Élections 2017

Un « moindre mal », ou pourquoi Emmanuel Macron a remporté l'élection présidentielle

Atout majeur lors de sa campagne, le libéralisme du nouveau président de la République pourrait rapidement se retourner contre lui.

par Kévin Boucaud
10 Mai 2017, 5:00am

Image via Flickr

Au terme d'une campagne rocambolesque, la Ve République s'est donc dotée ce 7 mai 2017 de son huitième monarque élu : Emmanuel Macron. Avec un score confortable de 66,10 % des bulletins exprimés, il a dominé largement Marine Le Pen – qui a tout de même réuni plus de 10 millions d'électeurs, un record pour une candidature frontiste. Malgré cela, le nouveau président est loin de faire l'unanimité. Lui-même a conscience qu'il ne bénéficiera d'aucun état de grâce. Dans une lettre ouverte publiée le 4 mai dernier dans le quotidien Le Monde, le journaliste et réalisateur François Ruffin expliquait au « futur président » qu'il était « déjà haï », notamment par « les sans-droits, les oubliés, les sans-grade ». À cela s'ajoute la défiance bien réelle d'un nombre important d'électeurs de Macron. Selon un sondage Libération-Viavoice, seuls 58 % de ceux qui ont voté pour le nouveau président au premier tour l'ont fait par conviction. Ce pourcentage est très inférieur à celui de ses principaux concurrents : 81 % pour Marine Le Pen, 79 % pour François Fillon et 84 % pour Jean-Luc Mélenchon. Selon nos savants calculs, ces trois-là auraient respectivement rassemblé 13,07 % (soit 6 220 389 inscrits), 11,98 % (5 698 900) et 12,46 % (5 931 143) de citoyens convaincus au premier tour – contre 10,55 % pour notre nouveau chef de l'État, ce qui correspond à un peu plus de cinq millions de citoyens sur les 47 581 118 inscrits sur les listes électorales. Au second tour, la donne est la même : si Emmanuel Macron a réuni 43 % des inscrits – un score bien inférieur à celui de Jacques Chirac en 2002, mais tout de même dans la « moyenne » – 43 % de ses électeurs l'ont choisi pour montrer leur « opposition à Marine Le Pen ». De plus, 61 % des Français ne souhaitent pas que le nouveau Président dispose d'une majorité absolue à l'Assemblée nationale en juin – c'est d'ailleurs le cas pour 30 % des pro-Macron du second tour.


On peut donc affirmer sans trop s'avancer qu'Emmanuel Macron ne dispose pas d'un « socle » de partisans aux fondations solides. C'est parce qu'il est apparu comme le moins pire des candidats – comparé au péril « fasciste » incarné par Le Pen, au danger « communiste » représenté par Mélenchon ou aux affaires judiciaires de Fillon, symboles de la corruption de la classe politique – que l'ancien ministre de l'Économie l'a emporté. Cette situation ne doit rien au hasard, bien au contraire. Elle en dit long sur la nature libérale du candidat, qui lui a sans doute permis de l'emporter.

Pour gouverner au centre, droite et gauche ont dû faire campagne à droite, ou à gauche. Jusqu'ici, la première a été contrainte de masquer son adhésion au libéralisme par un vernis conservateur quand la seconde a mis en avant son progressisme sociétal et quelques mesures sociales pour dissimuler son pas de deux avec les chantres de « l'efficacité économique ».

Dans un de ses livres les plus aboutis, L'Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale, le philosophe socialiste Jean-Claude Michéa fait de l'idéologie libérale une idéologie du « moindre mal ». Selon lui, les guerres de religion entre catholiques et protestants qui ont ravagé la France et une partie de l'Europe durant la seconde moitié du XVI e siècle ont accouché de la modernité. Elles ont été tellement traumatisantes que les penseurs de l'époque ont tenté d'imaginer une société où les individus n'auraient plus à se faire la guerre pour le Bien – notion floue s'il en est. Par exemple, pour prévenir toute forme de « guerre de tous contre tous », le philosophe anglais Thomas Hobbes a imaginé un État absolu, le Léviathan, assez puissant pour préserver la sécurité de chacun de ses membres. Mais c'est finalement le libéralisme qui s'est imposé comme l'« idéologie moderne par excellence » nous explique Michéa. Selon lui, cette doctrine défend l'idée cardinale que chacun est « libre d'adopter le style de vie qu'il juge le plus approprié à sa conception du devoir (s'il en a une) ou du bonheur ; sous la seule et unique réserve, naturellement, que ses choix soient compatibles avec la liberté correspondante des autres ». Le libéralisme est d'abord politique et repose sur la séparation des pouvoirs (exécutif, législatif et judiciaire), notamment développée par Montesquieu, et sur la « neutralité axiologique de l'État » – à savoir une puissance publique qui refuse toute conception du bien et de la morale.

