Illustration par Mathieu Rouland 

Des sexoliques nous racontent leur dépendance au sexe

« Quand tu dis que tu es en train d'arrêter l’alcool ou la drogue, les gens te félicitent. Quand tu dis que tu arrêtes la masturbation, les gens se mettent à rire. »

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27 décembre 2018, 8:16am

Illustration par Mathieu Rouland 

« Je me masturbais devant des vidéos de gang bang avec des vieux de 70 ans, et je me sentais vraiment sale après. Mais 20 minutes plus tard, j’étais encore devant l’ordinateur. Et cette fois, il fallait que ce soit encore plus trash que le gang bang de vieux. Les orgasmes ne me faisaient plus rien du tout. [...] C’est comme se gratter un bouton de moustique, c’est une mauvaise idée, mais ça démange. » Julia * a 28 ans, elle est sexolique, et depuis quelques mois elle participe à des réunions de Sexoliques anonymes à Montréal pour essayer de se libérer de sa dépendance.

Un des obstacles que les sexoliques rencontrent le plus souvent, nous explique-t-elle, c’est que cette dépendance n’est pas prise au sérieux. Même le respecté magazine Time titrait à ce sujet en 2011 : « Dépendance sexuelle, vraie maladie ou une excuse commode? » Quand on lui donne l’exemple de ce titre, Julia pousse un long soupir : « Quand tu dis que tu es en train d'arrêter l’alcool ou la drogue, les gens te félicitent, raconte-t-elle. Quand tu dis que tu arrêtes la masturbation, les gens se mettent à rire. Ils ne se rendent pas compte que ça peut aussi faire mal. »

Et le fait que la dépendance au sexe ne soit pas reconnue officiellement par les experts en psychologie et psychiatrie complique les choses. Actuellement, aucun manuel scientifique ne reconnaît officiellement la dépendance sexuelle. « C’est un grand débat, explique Nathalie Legault, présidente de l’Ordre professionnel des sexologues du Québec, parce que certains experts veulent qu’il y ait une classification sur la dépendance sexuelle, mais ils ne se sont jamais entendus sur un modèle commun. C’est compliqué, je peux le comprendre, parce qu’il n’y a pas une seule forme de dépendance à la sexualité. »

« Je me branlais plus de 20 fois par jour certains jours. Et je voulais baiser non-stop avec ma copine » – Jake, 33 ans

Pour les professionnels de la santé mentale, le défi est de traiter chaque patient au cas par cas, et d’établir leur degré de dépendance : « C’est vraiment difficile de dire “si une personne se masturbe cinq fois par jour, c’est un addict”, ce n’est pas comme ça que l’on doit voir les choses, explique Nathalie Legault. Mais on s’entend pour dire que la souffrance est un bon indicateur. Quand je commence à souffrir, quand ça ne me fait plus du bien, c’est un indicateur d’addiction. Et cela peut être une souffrance physique ou morale. »

Cette souffrance est au cœur des témoignages que l’on a recueillis. « Ça me faisait mal, vraiment, explique Julia. J’étais tout le temps enflée. Tu sais, quand tu commences à te toucher et que c’est encore enflé de la masturbation précédente, c’est là que ça fait le plus mal. Un jour, je me suis dit : “Sors, va rencontrer quelqu’un au lieu de rester chez toi à te masturber.” Je suis allée dans un bar et en rentrant, je me suis arrêtée chez mon voisin, parce que je savais qu’il me voulait. Au fond, j’ai arrêté de regarder du porno, et le jour suivant je buvais la pisse de mon voisin. Tout ça pour te dire que j’ai compris que j’étais juste addict aux comportements sexuels bizarres, alors je suis allée aux réunions. »

