Environnement

Pourquoi les animaux reprennent-ils vraiment les rues ?

D’après un expert, ces vidéos réconfortantes qui font le buzz sont plutôt de mauvaises nouvelles.
Giulia Trincardi
Milan, IT
12.5.20
animaux dans les rues
Illustration : Giovanni Spera

Quelques jours après le début du confinement à Milan, un ami m’a envoyé la photo d’un gros crapaud aperçu sur le retour du supermarché. Rayonnant de santé, l’amphibien avait l’air très à l’aise sur le trottoir, pas loin de mon appartement. La ville de Milan étant dotée de cinq canaux, il n’est pas impossible d’y apercevoir des animaux. On peut y voir barboter des canards, des poissons et même des hérons, mais l’assurance de ce crapaud nous a bluffé.

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Les semaines suivantes, on a vu sur les réseaux sociaux des vidéos réconfortantes, qui montraient des animaux sauvages dans les rues des villes les plus occupées au monde. On a aperçu des cerfs à Nara au Japon, des singes dans la banlieue de Bangkok et des dauphins nageant sur les rives de la lagune de Venise et dans le port de Hyères (cet épisode, et d’autres histoires d’animaux sauvages à l’assaut de jungles de béton, ont été démentis.) Leurs courageuses aventures sur le territoire humain ont été célébrées comme « le retour de la nature » et accueillies comme un léger soulagement de l’angoisse de la pandémie mondiale. Mais sans plus attendre, des mèmes sans pitié ont envahi Internet en ridiculisant l’idée par ces mots : « la nature reprend ses droits ».

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Illustration : Giovanni Spera

Mais ce n’est pas aussi simple que cela. En réalité, la pandémie a également rendu la vie plus difficiles aux espèces qui dépendent des habitats humains. Par exemple, ces mignons petits cerfs du Japon sont habituellement nourris par les touristes. Mais les règles de distanciation sociale ont poussé ces animaux à s’aventurer plus loin dans la ville pour trouver de la nourriture. C’est également vrai pour des animaux « moins sexy ». A Milan, les pigeons dépendent généralement des touristes pour survivre, comme les cerfs de Nara, les singes de Thaïlande ou les mouettes dans les villes portuaires, alors que les renards et les souris vont fureter dans les poubelles et les restes des marchés.

« Les animaux sont constamment en train de calculer les risques et les opportunités de s’aventurer dans certaines zones », a expliqué Menno Schilthuizen, expert en biologie évolutionnaire et professeur à l’Université de Leiden aux Pays-Bas. « La plupart du temps, une trop grande pression humaine les empêche d’agir ainsi, mais dès que nous sommes hors de vue, ils prennent l’espace laissé derrière nous. »

Les travaux du professeur Schilthuizen se concentrent sur les relations entre les animaux et la ville, en observant l’évolution des espèces urbaines par rapport à leurs homologues sauvages. D’après lui, le confinement donne aux chercheurs la possibilité d’étudier l’évolution animale beaucoup plus rapidement que d’habitude. « Je dois admettre que cette situation est nouvelle et nous a pris par surprise », a-t-il soufflé. « Personnellement, j’ai remarqué des changements dans le vol des oiseaux de ma ville. » Mais Schilthuizen est persuadé que tous les changements dans le monde naturel seront inversés une fois que la crise sera terminée et que tout redeviendra comme avant.

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Illustration : Giovanni Spera

Les épidémies les plus récentes, comme le HIV, Ebola ou SARS, ont été transmises des animaux aux humains. Le COVID-19 n’est pas une exception. On pense que cette souche particulière du coronavirus a infecté des chauve-souris, avant d’évoluer et d’infecter un pangolin, puis un humain. Les deux espèces étaient vendues au marché à la criée de Wuhan en Chine, où des animaux rares sont abattus sur place et achetés par de riches clients. Voilà pourquoi les experts pensent que plus les humains interagiront avec les animaux sauvages et détruiront leurs habitats naturels, plus le risque d’une nouvelle pandémie sera élevé.

Pour beaucoup, ce que nous vivons actuellement n’est que la répétition tragique du scénario apocalyptique qui devrait arriver dans un futur proche si l’on ne gère pas la crise climatique à temps. Les catastrophes naturelles et les pandémies « seront de plus en plus fréquentes », a affirmé le professeur, « étant donné notre mode de vie non-durable qui provoque de plus en plus de réactions violentes de la nature. »

D’ailleurs, le mot apocalypse vient du grec apokálypsis ou « révélation ». Mais cette révélation doit venir de nous-mêmes. La nature ne peut pas revenir comme par magie et soulager les humains de tous les problèmes complexes qu’ils ont créé. La crise a tout de même révélé une chose : beaucoup de changements nécessaires à la survie de la nature permettraient également d’éviter une nouvelle pandémie. Agira-t-on en conséquence ? Cela reste à voir.

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