Or, pour le penseur montpelliérain, toute société doit reposer sur des valeurs communes. C'est pour cela que les défenseurs de ce libéralisme se retrouvent confrontés à l'obligation philosophique de chercher en dehors de la sphère du droit abstrait un principe d'entente minimale – qui pourra éviter aux individus que le libéralisme ne conduise mécaniquement à isoler les uns des autres et débouche au retour sur une forme inédite de la vieille « guerre de tous contre tous », marquée par la judiciarisation des rapports humains. Il n'existe alors qu'une seule solution : adopter le langage commercial, car, comme l'a énoncé Voltaire, « quand il s'agit d'argent, tout le monde est de la même religion ». Au final, l'échange marchand, c'est-à-dire le « doux commerce » de Montesquieu, finit par apparaître comme le seul fondement anthropologique possible d'une société qui ne propose rien d'autre que de protéger les libertés individuelles et la paix civile. La régulation par le marché doit donc compléter celle par le droit.

Le libéralisme n'apparaît donc pas au départ comme une utopie promettant un monde meilleur, mais comme un moindre mal par rapport aux sociétés dominées par la « tyrannie du Bien » – dont les totalitarismes fascistes et communistes seront l'une des variations les plus récentes. C'est précisément cette logique qui est à l'œuvre chez Emmanuel Macron, premier président à se réclamer aussi ouvertement du libéralisme – et des écrits (complémentaires) de John Rawls.

Cependant, s'ils représentent le moindre mal, les politiques revendiquant uniquement le libéralisme n'ont jamais rien gagné en France – sans doute parce que le fameux système de vote dit « de Condorcet » n'est rien d'autre qu'une idée propre à générer des sondages post-électoraux. George Orwell, grand inspirateur de Michéa, avançait lui-même qu'en politique, « il ne s'agit jamais que de choisir le moindre de deux maux » – logique qui devrait pousser le centrisme à l'emporter, tant il gêne moins que les autres choix. Ainsi, en 2007, François Bayrou était le candidat le plus populaire auprès des Français, avec 75 % de « bonnes opinions ». Selon un autre sondage, s'il avait été présent au second tour, il l'aurait emporté face à Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal – et c'était peu ou prou la même chose pour Édouard Balladur en 1995 et Raymond Barre en 1988. Le problème, c'est qu'aucun des trois candidats susmentionnés n'a réussi à se qualifier pour le second tour, car cela exige d'être capable de faire adhérer les citoyens à un semblant de « projet de société » – ce dont le libéralisme, qui propose d'administrer de manière technique et gestionnaire les choses dans la veine la plus saint-simonienne qui soit, est incapable.

Si les gouvernements des trois dernières décennies mènent des politiques plutôt libérales économiquement et politiquement – dérégulation de l'économie, privatisation progressive du secteur public, recul graduel des droits sociaux, affirmation de nombreux droits « individuels », poursuite de la construction européenne – aucun candidat victorieux ne s'est jamais présenté comme tel. Pour gouverner au centre, droite et gauche ont dû faire campagne à droite, ou à gauche. Jusqu'ici, la première a été contrainte de masquer son adhésion au libéralisme par un vernis conservateur (du moins, jusqu'à François Fillon), quand la seconde a mis en avant son progressisme sociétal – avec un discours orienté vers les minorités ethniques et sexuelles – et quelques mesures sociales pour dissimuler son pas de deux avec les chantres de « l'efficacité économique ». Ainsi, François Mitterrand a annoncé vouloir « changer la vie des Français », Nicolas Sarkozy les a encouragés à « travailler plus pour gagner plus » et François Hollande a prétendu que son ennemi, c'était « la finance ». De son côté, le Premier ministre Lionel Jospin, champion toutes catégories confondues des privatisations, préférait mettre en avant la réduction du temps de travail durant sa campagne de 2002.

Le nouveau président, lui, ne propose pas de réenchanter la vie des Français. Non, ce qu'Emmanuel Macron désire, c'est jeter les bases d'une « start-up nation » et « réformer » le Code du travail par ordonnances. Macron est ainsi le premier président à proposer à la société française le libéralisme, tout le libéralisme, rien que le libéralisme. Parmi ses concurrents, même François Fillon, qui défendait pourtant un programme économique plus libéral, a préféré se présenter en conservateur – quitte à déplaire. En toute logique, En Marche ! pourrait rejoindre l'Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe au Parlement européen – encore une première pour un président hexagonal.

Dimanche dernier, 16,2 millions de citoyens ont préféré s'abstenir (25,44 % des inscrits, niveau le plus élevé depuis 1969), voter blanc (8,51 %) ou nul (2,96 %).

Pour Emmanuel Macron, toute la difficulté était donc d'arriver au second tour d'une élection assez imprévisible. Pour en arriver à ce résultat électoral, le nouveau président, héritier de la gauche libérale, a donc dû inventer l'« extrême centre ». Comme l'explique l'historien Jacques Julliard dans Les gauches françaises : 1762-2012, il existe une « exception libérale » : si chaque famille politique se trouve soit à droite, soit à gauche, « le libéralisme, lui, enjambant la ligne de démarcation, se situe des deux côtés à la fois ».