Pour Jake*, 33 ans, le déclic a été la peur de perdre sa partenaire. Il a décidé d’aller consulter un thérapeute au début de l’année. « Je me branlais plus de 20 fois par jour certains jours, explique-t-il. Et je voulais baiser non-stop avec ma copine. Je n’avais plus de sensibilité dans la bite, zéro. Ça me faisait mal, parce que je serrais de plus en plus fort, et je me blessais souvent. Ma copine n’en pouvait plus. Le déclic a eu lieu un soir où on était invités chez ses parents, j’ai dû sortir pendant le repas pour aller dans les toilettes me branler, et sa mère m’a plus ou moins pris en flagrant délit. Tu vois, parfois je déteste ma putain de queue. J’ai vraiment eu honte ce jour-là. Ma copine a voulu me lâcher tout de suite, mais j’ai promis que j’allais arrêter. Alors, on a fait un marché : je me branle seulement une fois par jour. Et j’arrête de regarder de la porno. Zéro porno. Ma partenaire travaille en informatique, donc je lui ai demandé de prendre le contrôle de mon ordinateur. Elle peut accéder à distance à mon écran d’ordinateur et vérifier ce que je fais. Habituellement, on ne s'espionne pas, mais là, ça m’aide de savoir qu’elle peut voir à tout moment ce que je fais, ça m’a beaucoup aidé à arrêter. J’ai craqué quelques fois, mais depuis trois mois, plus un seul porno. Mais surtout [...] j’arrive à baiser normalement avec ma copine. »

« Depuis ma thérapie je pense au sexe sans devenir dur, je me raconte juste des histoires, c’est déjà une étape pour moi » – Olivier 35 ans

Selon les spécialistes de ce type de dépendance, il n’est pas question d’un réel besoin sexuel, mais d’une sexualité détournée : « On parle de gens qui utilisent ce que la fonction sexuelle procure pour gérer de façon déviée des enjeux psychologiques, explique Nathalie Legault. [...] Ils utilisent la sexualité comme d’autres vont utiliser l’alcool, le jeu ou les achats. C’est comme un verre de vin, ou quand on fume du cannabis, ça me met dans un état d’euphorie, ça modifie ma conscience de la réalité. Et avec l’addiction, il y a aussi ce désir et ce fantasme de retrouver ce que je ressentais initialement. »

Oliver*, 35 ans, a failli perdre son travail à plusieurs reprises à cause de sa dépendance au sexe avec des inconnues. Ça fait maintenant cinq ans qu’il participe à des réunions et des thérapies deux fois par semaine. « Un jour, raconte-t-il, j’étais en réunion pour un contrat énorme, plus d’un million de dollars, mais une femme sur une app m’a écrit pour me demander de la rejoindre et je suis parti immédiatement, en pleine réunion, sans donner de raison. [...] Si tu m’avais dit il y a un an : “Tu vas arrêter le sexe”, j’aurais éclaté de rire. »

Le chemin vers la sobriété sexuelle est complexe, notamment pour les accros au sexe qui ont des partenaires qui désirent vivre une sexualité de couple. « On pourrait comparer la situation aux outremangeurs, explique Nathalie Legault. Ils ne peuvent pas s'arrêter de manger totalement non plus ! Le but serait de ne pas complètement arrêter la sexualité avec son partenaire ou la masturbation, mais plutôt d’essayer de comprendre d’où vient cette addiction. C'est un travail personnel à faire sur soi. Si la personne découvre par exemple que c’est une manière de reprendre le contrôle, il va falloir qu’elle développe d’autres façons de reprendre le contrôle autre que le sexe. C’est souvent un long parcours. »

Oliver a arrêté toute activité sexuelle depuis plus d’un an. Il a supprimé toutes les applications de rencontres qu’il avait sur son téléphone et effacé tous les numéros de téléphone de potentielles partenaires. « Je suis devenu un moine », plaisante-t-il. Quand je lui demande à quelle fréquence il pense désormais à des actes sexuels, il marque une pause.

– « Je peux tout dire là?

– Oui, bien sûr.

– OK. Donc, par exemple, depuis le début de notre conversation, j’ai déjà pensé à te faire l’amour au moins 5-6 fois. Même si c’est juste du téléphone, juste avec ta voix, je ne peux pas arrêter les scénarios dans ma tête. Mais la différence, depuis ma thérapie, c’est que maintenant, j’y pense sans devenir dur, je me raconte juste des histoires, c’est déjà une étape pour moi. »

Il marque une nouvelle pause, puis ajoute :

– « Tu me prends pour un fou c’est ça?

– Absolument pas.

– Tu vois c’est précisément ça ma peur, je veux que les gens comprennent qu’on n’est pas fous. C’est plus fort que moi, je travaille dur avec mon thérapeute pour m’en sortir. Mais ça aiderait beaucoup si les gens arrêtaient de juger et pouvaient comprendre que c’est pas parce que c’est lié au sexe que c’est drôle et léger. »

* Les prénoms des personnes citées ont été changés pour préserver leur anonymat.

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