Hend Hussein se tient à côté d'un véhicule de déminage.
Hend Hussein se tient à côté d'un véhicule de déminage. Toutes les photos sont de l'auteur.
Société

Avec les femmes qui déminent l'Irak

« Notre travail est juste aussi dangereux que nos vies, » racontait Hoda Khaled, l’une des 14 femmes qui travaillent à récupérer les explosifs perdus dans la province d’Al-Basra.
28.5.21

Cet article a été initialement publié sur VICE Arabia.

« Ils disent que ce travail est dangereux. C’est vrai. C’est dangereux à 1 000 pour cent, » raconte Hoda Khaled, 33, originaire de la ville de Bassora, dans le Sud-Est de l’Irak.

Avec 13 autres femmes, Hoda Khaled suit actuellement une formation pour neutraliser les mines et autres munitions qui n’ont pas explosé dans la région. « Nous, les Irakiens, avons vécu des situations bien plus difficiles, » explique Khaled. « Depuis des années, nous sommes les témoins malheureux d’explosions qui se produisent juste sous nos yeux, dans nos rues, dans les marchés que nous fréquentons. Notre travail est simplement aussi dangereux que nos vies. »

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D’après le Service de l’action anti-mines des Nations Unies (l’UNMAS), l’Irak est l’un des pays les plus pollués par les munitions dans le monde. Des décennies de guerre ont ravagé le pays et ont laissé derrière elles environ 270 000 hectares de terres contaminées par des mines et autres explosifs, soit environ 25 fois la surface d’une ville comme Paris. Ces mines et autres bombes non explosées présentent un grand danger pour la vie des civils, et plus particulièrement pour les enfants qui vivent dans la région.

Plus d’un tiers de la zone contaminée se situe près de la ville de Bassora, d’après Nibras Fakher Al-Tamimi, du Directoire de l’action contre les Mines, une entité du gouvernement irakien qui supervise les efforts de déminage à travers le pays. À moins de 100 kilomètres du golfe Persique, prise entre le Koweit et l’Iran, la province d’Al-Basra a eu une importance stratégique dans les guerres qui se sont déroulées dans la région au cours des 50 dernières années. Résultat, la région est parsemée d’explosifs.

Un groupe de femmes participe au programme de formation à la neutralisation des mines.

Un groupe de femmes participe au programme de formation à la neutralisation des mines.

Al-Tamimi dit que pendant la guerre qui a opposé l’Irak et l’Iran, entre 1980 et 1988, des millions de mines ont été posées dans la région frontalière entre les deux pays. Quelques années plus tard, en 1991, la région a été prise pour cible dans le cadre de la guerre du Golfe, lorsque l’Irak a envahi le Koweït avant de se faire bouter hors du pays par une coalition internationale dirigée par les États-Unis. Et lors de la guerre en Irak, débutée en 2003, cette région a de nouveau été la cible de bombardements. « Au cours de ces deux derniers conflits, des millions de bombes à sous-munitions ont été lancées sur la ville, surtout sur les quartiers à l’Ouest de la ville, » explique Al-Tamimi. « Ces bombes continuent encore aujourd’hui de tuer des innocents, et on dénombre des dizaines de victimes chaque année. »

Pour accélérer le processus de déminage et de ramassage des explosifs de la région, la société privée de déminage Al-Bayrak a commencé à former des femmes. Cette société ne cherche pas à recruter pour le moment, mais leur formation gratuite en 21 jours gratifiera les participantes d’un certificat qu’elles peuvent faire valoir pour postuler à des emplois permanents auprès du gouvernement ou d’autres ONG. C’est la première fois qu’une telle initiative est mise en place dans le sud de l’Irak, même si l’UNMAS avait déjà constitué une équipe de déminage exclusivement composée de femmes à Mossoul, deuxième grande ville du pays située dans le Nord, et ancienne place forte de l’État islamique.

« Les femmes qui suivent cette formation et la société qui la dispense ont dû faire face à de nombreuses difficultés. Le travail des femmes est traditionnellement limité dans le sud de l’Irak, surtout lorsque l’on touche à ce genre de travail, » décrypte Walid Saadoun, directeur exécutif de la société Al-Bayrak et responsable du programme de formation. « Je crois que nous avons réussi à dépasser ce tabou. Les femmes qui suivent notre formation sont persévérantes, et cela nous a encouragés à les soutenir et à les aider. »

Hoda Khaled pendant l’une des séances de formation.

Hoda Khaled pendant l’une des séances de formation.

