardcore – que d'aucuns qualifient « d'ultra-droite ». Surtout depuis le décès de Clément Méric, le militant d'extrême gauche tué le 5 juin 2013 lors d'une rixe contre des skins d'extrême droite. Celle-ci a abouti sur l'interdiction pure et simple de Troisième voie et des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) coachés par le vétéran Serge Ayoub, ainsi que de l'Œuvre française et des Jeunesses nationalistes, menées par le militant nationaliste Yvan Benedetti.

De fait, le FN et la répression politique avaient-ils eu raison de la mouvance d'ultra-droite ? Pas vraiment. L'espace laissé vacant à la droite du FN s'est rapidement comblé, avec les mêmes têtes d'affiches, leaders de nouveaux groupuscules formés pour l'occasion. Autre nouveauté : parmi les bannis du paysage politique français, j'allais croiser, et parfois m'entretenir, avec d'anciens militants d'extrême gauche passés dans le camp « patriote », comme Pierre Cassen de Riposte laïque, ou encore des enfants de l'immigration, tel Camel Bechikh, président de l'association de musulmans patriotes Fils de France, ou encore Karim Ouchich, ancien socialiste et président du parti SIEL proche du FN. Le mariage pour tous, l'abandon du souverainisme par la gauche, les déflagrations en France du conflit proche-oriental et l'islamophobie croissante, ont en effet rebattu les cartes politiques. Difficile désormais de qualifier la droite du FN de simples héritiers de Pétain ou des Croix de feu.

Bref, l'enquête n'a pas été aussi simple qu'il n'y paraissait. Au-delà des étiquettes dont s'affuble la nouvelle extrême droite – patriotes, solidaristes, etc. – afin de brouiller les pistes, il fallait débusquer les points de convergences, haines communes, détestations partagées, lesquels dressent le tableau en négatif d'une mouvance aux origines diverses. Quoique les objectifs demeurent souvent les mêmes : « remigration » des populations immigrées, souverainisme ou interdiction de l'Islam en France.

Finalement, quatre leaders ont accepté de répondre à mes questions. Il s'agit d'un catholique intégriste (Alain Escada, Civitas), d'un laïcard anciennement au Parti communiste (Pierre Cassen, Riposte Laïque), d'un national libéral impénitent (Thomas Joly, Parti de la France), et enfin d'un nationaliste hardline en la personne d'Yvan Beneditti de l'Œuvre Française. J'ai demandé à ces divers profils s'ils avaient des ennemis communs. Plus qu'il n'en faut, manifestement.

1. LE FRONT NATIONAL VERSION 2016

Paradoxalement, le FN cristallise désormais la haine ou la suspicion de nombre de mes interlocuteurs. Pour des raisons diverses : certains en ont été éjectés et nourrissent de la rancune, d'autres déplorent l'évolution idéologique du FN dirigé par Marine Le Pen et Florian Philippot.

Pierre Cassen, Riposte Laïque

« Depuis deux ou trois ans, nous sommes plutôt distants avec l'évolution du Front national, notamment Florian Philippot, qui raconte que l'Islam est compatible avec les valeurs de la République, et qu'il ne faut pas confondre islam et islamisme. Pour nous ce n'est pas une stratégie qui nous convient. »

Thomas Joly, Le Parti de la France

« La dérive idéologique du FN est une gauchisation du discours. C'est une dédiabolisation obsessionnelle de la part de Marine Le Pen, qui a abouti à ce que le FN devienne un parti "comme les autres" et abandonne des pans entiers des valeurs traditionnelles de la droite nationale. Notamment en ce qui concerne l'immigration. Il n'y a plus au FN de projet d'inversion des flux migratoires extra-européens, mais la volonté d'assimiler plus de 15 millions d'Afro-maghrébins dans une France apaisée, voilà le discours actuel de Marine Le Pen. »

Yvan Benedetti, Parti nationaliste français

« Ce qui nous différencie du FN, c'est que nous ne sommes pas un rassemblement autour d'un homme ou d'une femme qui aurait des velléités présidentielles. Ça, c'est la première chose. Ensuite le néo-FN est dans le système. Il veut modifier le système de l'intérieur. Nous, nous rejetons catégoriquement le système. »

–––––

2. L'ISLAM

Gros sujet que l'Islam pour l'extrême droite, qui fédère contre lui la presque totalité de mes interlocuteurs. À une nuance près : Yvan Benedetti, qui apparaît comme le plus radical, ne considère pas cette religion comme nocive en soi. Selon lui, c'est son « importation » en France qui crée un problème – et non son existence.

