Naturisme : les femmes, toujours moins nombreuses que les hommes

À la fête de l’Huma, qui s’est tenue ce week-end, seules 8 femmes s’étaient dénudées sur le stand de l’association pour la promotion du naturisme. En cause : l’érotisation du corps féminin qui se heurte aux valeurs de liberté du naturisme.

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sept. 17 2018, 9:47am

Photos : Edouard Richard pour VICE FR  

Elles sont trois pour l'instant, entourées d'une quinzaine d'hommes aussi nus qu'elles dans les allées surpeuplées du parc de la Courneuve. Trois militantes convaincues, venues pour témoigner du bonheur d'être nues et convaincre leurs « sœurs » de sauter le pas. Depuis trois ans, l'Apnel (Association pour la promotion du naturisme en liberté) investit la Fête de l'Humanité et y tient en « tenue de peau », un stand qui met en avant les valeurs du naturisme : tolérance, respect de l'autre, liberté… Cette année, le thème choisi colle à l'air du temps : comment le naturisme peut-il se greffer sur les polémiques « metoo » et les violences faites aux femmes ? La démarche qui, le soleil aidant, a connu un franc succès, permet aussi de poser la question qui fâche un peu le milieu : pourquoi les femmes tombent-elles beaucoup moins la chemise que les hommes ? Même sur le site etrenaturiste.com, un forum pose la question : « Existe-t-il des femmes naturistes seules ? »

Pas beaucoup, c'est un fait. En cette année qui a vu l'éclosion (à Paris en tout cas) de ce qu'on appelle le « naturisme urbain », les femmes restent beaucoup plus rares à se déshabiller dès qu'elles doivent sortir des centres ou des clubs réservés. Au restaurant O naturel, où l'on dîne nu, elles restent minoritaires. À la piscine Roger le Gall du XIIe arrondissement, qui accueille des naturistes trois fois par semaine de 21 heures à 23 heures, on les compte sur les doigts d'une main quand les hommes sont dix fois plus nombreux. Et la nouvellement ouverte zone naturiste du bois de Vincennes, une pelouse sur laquelle la nudité est tolérée, attire presque uniquement des couples d'hommes.

« Je suis policière. Si on me reconnaissait, ce serait un vrai souci » - Élise, 30 ans

« Le corps de la femme reste beaucoup plus sexué que celui de l'homme aux yeux des gens. Le naturisme et ses valeurs égalitaires se heurtent toujours à cet obstacle », analyse Francine Barthe-Deloisy, géographe et auteure de Géographie de la nudité. Devant le stand où Camille et Beatrice interpellent les passants et où Garance, pinceaux à la main, fait du body painting, beaucoup de passantes s'arrêtent pour discuter. Mais peu sautent le pas. Élise, une petite brune trentenaire, sera une des rares à le faire. « La nudité, c'est naturel. Ça ne me pose aucun problème », assure-t-elle. Aucun, vraiment ? Partie se déshabiller dans le stand, elle ne sortira pourtant qu'avec un masque sur le visage pour faire un petit tour de piste dans les allées sous les applaudissements de ses deux sœurs qui, elles, resteront habillées. « Je suis policière. Si jamais on me reconnaissait, ça serait un vrai souci… ».

Être reconnue, c’est le frein qu'elles évoquent en premier. Plusieurs, qui pratiquent le naturisme à la plage, refusent de le faire dans d'autres cadres, On ne sait jamais… « Certains de mes voisins sont ici, aujourd’hui. S'ils passaient, j'en entendrais parler pendant des années », explique Dominique, venue sur le stand exprimer sa sympathie aux militants, les assurant qu'elle est elle-même adepte du naturisme mais refusant de les rejoindre.