Khaled racontait que sa famille n’avait pas approuvé sa décision de participer à cette formation. « Leur hostilité à cette idée est en partie due aux traditions, mais il y a aussi beaucoup de peur, » dit-elle. « Les mines et autres explosifs, ça fait peur à tout le monde. J’ai surpris des conversations de membres de ma famille qui disaient craindre de me voir perdre un bras ou être complètement défigurée si quelque chose tournait mal. »

Khaled avoue également avoir peur au début de la formation, mais ses craintes se sont estompées au fil du temps. « Je ne pense pas que tel ou tel métier soit uniquement destiné aux hommes ou aux femmes. Il devrait y avoir une notion d’égalité dans tous les domaines, » pose-t-elle. « Si j’ai souhaité rejoindre ce programme, c’est pour nettoyer ma ville des mines et autres explosifs qui la polluent. Nous cohabitons avec ces objets dangereux depuis plus de 40 ans, ça ne peut plus durer. »

Hend Hussein au travail avec un véhicule de déminage.

Hend Hussein au travail avec un véhicule de déminage.

Pendant les séances de formation, les participantes doivent porter un gilet pare-balles, un casque et un masque sur le visage. Hend Hussein, 32 ans, diplômée en philosophie, indique que sa famille aussi est très inquiète quant à sa sécurité, mais que tout le monde la soutient.

« Ma famille et mes amis me disent tout le temps qu’ils sont très fiers de moi, mais certains hommes pensent que les femmes ne peuvent pas réussir dans ce domaine, » glisse Hussein. « J’ignore si cela vient des traditions ou s’ils ont peur qu’on finisse par réussir. Mais je pense que certains hommes ont peur de faire ce boulot alors que des femmes irakiennes ont montré qu’elles étaient courageuses et elles sont allées à l’encontre de ces stéréotypes. Tout ce qui m’intéresse, c’est de servir mon pays, d’aider l’Irak. Et aujourd’hui, j’ai le sentiment que l’Irak a besoin de toute l’aide que peuvent apporter les Irakiens et les Irakiennes. »

Une bombe non explosée sur le terrain d’entraînement.

Une bombe non explosée sur le terrain d’entraînement.

En 2010, l’ancien ministre irakien de l’Environnement, Narmin Othman, estimait à environ 55 millions le nombre de bombes larguées sur le pays entre 1991 et 2003. Et d’après lui, environ 40% de ces explosifs n’ont pas explosé. Ce haut pourcentage fait de ces bombes à sous-munitions des objets extrêmement dangereux pour les civils. En temps de guerre, mais aussi au cours des décennies qui suivent.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les bombes à sous-munitions ont été interdites en 2008 par la Convention sur les armes à sous-munitions, un traité adopté par 123 pays. Mais les États-Unis n’ont jamais signé ce traité ni celui d’Ottawa, signé en 1997 par 164 pays et qui interdit l’utilisation et la production de mines antipersonnel. Pendant la première guerre du Golfe, les États-Unis ont posé 120 000 mines antipersonnel en Irak et au Koweït.

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Malgré les opérations de déminage en cours, un rapport ReliefWeb de 2021 estimait que 8,5 millions d’Irakiens sont encore en situation de risque face aux mines antipersonnel et autres explosifs. En dehors de Mossoul, et ses près de 8 millions de tonnes d’explosifs à nettoyer, la province d’Al-Anbar est également devenue une zone dangereuse du fait des vestiges de la guerre contre l’État islamique. Près de 150 000 mètres carrés de cette province sont encore contaminés par des explosifs, dont la plupart se trouvent autour des villes de Ramadi et Falloujah.

Après la fin de leur formation, Khaled et Hussein espèrent toutes les deux avoir l’occasion de travailler sur le terrain, que ce soit pour le gouvernement irakien ou pour le secteur privé. Le chômage touche actuellement beaucoup de monde en Irak, et il est particulièrement fort chez les femmes. Abdul Zahra Al-Hindawi, porte-parole du ministère irakien de la Planification, nous a appris, par téléphone, que 10,9 % des Irakiens et 31 % des Irakiennes sont actuellement sans emploi. En d’autres termes, les femmes ont trois fois plus de chances que les hommes de ne pas avoir de travail.

« Je me moque que ce travail soit dangereux. Tout ce que j’espère c’est être capable de trouver un poste permanent après la formation, » lance Khaled. « J’aimerai utiliser tout ce que j’ai appris pour enlever le plus possible de mines et d’explosifs, et protéger les personnes innocentes. »

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