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Noisey

Tad Doyle revient plus heavy que jamais avec Brothers Of The Sonic Cloth

L'ex-leader de Tad nous a expliqué comment la vie de couple l'avait sauvé et poussé à monter un studio et un nouveau groupe.

par Brad Cohan
05 Août 2015, 2:25pm


Photo - Invisible Hour

Deux décennies après sa mort, Kurt Cobain continue à plonger les nostalgiques des 90’s dans une frénésie fanatique - chaque semaine ou presque, de nouveaux documents et contre-arguments viennent enrichir les discussions autour du leader de Nirvana et de son décès. Mais pendant que les masses se prosternaient devant l’autel du prophète junkie, Tad Doyle a continué, lui, à tracer tranquillement sa route, que ce soit avec les suzerains du grunge Tad, ou ses groupes suivants, Hog Molly et aujourd’hui Brothers Of The Sonic Cloth. Aux côtés de Nirvana et Mudhoney, Tad a contribué à faire exploser le label Sub Pop et l'ouragan grunge avec les albums God’s Balls, Salt Lick et 8-Way Santa. Bien sûr, Tad fut ensuite avalé tout cru et recraché par une major suite au succès de Nevermind, mais pas avant qu’ils ne puissent offrir le sommet de leur discographie, Inhaler, en 1993.

Avec Tad et Hog Molly dans le rétro, Doyle a fait le vide dans sa vie : après avoir monté son propre studio d’enregistrement à Seattle (le Witch Ape), il a rencontré son âme sœur Peggy, avec qui il a formé Brothers Of The Sonic Cloth en 2006. Leur premier album est sorti en début d'année sur Neurot Recordings, le label de Neurosis. Plus vieux, plus sage, mais pas moins brutal, Doyle prouve avec Brothers of the Sonic Cloth qu'il a encore de quoi faire fondre quelques cerveaux, avec une musique mêlant les riffs écrasants et cauchemardesques de Tad et le lent crissement minimaliste de Sunn O))).

On a rencontré Tad Doyle chez lui à Seattle alors qu’il se préparait à partir pour une tournée de 15 dates dans l’ensemble du pays avec Neurosis, The Body et Sumac.

Noisey : OK, on va parler de Brothers Of The Sonic Cloth.
Tad Doyle : Ouais, mec.

J’aime vraiment ce disque.
Oh, cool.

Le projet existe depuis 2006, c’est ça ?
Ouais, en gros, je l’ai commencé comme un truc solo, j’enregistrais des démos puis j’ai décidé de mettre des trucs en ligne à l’époque où MySpace était big. J’avais hébergé des morceaux en mettant cinq noms de membres fictifs. Je voulais voir si les gens accrochaient.

Tu avais pensé à quoi comme noms pour ces membres fictifs ?
Bordel, je ne m’en souviens même plus mais il y a avait un certain « Witch Ape » qui a finit par devenir le nom de mon studio. C’était le bassiste. Voilà comment ça a débuté. Puis, j'ai voulu jouer en live. Peggy – qui est maintenant ma femme, ce n’était pas le cas à l’époque – disait tout le temps « si tu le fais, je serai ta bassiste » et voilà comment on a bouclé l'affaire.

Vous vous êtes rencontrés comment ?
Oh, mec, vers 2004. On avait un ami commun qui était réalisateur à L.A. – il s’appelle Michael Dean et a sorti plein de bouquins DIY comme $30 Dollar Film School et des trucs comme ça. Il rendait visite à Peggy à San Diego et elle lui avait confié qu’elle essuyait échec sur échec avec les mecs depuis un long moment et il lui a dit : « Tu devrais rencontrer ce mec ». Elle a répondu : « Qui ça ? ». Il a poursuivi : « Eh bien il s'appelle Tad ». Elle a sorti un disque de l’étagère – un disque de Tad – et lui a lancé « Ce mec tu veux dire ?! » Et il lui a dit « Ouais, celui-là même ». Et elle a répondu : « Clair que je veux le rencontrer ! »

C’était quel disque de TAD ?
Oh, je sais pas. Probablement Inhaler.

Pas God’s Balls ni 8-Way Santa ?
Elle les avait aussi mais je crois bien que c’est Inhaler qu’elle a sorti.



Peggy jouait déjà de la basse à l’époque ?
Ouais, depuis un paquet d’années. Peggy joue depuis aussi longtemps que moi en fait. Elle jouait de la guitare dans un groupe à cette période mais son instrument c'est plutôt la basse. Je l’ai donc rencontrée, ça a bien collé et voilà où on en est aujourd’hui.