Alain Escada, Civitas

« L'expansion de l'Islam en Europe est une évidence. Il faudrait être aveugle ou d'une mauvaise foi crasse pour la nier. Promenez-vous dans n'importe quelle grande ville d'Europe, a fortiori en France, et vous en verrez les témoignages ostentatoires, ne fût-ce que dans l'habillement des passants ou la prolifération des enseignes halal. La multiplication des mosquées en est une autre illustration : en France, il y avait cinq mosquées en 1965, 200 en 1980, près de 3 000 aujourd'hui. Attaché à une Europe chrétienne et à la France désignée "fille aînée de l'Église", je refuse que notre foi, nos mœurs, nos coutumes, notre civilisation, soient balayés. »

Pierre Cassen, Riposte Laïque

« L'Islam est une stratégie guerrière : c'est plus un dogme qu'une religion. J'ai cru comprendre qu'un certain nombre d'associations ont appelé à tuer les infidèles et que ces associations avaient un certain nombre de disciples sur notre sol. À partir du moment où nous sommes en guerre, on ne doit pas laisser de visibilité à l'Islam. Nous sommes dans une période exceptionnelle, et pour sauver notre civilisation, il faut faire preuve de fermeté. Pour moi, l'Islam n'est pas une religion mais un projet politico-religieux, qui a un objectif : le grand califat maître du monde. »

Thomas Joly, Parti de la France

« Il y a une islamisation de la France, qui constitue un projet politique de conquête, et qui va s'avérer être un énorme problème, puisque l'Islam régit toute la vie en société. Les règles de l'État vont peu à peu se transformer en règle islamique, puisque les musulmans sont tenus de suivre la loi islamique, c'est-à-dire la charia. De par leur nombre, il est évident qu'il y a un danger que certaines parties du territoire tombent sous le joug islamique. »

–––––

Les Jeunesses nationalistes à la Manif pour Tous de Paris, 2013. Photo de Rémi Noyon, via Flickr.

3. L'IMMIGRATION

Grand marronnier de l'extrême droite, le consensus est ici quasi absolu. Avec des nuances, tout de même. Pierre Cassen, républicain, ne considère pas la France comme la "patrie des Blancs". Pour autant, il déplore, à l'instar de Benedetti ou de Joly, les ravages de l'immigration massive, et le « grand remplacement » de la population de souche par des immigrés, cher à l'écrivain Renaud Camus. Les arguments défendus sont ici tout à fait embarrassants.

Alain Escada, Civitas

« Civitas n'est pas un mouvement raciste. Ce n'est pas du racisme de refuser le grand remplacement de la population mis en place par les mondialistes. Le déracinement des peuples n'est bon ni pour les immigrés, ni pour les Français. Seuls la haute finance internationale, les multinationales apatrides et les politiciens désavoués par leur propre peuple y trouvent leur intérêt. »

Pierre Cassen, Riposte Laïque

« Nous avons affaire à un remplacement, pour reprendre la théorie de Renaud Camus. Elle se fait très lentement, sans brutalité, mais opère par l'installation d'un État dans l'État. Petit à petit s'installe ce que nous appelons une conquête en peau de panthère : vous avez de plus en plus de territoires conquis, en Seine-Saint-Denis, dans des quartiers de Marseille, dans la périphérie lilloise, où l'on a l'impression d'avoir changé de continent. Ce ne sont plus les mêmes codes, les mêmes pratiques. L'islam impose sa loi, la République démissionne, des trafics se mettent en place, la loi des caïds s'allie à celle des imams, et ce n'est plus la France ! »

Thomas Joly, Parti de la France

« Il faut renvoyer la majeure partie des Extra-Européens dans leur pays d'origine. C'est réalisable. Les Français d'Algérie ont été priés de quitter l'Algérie : on leur a donné le choix entre la valise ou le cercueil. J'espère qu'on ne sera pas obligé d'en arriver là, mais il est tout à fait possible de faire remigrer ces populations. Il faudra aussi revenir sur la nationalité des binationaux, c'est-à-dire déchoir de la nationalité française tous ces Français de papier naturalisés à tour de bras par tous ces gouvernements pendant des décennies... Des gens qui ne sont toujours pas assimilés à la population française, parfois au bout de trois générations. »