Pourtant, jusqu'ici, selon la formule de Mitterrand, « le centre [n'était] ni à gauche, ni à gauche ». Dans le passé, les candidats de cette famille étaient tous de centre droit – l'exemple le plus flagrant étant Valéry Giscard d'Estaing – quand le centre gauche préférait se revendiquer « de gauche » pour des raisons électoralistes. Mais cette fois-ci, l'extrême centre de Macron n'est ni à gauche ni à droite – juste libéral. En enregistrant des soutiens des deux bords politiques, de Daniel Cohn-Bendit à Alain Madelin, en passant par Robert Hue, Manuel Valls et Aurore Bergé, le candidat d'En Marche ! a réussi à réaliser le vieux rêve d'Alain Minc : constituer un « Cercle de la raison ». L'essayiste, homme d'affaires et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy plaide depuis les années 1990 pour une union de toutes les forces « modérées » – de gauche comme de droite – afin de préserver la démocratie libérale du danger que représenteraient les partis extrémistes.

Si le « projet de société » défendu par Emmanuel Macron est encore peu clair – faire de la France une nation d'autoentrepreneurs millionnaires est une promesse qui ne déchaîne que rarement les foules –, ce manque a été compensé par les soutiens d'un « cercle de la raison » – experts, éditorialistes, financiers philanthropes – et la prolifération dans la sphère publique et médiatique d'un récit macronien empli de référence à la « modération » et à la « responsabilité », mettant à distance un adversaire rattrapé par les affaires, et deux candidats jugés « extrêmes ». Alors que la défiance envers les politiques n'a jamais été aussi forte, c'est donc cette modération, ce souci de faire appel à la « raison » – une « administration des choses » plutôt qu'un « gouvernement des hommes », en gros – qui a sans doute permis à Emmanuel Macron de l'emporter.

Mais un tel positionnement, jugé raisonnable, ne doit surtout pas nous faire croire qu'à la victoire d'Emmanuel Macron correspond le triomphe de la fin des idéologies. En effet, et c'est désormais évident, nulle idéologie n'est plus forte que celle qui tait son nom. Dans cette optique, on peut dire que le nouveau président n'a jamais hésité à se placer (discrètement) en candidat des élites – que le sociologue marxiste Christopher Lasch définissait en 1994 dans La révolte des élites et la trahison de la démocratie comme « ceux qui contrôlent les flux internationaux d'argent et d'informations, qui président aux fondations philanthropiques et aux institutions d'enseignement supérieur, gèrent les instruments de la production culturelle et fixent ainsi les termes du débat public » et qui se distinguent par « l'investissement réalisé dans l'éducation et l'information ». Il est donc logique que le candidat d'En Marche ! soit arrivé premier chez les cadres et professions intellectuelles supérieures, avec 35 % des votes en sa faveur. De même, 49 % des personnes qui jugent que « leur situation dans la société s'améliore plutôt » ont voté Macron – sachant qu'ils sont 8 % à avoir voté Le Pen et 16 % Mélenchon. Sans surprise, plus d'un tiers des individus percevant la mondialisation comme une chance ont voté Macron. Les électeurs de Macron sont donc souvent ceux qui se déclarent « optimistes » et satisfaits de leur place dans la société – ou pensent qu'elle va progresser à terme. À défaut de véritablement défendre un projet novateur ou même précis, le nouveau président a pu se positionner en moindre mal absolu, comme celui qui ne dégradera pas la situation d'électeurs plutôt comblés. Une posture qui s'est amplifiée au second tour, le parti de Marine Le Pen jouant le rôle d'épouvantail parfait.

Si la naissance du libéralisme a répondu à une crise grave, la victoire du candidat d'En Marche ! est bien le symptôme d'un malaise. Il symbolise à la fois la montée d'un vote contestataire – incarné par les scores de Mélenchon et Le Pen – qui met en danger, au moins dans les imaginaires, le système, et une crise de régime, comme en témoignent les éliminations au premier tour des candidats des deux grands partis de gouvernement. Mais le corollaire de cette victoire est donc un manque flagrant d'adhésion. Dimanche dernier, 16,2 millions de citoyens ont préféré s'abstenir (25,44 % des inscrits, niveau le plus élevé depuis 1969), voter blanc (8,51 %) ou nul (2,96 %). On évoquait plus haut un sondage précisant que 43 % des électeurs de Macron au second tour l'avaient choisi par opposition à Le Pen. On aurait pu ajouter que seuls 16 % de ces mêmes électeurs l'ont fait sur la base de son programme – 33 % ayant avancé l'importance du « renouvellement politique qu'il représente ». Le défi pour le président libéral sera donc de continuer à convaincre qu'il est le moindre mal, à défaut de persuader qu'il est la meilleure solution.

Kévin vient de publier « La guerre des gauches » aux éditions du Cerf.

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