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Aurélien Giraud, le skateur français qui met les Américains en PLS

« On a filmé trois vidéos différentes en moins de trois heures, alors qu’il faut normalement compter trois jours. »

par Pierre Longeray; photos Alexis Balinoff
27 Juillet 2019, 8:41am

Aurélien Giraud à Gerland à Lyon.

« Umm… Excuse me but wtf ». Dans les commentaires YouTube de cette courte vidéo de mars dernier, personne ne semble se remettre des copieuses 51 secondes qui viennent de s’écouler. À grands coups de hardflips monstrueux, Aurélien Giraud vient de faire sa fête au Berrics – un skatepark de Los Angeles monté par deux poids lourds du skate, Eric Koston et Steve Berra. Pourtant habitué à croiser le gratin du skate mondial, le filmeur maison du Berrics, Chase Gabor, ne se remet toujours pas de la visite du Français. « Ce qu’il a fait, c’était hallucinant, rembobine Gabor. On a filmé trois vidéos différentes en moins de trois heures, alors qu’il faut normalement compter trois jours. Je n’ai même pas eu besoin de changer la batterie de ma caméra tellement il est régulier et plaque vite ce qu’il tente. Aurélien est vraiment à placer dans une autre catégorie. »

Réfugié dans un McDo pour échapper à la chaleur qui frappe Lyon en ce début de mois de juillet, Giraud admet dans un sourire avoir jeté un œil aux commentaires. « Après, je n’y prête pas trop attention, parce que si tu débarques à un contest en pensant que t’es le nouveau Nyjah, tu te dis que tout le monde attend des trucs de malade et ça te rajoute de la pression pour rien », explique le natif de Bron (69) entre deux gorgées. S’il peine encore un peu à y croire, Giraud joue pourtant désormais dans la cour du fameux Nyjah, skateur américain qui n’a plus besoin qu’on accole son nom de famille – Huston – pour savoir de qui on cause. Mi-juin, pour son premier Dew Tour à Long Beach, Giraud s’est justement payé le Californien. « Je n’y croyais pas trop, le Dew Tour je matais ça sur l’ordi quand j’étais petit. Puis pour moi, Nyjah devrait gagner à chaque fois tellement il est chaud. Ce type je l’admire, mais maintenant c’est la concurrence », glisse Giraud en attendant l'heure des retrouvailles, prévues ce dimanche lors de l’étape angelino de la Street League (pour la faire très courte, l'équivalent de la Champions League du skate).

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Post-McDo.

Alors que les observateurs semi-réguliers du skate semblent seulement découvrir l’étendue du potentiel de Giraud, le jeune homme de 21 ans ponce les contests depuis près de quinze ans. À 7 ans, alors qu’il skate depuis deux petites années, le V7 Teenage Tour fait étape par le skatepark de Gerland à Lyon. Giraud impressionne son monde et remporte la compétition en moins de 10 ans. Sa mère Sylvie, qui passe parfois huit heures d’affilée au skatepark pour surveiller le rejeton pousser, se dit simplement qu’ « Aurélien a été un peu surnoté, parce que c’était mignon de voir un petit de 7 ans skater. » Les années passent, les premiers sponsors commencent à arriver, les contests sont pliés méthodiquement à travers l’Europe, mais la maman Giraud ne croit toujours pas que son fils a un petit truc en plus. « Il m’a fallu attendre qu’il gagne Tampa AM [qui consacre les meilleurs amateurs du monde] en 2014, pour que je commence à y croire. » S’ensuivent la signature chez Nike, une palanquée de voyages, l’école qui saute, un hardflip sous stéroïdes au MACBA à Barcelone, l’accession à la Street League, puis l’arrivée dans le team de Plan B, la marque de Danny Way.

« Quand je vais aux États-Unis et que je dis que je viens de Lyon, tout le monde voit très bien de quoi je leur parle »

Mais avant tout ça, il y a eu Wall Street, skate shop référent de Lyon et premier sponsor de Giraud, chez qui son ascension n’étonne pas trop, au vu du contexte lyonnais. « À Lyon, on a toujours eu des gens médiatisés à l’international, que ce soit JB Gillet côté skate ou Fred Mortagne pour la vidéo et la photo », pose Jérémie Daclin, fondateur de la marque Cliché et membre de la famille Wall Street. « Pour nous, ça nous paraît un peu naturel parce qu’on a un gros vivier et une culture skate très importante. » Il est vrai que la capitale des Gaules bénéficie depuis toujours du statut de Mecque du skate français, de par ses skateurs et quelques spots connus jusqu’aux US – comme Hôtel de Ville, actuellement en travaux mais sauvé par une pétition, ou les terrifiantes 25 marches de la Cité internationale. « Quand je vais aux États-Unis et que je dis que je viens de Lyon, tout le monde voit très bien de quoi je leur parle, » explique Giraud. « Moi, je profite un peu de tout ce que les anciens ont construit. »

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En discussion avec Jérémie Daclin chez Wall Street.