Yvan Benedetti, Parti nationaliste français

« La nation est menacée dans tous ses éléments par l'immigration. Je parle d'immigration extra-européenne et de l'Islam, qui n'a aucune légitimité en Occident. Nous ne sommes pas des ennemis de l'Islam. Nous considérons que l'Islam est la conséquence de l'immigration et nous luttons contre l'immigration. Autre danger : le métissage, qui casse les structures traditionnelles et nous coupe de nos traditions, des repères et des forces dans une communauté nationale. Un peu comme dans un cancer, l'islamisme serait l'équivalent des cellules malades, mais il faut éradiquer la tumeur, l'immigration, qui dispense son poison dans le corps social. »

–––––

« Le nouvel ordre mondial impose et organise l'immigration-invasion, le grand remplacement de population, l'abrutissement des masses, la décadence morale et la haine de Dieu. » ––Alain Escada, Civitas.

4. LA RÉPUBLIQUE

Si les nationalistes révolutionnaires appellent à revisiter les fondements de la République française universaliste de 1789, Riposte Laïque en revanche s'avoue, elle, farouchement républicaine. Arguments contre la franc-maçonnerie de la part de Civitas.

Alain Escada, Civitas

« Si je regarde l'Histoire de France, je vois que sa grandeur ne s'est pas construite sous la République. Dans l'absolu, je pense qu'une véritable monarchie est la forme de régime la plus naturelle – mais certains pays ont montré que des républiques catholiques pouvaient exister. Cependant, en France, la République et la franc-maçonnerie sont intimement liées. Elles n'ont cessé depuis plus de deux siècles d'agir ensemble contre le christianisme et contre le bien commun. »

Thomas Joly, Parti de la France

« La République est un cadre institutionnel qui régit la société française, mais on a essayé de la sacraliser. La République est simplement un régime, à bout de souffle. Nous nous plions aux règles de la Ve République, mais elle doit s'adapter à la situation. »

Yvan Benedetti, parti nationaliste français

« Le Parti nationaliste français est contre les institutions actuelles. Nous sommes contre la République universelle qui se situe au-dessus des nations. Nous ne sommes pas fanatiques d'une forme particulière d'institution : ce qui est important, c'est que les institutions soient au-dessous de la France, au service de la pérennité de la nation, et de la communauté nationale. »

–––––

5. LE MARIAGE POUR TOUS

Le mariage pour tous ne fait pas partie des préoccupations de Riposte Laïque. Mais il est une obsession pour Civitas : ces derniers furent la tête de pont des manifs organisées contre la loi. Les autres optent pour des positions plus fantaisistes.

Alain Escada, Civitas

« Civitas défend farouchement la famille telle qu'elle fut naturellement définie durant deux millénaires : à savoir l'union d'un homme et d'une femme en vue, sauf exception malheureuse, de donner naissance à des enfants. Permettre à des personnes de même sexe de se marier est contre-nature et plus encore le fait de leur permettre d'adopter des enfants. Ce que vous appelez "mariage pour tous" dit d'ailleurs bien vers quelle évolution tout cela va logiquement nous conduire : tous les mariages doivent devenir possibles. Demain certains se marieront à trois, voire plus si affinités. Après-demain, certains se marieront avec leur chien ou avec leur robot. La décadence est sans limite. »

Thomas Joly, Parti de la France

« Les valeurs familiales ne sont plus défendues par personne, puisque Marine Le Pen a refusé de s'engager dans la lutte contre le mariage homosexuel. De notre côté, nous abrogerons cette aberration que constitue le mariage homosexuel. Nous créerons un statut de mère de famille française, qui recevra un salaire parental dès le premier enfant, nous aurons une politique volontariste en matière de natalité pour que les Français aient plus d'enfants, et nous pratiquerons une promotion du droit à la vie. Actuellement nous en sommes à 220 000 avortements par an – nous garantirons le droit à la vie pour les enfants à naître de manière à mettre un terme à cette boucherie que constitue le droit à l'avortement. »

Yvan Benedetti, Parti nationaliste français

« Ce gouvernement a une politique anti-naturelle et nous impose la théorie du genre, la PMA, la GPA, la commercialisation du ventre des femmes. Il détruit la famille constituée selon le droit de l'enfant, pour pérenniser la vie et la communauté nationale. Nous sommes pour la défense de la famille qui est le pilier de toute communauté humaine, au regard du droit de l'enfant. La famille, c'est un papa et une maman ; rien d'autre. »

–––––

Les Jeunesses Nationalistes Révolutionnaires (JNR) en tournée. Photo via le collectif antifasciste Samizdat.