Joli. Pourquoi ça vous a pris autant de temps pour sortir le disque des Brothers alors ?
Eh bien, pour de nombreuses raisons. Déjà, je suis plutôt tâtillon sur le son, j’aime prendre mon temps de bien réfléchir à tout ça. Il faut que « ça vienne du cœur » quand tu joues. Ensuite, tu commences à enregistrer des démos et puis tu les écoutes avec une perspective différente – du moins, c’est ce que je fais. Ça c’est une première chose. Ensuite, ça a toujours été un challenge de trouver un batteur qui puisse suivre mon jeu. Je suis batteur à la base et les prétendants doivent me fumer à la batterie sinon ça ne me conviendra pas – jamais. Et il faut trouver le bon type. Ça a pris des années. Dave (French) a débarqué et depuis tous les feux sont verts. Avant lui, il n'y avait eu que des mecs pas assez impliqués ou des gens avec qui ça ne fonctionnait pas. C’est beaucoup de boulot, hein. On aime toujours se marrer mais on prend notre musique au sérieux. Une musique bâclée ou qui ne cogne pas assez n’est tout simplement pas acceptable pour nous, surtout côté batterie.



C’était une philosophie que tu avais dans Tad aussi ou ça s’est manifesté en vieillissant ?
Je crois que c’est un truc qui date de quelques années. Le terme « musicien » est vraiment trop largement utilisé et je tire beaucoup de fierté à être ce que considère comme la définition même d’un musicien. Je suis dans un groupe de trois musiciens et on vient d’embaucher une seconde guitariste (Pamela Sternim) et c’est une musicienne aussi, il fallait nourrir le monstre qu’on a créé en enregistrant le disque. Elle vient de la scène hardcore donc elle sait ce qu’est la musique bruyante, forte. Je suis le compositeur principal de la musique qu’on joue et j’écris beaucoup quand je suis seul. J’apporte des idées au groupe, je leur montre, et Peggy et Dave donnent leur avis évidemment, et ils adaptent ça à leur manière parce que je leur fais confiance dans leurs rôles de musiciens. J’ai une vision vraiment précise du groupe, le rapport des autres membres au groupe n’est pas aussi organique mais ils gèrent ça bien et le vivent à leur façon.

Vous allez partir en tournée avec Neurosis. Ça fait un moment que tu n’avais pas tourné autant, non ?
On vient de terminer deux tournées de deux semaines en mai et juin pour promouvoir l’album. Ensuite, on a eu la proposition de Neurosis, et comment quelqu’un pourrait refuser ça ? On est tous fans de Neurosis depuis un bail, sans même citer le fait qu’ils ne tournent pas très souvent. Ils ont des vies en dehors de la musique aussi. Donc à côté du fait que leur musique est géniale, c’est également un événement de les voir tourner.



Comment Brothers Of The Sonic Cloth est entré en contact avec Neurot, leur label ?
Je connaissais les gars —surtout Steve (Von Till) et Scott (Kelly)— depuis un moment. À l’époque, ça arrivait que Tad fasse des concerts avec eux. J’ai entendu qu’une des raisons pour laquelle ils ont commencé à bosser avec Steve (Albini) c’est qu’ils avaient aimé ce qu’on avait ensemble sur l’album Salt Lick. Je ne savais pas ça et c’est un vrai honneur qu’ils aient pensé ça. Ils aimaient le feedback et le son de batterie qu’on avait obtenu dans le studio d’Albini. Donc on a ce truc en commun, se frayer des nouveaux chemins plus escarpés au sein de la scène musicale et jouer des choses qui sortent de l’ordinaire - et la voie tracée par Neurosis est certainement un modèle pour beaucoup de gens. Autre chose, mec, être ensemble depuis aussi longtemps qu’eux c’est génial. J’ai eu beaucoup de groupes et c’est un témoignage de leur force et de l’amour fraternel qui règne entre eux et qui les pousse à rester ensemble depuis tout ce temps.

Il te reste des souvenirs des concerts que Tad a donné avec Neurosis à l’époque ?
Ils ont toujours été intenses, au-delà de l’intensité et de la tension – une tension positive – le son était toujours super et les visuels tuaient aussi. C’était vraiment un « spectacle », sans être un numéro.

Tu as replongé dans leur musique depuis ?
J’ai un peu mis la musique de côté avant de commencer Brothers. Pendant quelques années, je ne jouais plus rien, je n’écoutais quasiment plus rien non plus, hormis la musique qui passait dans les magasins ou ce qu'écoutaient mes potes quand j'allais leur rendre visite. Et quand je m’y suis remis, j’ai repris leur discographie à zéro. J’ai toujours admiré ce qu’ils avaient fait. Quand tu fais une pause, c’est comme d’appuyer sur reset, tout redevient clair et nouveau, c'est génial. Donc j’ai passé du temps à choper tous ces trucs nouveaux et géniaux que je ne connaissais même pas – la plupart du temps par l’intermédiaire de Peggy qui se tenait toujours au courant. C’est une grosse fan de musique et sa discothèque est bien meilleure que la mienne. Quand je trouve un truc qui me branche, je ne décroche plus. Peggy, elle, cherche toujours de nouvelles choses et ça a un peu déteint sur moi.