Si le projet Giraud semble se dérouler sans accroc et ne surprend pas grand monde entre Rhône et Saône, des jeunes skateurs talentueux il y en sort tous les ans des flopées. Or, pas mal se perdent en route. « Dans le skate, t’es avec ta bande de potes, tu rigoles, rien n’est bien sérieux, et vers l’adolescence, tu te mets à sortir un peu, découvrir les filles, l’alcool, un peu comme tout le monde en somme », explique Lucas, employé au skate park de Gerland qui voit Giraud rouler depuis ses 5 ans. « Du coup, il y a plein de mecs qui marchent bien et qui du jour au lendemain disparaissent. Ils virent complètement et lâchent le skate. » Giraud admet sans mal avoir connu une période où les soirées ont pris un peu plus de place dans sa vie, l’argent commençant à rentrer en paquets plus épais. « C’est vrai qu’Aurélien a eu ce petit délire de partir en soirée, mais sans arrêter de skater. Le seul truc, c’est qu’il venait un peu plus tard au skatepark », se marre Lucas, pendant que Giraud essaye de passer outre la chaleur qui étouffe Gerland, histoire de poser deux, trois tricks pour le photographe.

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Feeble en détente au skatepark de Gerland à Lyon.

En remontant dans la BMW M3 de Giraud garée devant le skatepark, on se dit quand même que le skate a pas mal évolué depuis nos premiers flips. Cette nouvelle ère du skate appartient aussi à Instagram, aux energy drinks, aux grosses marques de pompes, à la Street League et bientôt aux Jeux Olympiques. Forcément, cela ne plait pas à tout le monde et certains se demandent si le skate ne serait pas en train de perdre son âme. Giraud – skateur de parks mais pas que, et souvent sapé en survet’ (à la JB Gillet) – se retrouve donc, sans avoir rien demandé, à incarner ce changement de paradigme et au milieu de débats sans issue. Comme celui sur l’entrée du skate aux JO, qui fait craindre que le skate devienne un sport « classique » et que les skateurs se transforment en « athlètes ». Si Giraud tend à se foutre un peu de ce type de débat – notamment parce qu’il aime bien les contests, qui lui donnent l’adrénaline nécessaire pour tenter de nouvelles choses – cela commence à tendre Vincent Milou, compère français de Giraud dans la Street League et candidat à une place pour les JO. Dans le dernier épisode du Big Spin Podcast, Milou, qui n’était pas à la base pour que le skate devienne discipline olympique, estime que « les JO ne vont pas changer la face du skate » et que beaucoup de gens font de leur mieux pour éviter que le skate des JO ressemble à une épreuve de GRS.

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En voiture.

« Avec l’effondrement de la presse spécialisée skate, qui jouait un peu le rôle de prescripteur, le skate manque un peu de repères en ce moment », éclaire Jérémie Daclin, qui a été de toutes les époques. « Avant, tout était un peu plus sectaire dans le skate, il fallait écouter telle musique, faire tels tricks, mais maintenant tout le monde peut trouver ce qu’il y souhaite. En réalité, le skate est suffisamment large pour aller des slappy aux JO, il faut juste éviter que cela devienne la foire à tout et à n’importe quoi. »

Reste qu’être identifié comme un skateur uniquement bon à plier des contests en skateparks, comme Giraud est parfois présenté, peut finir par saouler dans un monde où la reconnaissance se fait souvent dans la rue via une video part. C’est ce qui est arrivé quelque quinze ans plus tôt à un autre Français, Bastien Salabanzi, un des rares à avoir percé outre-Atlantique. « Quand j’étais petit, j’ai commencé à me faire connaître en faisant des compétitions ici et là, comme les championnats de France. Du coup, j’étais identifié comme le petit Français qui casse des skateparks », se rappelle Salabanzi depuis la Californie, où il réside désormais. « Le fait qu’on me dise que j’étais juste bon à skater en park, ça ne m’empêchait pas de dormir la nuit, mais ça me saoulait, parce que c’était simplement faux. Puis quand ma première video part est sortie chez Flip, ça a mis un peu tout le monde d’accord je crois. » À voir si la video part que Giraud prépare, annoncée pour les prochaines semaines, permettra de clôturer le débat. Mais, pas sûr qu'il s’en soucie tant que ça. Le motto chez Giraud, c’est « Skate & Enjoy » (dérivé gentil du « Skate & Destroy » du magazine Thrasher) qu’il a tatoué sur la jambe.

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En Y à Bron.

Après la video part, viendra alors le temps de passer à la dernière étape : devenir réellement pro aux yeux des Américains, en obtenant une planche à son nom, puisque dans le skate on reste amateur tant qu'on n'a pas obtenu son pro model – le Graal en somme. Reste en revanche à savoir si ce dernier palier se fera depuis Bron ou non. S'il ne se voit pas quitter le coin pour rejoindre la Californie, comme Salabanzi ou Gillet en son temps, l’industrie du skate se joue pourtant là-bas. « Les sponsors aiment bien vous avoir à proximité pour aller filmer ou pour des shops signings, » explique Salabanzi. « C'est difficile de ne pas habiter en Californie si tu veux vivre du skate, puisque même les Américains qui vivent à New York ou Philly, tu sens qu'ils sont un peu hors-zone. » Si Giraud ne prévoit pas d'aller s'installer en terre promise, il se sait condamné à une vie d'aéroports, à multiplier les aller-retours réguliers avec le Golden State pour rester dans les radars américains. À moins qu'une première victoire dimanche en Street League ne vienne tout accélérer.

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