Un an et demi d’enquête sur les violences sexuelles à l’hôpital

« Les conditions de travail sont dramatiques. Du coup, il y a un phénomène de relativisation », affirme Cécile Andrzejewski, auteure de « Silence sous la blouse ».

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26 Février 2019, 8:03am

@F. Dufour / AFP

« Non, décidément, il n’y a pas mort d’homme : il n’y a que des femmes qui crèvent lentement. » Anne-Lise et Laurie sont techniciennes de labo, Justine infirmière. Elles ont en commun d’avoir été agressées sexuellement par leur supérieur ou leur collègue, de l’avoir signalé à leur hôpital et d’avoir été confrontées à une violente fin de non-recevoir. Toutes en ont souffert jusque dans leur chair. C’est leur histoire que Cécile Andrzejewski a décidé de raconter dans Silence sous la blouse, une enquête parue le 12 février aux éditions Fayard. Pigiste depuis 2014 pour Marie-Claire, Témoignage chrétien ou encore Mediapart, la journaliste a signé dans les pages du Monde diplomatique une enquête sur la pénibilité du travail féminin, peu, voire pas, prise en compte. Avec des membres du collectif de pigistes Youpress dont elle fait partie, et d’autres journalistes, elle a publié Impunité zéro (Autrement, 2017), un récit sur les violences sexuelles en temps de guerre. Ses principaux centres d’intérêts ? L’égalité entre les femmes et les hommes, la souffrance au travail et la santé. « Là, j’ai toutes mes marottes journalistiques réunies en un seul sujet », s’amuse-t-elle, assise à un café du XXe arrondissement de Paris.

Entre mi-2017 et fin 2018, Cécile Andrzejewski a recueilli les témoignages de femmes qui ont subi une agression sexuelle ou une situation de harcèlement dans le cadre de leur travail à l’hôpital. Avec assez de précision pour décrire leurs histoires comme autant de récits qui nous laissent la terrible impression d’y avoir assisté. Pour comprendre pourquoi celles qui ont parlé n’ont jamais, ou presque, obtenu justice, elle a interrogé des syndicalistes, des associatifs, des médecins… Aucun des hommes mis en cause, ni des directions des hôpitaux concernés, n’ont donné suite à ses demandes d’interview.

Alors que les violences sexuelles semblent gangréner tous les pans de la société, Cécile Andrzejewski décrit un univers à part, un « système féodal » où les femmes sont la masse et les hommes l’élite, où la hiérarchisation extrême s’entremêle avec une culture sexiste profondément ancrée et une dégradation affolante des conditions de travail. La journaliste de 29 ans a déroulé à VICE les résultats de son investigation.

« Pendant des années, on a enseigné aux infirmières à obéir au médecin et à ne pas remettre en question sa parole »

VICE : Tu écris que tu as commencé ton enquête avant l’affaire Weinstein. Quel a été l’élément déclencheur ?
Cécile Andrzejewski : J’avais publié plusieurs articles sur des affaires de violences sexuelles ou de harcèlement à l’hôpital et ailleurs. Après un de ces papiers, j’ai été contactée par des syndicalistes, des avocates, des militantes, qui m’ont dit : « Ce que vous décrivez dans cet hôpital, ça se passe partout à l’hôpital public. » J’ai voulu voir si c’était vrai. J’ai rencontré d’autres syndicalistes, d’autres militants, j’ai lu la presse locale. Je me suis rendu compte que, effectivement, plusieurs affaires ressortaient. Au fur et à mesure que je déroulais la pelote, j’ai rencontré des victimes. Elles me racontaient toutes la même histoire. D'abord, il y a une agression ou un harcèlement. Ensuite, on leur disait que l’agresseur ou le harceleur était connu pour ne pas « bien » se comporter ou encore qu'il avait déjà fait d'autres victimes auparavant. Puis, venait le déni de leur hiérarchie. Elles se sont toutes retrouvées face aux mêmes obstacles, c’est-à-dire la double peine : déjà victimes d’une agression ou d’un harcèlement, ce sont elles qui vont perdre leur emploi, leurs collègues, alors que l'agresseur va rester en place.

Depuis le début de #MeToo, la lumière a été jetée sur de nombreux milieux : le monde de la culture, la politique, le journalisme… Y a-t-il une spécificité dans le milieu hospitalier ?D’abord, c’est un milieu très majoritairement féminin [« 78 % des agents de la fonction publique sont des femmes », écrit l’auteure dans son livre, ndlr]. On aurait tendance à se dire que ça protège les femmes. En fait, ce n’est pas le cas, parce que c’est un milieu où le pouvoir reste aux mains des hommes : tous les postes prestigieux de directeurs d’hôpital, de professeurs des universités-praticiens hospitaliers (PU-PH) ou de chirurgiens (la discipline la plus réputée), sont en majorité occupés par des hommes. Très schématiquement, ce sont des hommes qui commandent une armée de femmes.