Tu es direct quand tu parles de ta bataille contre l’alcool et la drogue. Aujourd’hui, tu es « clean ».
J’étais un mec qui passait beaucoup de temps à fuir le moment présent à l’aide des drogues et de l’alcool puis je suis devenu sobre - ça a été une expérience complètement nouvelle. Quand t’es tout le temps une sorte d’éponge, c’est comme… le monde est différent quand tu sors de ce brouillard. Je n’ai aucun regret sur ce que j’ai fait par le passé. Mais la vie est plus claire maintenant, tu vois ? Il y a moins de mauvaises décisions qui sont prises [Rires].

Tu avais besoin de te détacher de la scène pour te retrouver ?
Probablement plus que d’habitude. J’ai toujours été solitaire et je ne suis pas vraiment le genre de type « qui sort et voit du monde » - ça n’a jamais été le cas. Je n’étais pas le gars qui allait aux concerts pour traîner avec les gens. Quand j’allais à un concert, c’était parce que la musique m’intéressait. Je me suis retiré parce que ma tête n’y était plus. J’ai dû faire une pause. Être dans Tad et tourner de six à neuf mois par an pendant des années... Après ça, tu finis par apprécier le simple fait d’avoir un lit.

Cette existence te manque ?
Non, pas vraiment. J’aime ça hein, mais je considère ça comme n’importe quelle autre chose – c’est bien à petites doses.


Tad Doyle dans son studio, serein.

Comment l’idée de monter le studio Witch Ape a germé ?
J’ai toujours été intéressé par l’enregistrement et j’aurais aimé y prêter plus attention quand je bossais avec tous ces gens. Mais j’ai absorbé suffisamment de choses pour être dangereux, comme dirait mon père.

Quand Tad enregistrait avec Steve Albini ou Jack Endino, tu as retenu des leçons de ces sessions que tu emploies aujourd’hui dan ton propre studio ?
J’ai appris beaucoup de ces types. Mais avec le recul, je me dis que j'auris du leur poser plus de questions type « Pourquoi tu utilises ça ici ? Pourquoi ce micro ? Quelle sorte de compression utilises-tu ? Pourquoi on s’installe ici ? Pourquoi tu préfères cet ampli plutôt qu’un autre ? » Endino avait cet ampli sur lequel il voulait que tout le monde joue – un Fender Twin qu’il avait plus ou moins façonné lui-même. C’est un ingé-son de classe internationale, dans plein de domaines. Je ne sais pas si je pourrais un jour être au niveau de ce type. Ces gars sont toujours très ouverts ave cmoi, excepté Albini et Butch Vig. Eux font leur truc 24h/24 et 7j/7. J’aimerais tellement reparler à Butch et Albini.

Et ces vieux albums de Tad, tu les aurais enregistré différemment ?
Probablement, mais je pense qu’ils sont parfaits comme ils sont. Ce sont des instantanés de l’époque. On enregistrait sur bandes. On avait intérêt à être calés car il n’y avait aucun moyen de modifier un truc dans le mix, de se poser et d’éditer des trucs, de faire du découpage. Ok, cette déclaration contient une certaine dose de suffisance et de fierté mais… On n’était pas des branques. On jouait correctement.

Tu serais où aujourd’hui si tu n’avais pas rencontré Peggy ? On dirait qu’elle a joué un rôle crucial dans ce que tu fais maintenant.
Je dis toujours qu’on gère une co-entreprise et que je ne serais probablement pas où je suis actuellement si je ne l’avais pas rencontré, elle et d’autres personnes. On s’influence tous les deux, c’est sûr. Elle me dit que je m’en serai sorti de toute façon mais je ne sais pas si ça aurait été aussi facile et aussi marrant. Quand tu as quelqu’un qui est réellement à tes côtés, tu fais tout à deux. C’est un être humain merveilleux. Pour beaucoup de gens, qu’ils soient mariés ou qu’ils aient une relation avec une personne, ils ont encore leur vie à part, de leur côté, et c’est ok. Mais Peggy est avec moi dans tout, et ça, c’est vraiment chouette. Quand je suis mal – j’ai des problèmes liés à ma dépression – elle est là pour m’aider à me relever et vice-versa. Je n’ai jamais eu ce genre de rapport auparavant.