6. L'IDÉE DE « LAÏCITÉ »

Sur la laïcité, les positions divergent et semblent irréconciliables. Riposte laïque – comme son nom l'indique – est un thuriféraire de la laïcité, lorsque Civitas et les autres mouvances la combattent pied à pied.

Alain Escada, Civitas

« Civitas est un mouvement politique qui veut contribuer à restaurer une France catholique dans un esprit de convergence du pays réel. »

Thomas Joly, Parti de la France

« Nous considérons que la France est la fille aînée de l'église. Nous savons aussi que la laïcité a permis l'islamisation de la France, en formulant que toutes les religions se valent. C'est comme ça que l'islamisation de la France a pu progresser, accompagnée d'un anti-catholicisme véhiculé par la gauche, qui a pour objectif de déchristianiser la France. Nous voulons que la religion catholique redevienne la religion de la France. Pas forcément la religion d'État, mais la religion principale de la France. »

Yvan Benedetti, Parti nationaliste français

« Nous ne sommes pas laïcs car la France n'est pas laïque. La France, depuis le baptême de Clovis, est catholique. Nous sommes politiquement catholiques. Nous sommes pour la liberté de conscience, on ne peut obliger personne à croire. Mais politiquement, il suffit de regarder nos villages, nos fêtes, notre calendrier, les coutumes et les traditions : nous sommes catholiques. »

–––––

7. LE PAPE FRANÇOIS

Si la plupart des nationalistes français se présentent comme des catholiques fervents, ils ont, paradoxalement, fait du pape François leur bête noire. Évidemment, à cause de ses positions considérées trop à gauche. Il était en revanche difficile de prévoir cette histoire de « mondialisation des épidémies ».

Alain Escada, Civitas

« Le pape François, de par ses actes posés depuis le premier jour de son pontificat, s'est révélé être le complice de l'instauration d'un nouvel ordre mondial. Et le fossoyeur de l'Église catholique. Nombreuses sont ses prises de position qui rompent et s'opposent à la doctrine catholique enseignée pendant deux millénaires. »

Yvan Benedetti, parti nationaliste français

« Nous dénonçons toutes les politiques mondialistes, à commencer par celle du pape : elle est plus annonciatrice d'enfer que de rédemption. Quand il revient avec des migrants tirés au sort, c'est un appel d'air pour ces populations, c'est un encouragement à la traite des êtres humains, au déracinement de populations pour traverser des océans, s'entasser dans des camps, se retrouver sous les ponts de Paris... Tout ça en facilitant le retour des épidémies ! C'est le grand chaos qui s'installe : c'est la mondialisation des maladies, des dangers, des épidémies. »

–––––

8. LE MONDIALISME

Une notion floue que le mondialisme, surtout brandie par Yvan Benedetti, et qui l'associe de manière totalement arbitraire au « judaïsme politique ». Selon eux, le mondialisme doit être assimilé à tout ce qui mine la nation française, pour faire simple.

Alain Escada, Civitas

« Le nouvel ordre mondial impose et organise l'immigration-invasion, le grand remplacement de population, l'abrutissement des masses, la décadence morale et la haine de Dieu. C'est ce nouvel ordre mondial qui veut faire de nous tous des êtres sans patrie, sans famille et sans Dieu, réduits à l'état de consommateurs nomades. »

Yvan Benedetti, Parti nationaliste français

«Nous ne combattons non pas un peuple, non pas une communauté, mais une idéologie qui est celle d'une minorité du peuple juif, qui voudrait imposer un gouvernement mondial, en détruisant toute forme d'enracinement. Nous combattons le judaïsme politique qui est le cœur nucléaire du mondialisme, dont la Ve République est le représentant en France. C'est un gouvernement hors-sol, transgénétique. Nous nous battons contre ces institutions au service de l'oligarchie mondiale, de cette finance internationale qui permet à cette classe politique de se faire réélire, de jouir de tous les avantages alors que nous voulons un gouvernement au service du peuple et de la communauté nationale. »

–––––

Pour plus d'informations sur les mouvances marginales de l'extrême droite en France, reportez-vous aux travaux de Michel Winock « Histoire de l'extrême droite en France», et de Pierre-André Taguieff « Sur la nouvelle droite».

Jean-Bernard est sur Twitter.