Il y a aussi des choses culturellement inscrites. Pendant des années, on a dit aux infirmières qu'il fallait obéir au médecin et ne pas remettre en question sa parole. J’ai entendu dans plusieurs procès et affaires le cas où un chirurgien va demander à une infirmière de venir dans son bureau et va l’agresser. La supérieure de l’infirmière va ensuite lui dire : « Vous savez très bien que ce n’est pas votre supérieur hiérarchique, vous n’avez pas à lui obéir. » Mais dans la réalité, le chef de service, c’est le patron – c’est d’ailleurs comme ça qu’on l’appelle. Il y a des relations de domination très fortes, qui s’inscrivent dans une culture et dans une histoire spécifiques, qui créent un terrain fertile. D’autant plus que, en parallèle, c'est un milieu qui souffre. Les conditions de travail sont dramatiques. Du coup, il y a un phénomène de relativisation : tu vas avoir un environnement de travail tellement compliqué, être confrontée à des choses tellement dures (des gens malades, des corps en souffrance) que tu vas avoir tendance à te dire que ce qui t’est arrivé n’est peut-être pas si grave. Alors que si, c’est grave. On n’a pas le droit de mettre une main aux fesses à une personne si elle n’est pas d’accord : c’est une agression sexuelle.

« L’hôpital, normalement, c’est un lieu de soin, de l’attention à l’autre. Du coup, tu t’attends à une prise de conscience et à une reconnaissance de cette souffrance-là. Ce n’est pas le cas »

Dans un chapitre, tu t’attardes sur ce qu’on appelle la « culture carabine ». De quoi s’agit-il ?
La « culture carabine », c’est une tradition propre aux études de médecine. Elle est issue de rituels qui apparaissent au XXe siècle, au moment où l’internat est réservé à un milieu très élitiste et masculin, où les jeunes hommes internes sont confrontés à des gens qui meurent sans arrêt, dans des conditions assez sordides. Ces rituels sont censés leur servir de soupape. Tout ça a encore lieu aujourd’hui, en 2019. C’est constitué d’un humour un peu crasse, des blagues un peu salaces, d’un machisme ouvertement installé. C’est un truc très « mascu », qui perdure encore aujourd’hui, à tel point que des profs en amphi se permettent des remarques sur les femmes qui arrivent en string aux urgences ou que des stagiaires vont se faire appeler « ma foufoune » par leur chef. Tout ça va provoquer un climat très propice à ce genre d’affaires, un cocktail explosif.

Systématiquement, les victimes qui sortent du silence sont confrontées à une omerta. Comment l’expliquer ? Y a-t-il une vraie volonté des hiérarchies des hôpitaux de couvrir ces affaires ?
C’est ce qui m’a frappée. L’hôpital, normalement, c’est un lieu de soin, de l’attention à l’autre. Du coup, tu t’attends à une prise de conscience et à une reconnaissance de cette souffrance-là. Ce n’est pas le cas. J’ai essayé de savoir pourquoi, ça a été un peu compliqué parce que les directions des hôpitaux concernés ne m’ont pas répondu. J’ai fait ce que je pouvais avec les hypothèses qu’on a pu me donner au niveau des syndicats de directeurs, des écoles de direction. Une des choses qu’on dit le plus, c’est qu’il y a tellement de spécialités en tension qu’on ne peut pas se séparer de certains professionnels. Il y a des gens à qui on va dire : « Vous comprenez, si l’anesthésiste part, la maternité va fermer. » Ou encore : « On est dans une zone géographique pas très attirante, si ce chirurgien part on n’en retrouvera pas. » À un moment donné, tu dois faire la balance entre l’intérêt général des patients et l’intérêt des salariées qui sont harcelées. Ça donne un permis d’agresser à des gens qui, parce qu’ils occupent certains postes, savent qu’ils ne peuvent rien perdre. Ça perpétue l’impunité. Beaucoup de victimes le vivent mal et ont la sensation qu’il y a une justice à deux vitesses.

Tu as évoqué la « double peine », on pourrait même parler d’une « triple peine » : il y a l’agression, la mise à l’écart mais aussi les conséquences psychologiques…

Quand on parle des violences sexuelles, on a tendance à dire : « Ça va, il n’y a pas mort d’homme, une main aux fesses n’a jamais tué personne. » En fait, si : il n’y a pas mort d’homme, mais il y a mort de meuf. Une des témoins du livre a fait une tentative de suicide. Même aujourd’hui, plusieurs années après, quand elle m’en parle, elle me dit : « C’est un geste que je ne regrette pas. » C’est un tel niveau de violence qu’elle se prend, elle a essayé aussi de s’adresser au niveau judiciaire et sa plainte a été classée alors même que le type reconnaissait l’agression dans le PV, noir sur blanc. Plusieurs femmes du livre m’ont confié avoir fait des fausses couches, de graves dépressions, une séparation, un divorce. C’est très violent, ce qu’elles vivent. Il y a encore des femmes aujourd’hui, à l’hôpital, qui n’osent pas parler parce qu’elles savent très bien ce qui les attend derrière et qu’elles ne veulent pas tout perdre.

Silence sous la blouse (Fayard) de Cécile Andrzejewski est en librairie depuis le 12 février.

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Timothée est sur Twitter et a déjà écrit plusieurs articles pour VICE.