Un système de soutien.
Ouais. Je n’avais pas idée que je ferai du boulot en studio comme ça. Ça m’a toujours amusé, j’avais de vieux enregistrement de ghettoblaster-à-ghettoblaster—qui se répondaient comme ça, à la manière du premier album des Beatles, tu vois ? Mais jamais j’aurais cru… J’ai juste décidé de choper Pro Tools en 2006 et j’ai tellement aimé ça que j’ai continué sans m’arrêter. J'apprendrai et essaierai d’apprendre autant que je peux de tout les gens que je croiserai.

Tu es aussi méticuleux que dans ton propre groupe avec ceux qui viennent enregistrer chez toi ?
Oui et non, je fais bien attention à ce que les gens avec qui je travaille vont mettre sur bande - bon, il n’y a pas vraiment de « bande » mais je ne toruve pas de meilleur mot. J’essaie de les aider à obtenir la meilleure performance possible en leur filant quelques conseils ici et là. Le truc marrant c’est quand ils me demandent « Hey, tu peux faire ça ? » et je réponds « Naaaan… Essayez d’abord entre vous. » Il y a uns tas de trucs créatifs auxquels je peux prendre part sans jouer moi-même de la musique. Mais beaucoup de gens avec qui je bosse ont des délais très courts et leurs budgets sont tellement minuscules que tu ne peux pas t’impliquer autant que tu le souhaiterais. On appelle ça des sessions « shake ‘n’ bake » : tu mets le tout dans le sac, tu secoues, tu cuis un peu et c’est prêt.

Il y a des disques qui ont été enregistrés à Witch Ape dont tu es particulièrement fier ?
Ouais, quelques uns. J’ai fait l’album solo de Mike Scheidt [leader de YOB], mon premier disque acoustique. Récemment, il y a eu un groupe qui s’appelle Heiress de Seattle, ce sont vraiment des musiciens incroyables—dans un style entre post-punk et hardcore—et c’était vraiment fun de bosser sur leur disque. Il y en a d’autres, mais ils sont trop nombreux pour les citer.

Il y a quelques années, tu es revenu sur l’histoire de Tad dans le documentaire Busted Circuits and Ringing Ears, ça t’a fait quoi ?
C’est bizarre d’avoir ta vie entière dans la musique étalée devant toi en vidéo digitale. Plutôt étrange. Mais il n’y a aucune censure, on a tout montré et strictement rien n’a été épargné. C’est un document vrai et honnête, et pour ces raisons, c’est également embrassant parfois. [Rires] On était des gamins et on s’amusait. C’était bien. Comme je dis, je ne changerais pas un seul truc que j’ai fait par le passé. J’aurais juste espéré être plus attentif parfois.

Lors des 25 ans de Sub Pop, il y a eu une semi-reformation de Tad. Tu as dû lutter pour te convaincre de le faire ? Cette période de ta vie que tu voulais laisser de côté a finalement resurgi.
C’est vrai. C’était un bond en arrière, et le passé doit rester le passé. Mais c’était marrant d’avoir Gary (Thortensen) sur scène parce qu’il a énormément contribué au son du groupe. J’ai appris beaucoup de trucs à la guitare grâce à lui. Il est à des années lumières devant moi niveau gratte. Je suis plutôt un guitariste rythmique. C’était fun de rejouer ces quelques morceaux avec lui et surtout une bonne excuse pour jouer des titres de Brothers devant un public. C’était ma principale motivation du moins [Rires]. J’ai apprécié le fait que Sub Pop nous ait demandé. Ils nous ont toujours tanné « est-ce que vous allez vous reformer les gars ? » et je répondais « vous savez, j’ai plus trop le cœur à ça, je suis dans un délire différent. » Voilà pourquoi je ne reformerai pas Hog Molly non plus. Des tas de groupes abusent de ça et perso, je veux me tirer avant qu’on ressemble à une parodie de nous-mêmes comme c’est le cas pour plein de groupes.



Brothers of Sonic Cloth part en tournée ce week-end, en quoi ça va être différent des tournées avec Tad ?
Ce ne sera pas très différent : grimper dans le van, se mettre à l’aise… Le seul truc, c'est qu'aujourd’hui je suis un peu plus vieux et un peu plus sage. Je serai 200 % plus healthy qu’avant. Je m’hydrate bien, je ne mange plus de saloperies, je me sens mieux, surtout le matin quand je me réveille. Rien à voir avec l'époque où j'avalais 4 aspirines au saut du lit pour me sentir à moitié mieux et pouvoir espérer prendre forme humaine aux alentours de 10h du mat.