« Les gens ne sont pas éduqués à regarder un corps de femmes autrement qu’avec un regard graveleux » - Garance, 20 ans

L'autre grande difficulté, c'est le regard des hommes. « J'aime me mettre nue partout où je le peux », raconte Garance, 20 ans et les seins ornés de deux piercings. « Mais le regard est différent hors des centres naturistes. Sexualité et nudité sont tout de suite amalgamés. Les gens ne sont pas éduqués à regarder un corps de femme autrement qu'avec un regard graveleux ou consommateur », ajoute-t-elle. Un constat partagé jusqu’aux plus hautes instances de l’Apnel qui a justement choisi ce thème cette année, pour « tenter d’éduquer le regard », comme l’explique sa présidente Sylvie Fasol. Qui poursuit : « Une femme nue n'est pas un appel au sexe : c'est un être vivant qui profite de sa liberté. En amenant davantage de femmes au naturisme, nous espérons aussi apprendre aux hommes à les regarder autrement ».

Difficile de lutter contre ce vieux démon. Le malentendu peut-être total, comme le raconte Jessica, 32 ans. « Il y a quelques années, avec un groupe de militants, les « tumultueuses », nous avons tenté une opération dans les piscines publiques de Paris pour demander l'égalité vestimentaire entre hommes et femmes – et pouvoir nous aussi aller nous baigner topless. La philosophie de la chose était de desérotiser le corps féminin. Mais, concrètement, quand nous enlevions le haut, outre le fait que nous nous faisions virer très vite, la desérotisation ne se sentait pas du tout… Bien au contraire ! Les hommes qui se baignaient étaient ravis, et nous regardaient avec désir. L'inverse de ce que nous voulions démontrer… »

« Je ne suis pas belle, je ne m’aime pas » - Helena, 26 ans

Helena, 26 ans, est elle aussi mal à l'aise face au regard des hommes. « Je ne suis pas belle, je ne m'aime pas ». Pas de fausse coquetterie dans ce constat, mais l'exagération de petits défauts que la société lui renvoie : « Nous sommes toutes soumises à des diktats. Pourquoi est ce que je m'épile ? Au fond, je ne le sais pas, mais je le fais. Ne pas me mettre nue relève de la même chose : un mélange de pudeur (une fille honnête ne fait pas ça…) et de soumission à des injonctions de minceur ou de taille des seins auxquelles je me reproche d'être sensible ».

À ses côtés, Caroline confesse avoir pris trois kilos cet été, qui lui font des petits bourrelets qu'elle déteste : elle ne se remettra pas nue en public tant qu'ils n'auront pas disparu. « Il faut arriver à faire tomber ces préjugés ! », s'insurge Viviane, vice-présidente de la Fédération française de naturisme, qui assume avec un évident bien-être des rondeurs parfaitement bronzées. Elle ajoute : « Nous voulons que les femmes qui nous rejoignent soient bien dans leur corps, pas qu'elles soient embêtées par des regards insistants. C'est compliqué à faire évoluer ».

Pour faire oublier ces préventions, il y faut le groupe, la nature (beaucoup le font à la plage, mais pas ailleurs) ou une cause. Professeur de français depuis quatre ans, Juliette est venue participer à une séance de photos de Spencer Tunick, ce photographe qui, associé à Greenpeace, mettait en scène, au nom de l’écologie, de larges groupes de gens nus : sur un glacier en Suisse, dans des vignes menacées de disparition… L'expérience l'a déçue : sentiment de se faire exploiter (les « bénévoles » payent tout, y compris leur transport), présence importune de la presse, artiste hautain et presque méprisant… Mais elle en a gardé le souvenir agréable de cette nudité partagée, où le grand nombre (600 personnes) éteignait les regards gênants. « Depuis, je fréquente les cercles naturistes de Périgueux, et je participe avec eux à diverses sorties ».

Huit femmes ont participé aux actions de l'Apnel ce week-end. L'association est contente. Cela suffira-t-il à établir dans ce domaine aussi la parité que beaucoup réclament partout ailleurs ? Naturistes, encore un effort pour être révolutionnaires.

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