Photos: Laura Wojcik

Hadama Traoré, de la cité des 3000 aux élections européennes

Candidat aux européennes, il nous a reçu chez lui, à Aulnay-sous-Bois. On a pu discuter rap, réseaux sociaux, mais surtout politique.

|
22 Mai 2019, 7:25am

Photos: Laura Wojcik

« Nous les jeunes de banlieue, pour réussir en politique, on doit devenir comme eux et monter sur les autres pour notre intérêt personnel. Ce que je voudrais amener moi, c’est de l’intégrité », lâche Hadama Traoré quand nous le retrouvons dans le salon de son pavillon, à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, où il vit avec sa femme Nassima et leurs trois petites filles. Une punchline percutante comme il en débite à longueur de journées.

Depuis janvier 2017, date de la création de son mouvement La Révolution est en marche, l’Aulnaysien de 34 ans, qui a grandi dans la cité des 3000, se bat pour défendre les populations des « quartiers ». À coups de selfie-vidéos souvent virulents, publiés à la chaîne sur Facebook, et de rassemblements à plus ou moins grand succès, il milite, entre autres, contre les violences policières, la destruction des lieux emblématiques de sa ville, le mal-logement ou le clientélisme. En janvier dernier, ce « révolutionnaire » autoproclamé a mis en ligne un clip de campagne qui ne ressemble à aucun autre, dans lequel il annonce sa candidature pour les élections européennes de mai 2019. Le slogan ? Le vote est une arme. « Le corps politique n’est plus à l’image de la population », dit-il dans sa vidéo.

L’une des priorités de son programme politique : la refonte de l’institution policière. « Le jour où on prend le pouvoir, le premier truc qu’on fait c’est qu’on la saute », clame le père de famille, coiffé du béret noir qu’il ne dévisse que très rarement de sa tête. Dans sa ville, des « bavures » policières, il en a connues. En février 2017, c’est à Aulnay que Théo Luhaka, qui accuse quatre policiers de l’avoir violé avec leur matraque, a été violemment interpellé. Sept mois plus tard, c’est ici que le jeune Yacine est retrouvé mort dans une cave, le pantalon baissé, à proximité d’une barre de fer, avec un fort taux de cocaïne dans le sang. À chacune de ces médiatisations, Hadama Traoré se joint aux familles afin d’organiser des manifestations pour réclamer justice. Il monte aussi des initiatives pour favoriser le rapprochement police-population.

1557848933762-013

Suite à l’affaire Théo, son mouvement met en place deux débats : un dans les quartiers Nord, d’où il vient, et l’autre dans les quartiers Sud, plus aisés, en présence d’habitants, de syndicats policiers et de militants de la France insoumise. Éléonore Luhaka, la soeur de Théo, se souvient : « Hadama a vu mon frère grandir à la cité des 3000. Ce qu’il s’est passé l’a révolté, sa démarche était spontanée. Au début, j’ai même dû lui dire de se calmer et d’attendre les décisions de la justice avant de trop s’emporter ». La formatrice dans le social, qui attend toujours des excuses des autorités, le décrit comme un guerrier. « Il a osé s’exprimer là où d’autres se sont tus. »

« C’est un brave, il est de notre côté, nous aide comme il peut et nous donne des tuyaux. Il n’y a personne comme lui avec nous » – Rachid, vendeur de tissus au Galion

L’autre front sur lequel ce combatif volubile s’est illustré, c’est la lutte contre les expulsions, dans sa commune et ailleurs, ainsi que dans la défense du Galion. Cette galerie commerciale iconique située au cœur du quartier de la Rose-des-Vents est promise à la démolition. Dans les allées quasi désertes du bâtiment vétuste, quelques commerces résistent toujours. C’est le cas du magasin de tissus que Rachid tient depuis 1991 et qui va bientôt être détruit. Avant de nous répondre, l’ancien appelle Hadama Traoré pour s’assurer qu’il est au courant de notre visite. « C’est un brave, il est de notre côté, nous aide comme il peut et nous donne des tuyaux. Il n’y a personne comme lui avec nous, assure le vendeur de gandouras et de tapis orientaux. Il travaille pour l’intérêt de tout le monde. » Quelques mètres plus loin, Alex, 29 ans, Mohammed, 24 ans et Kamel, 32 ans, sont attablés à la terrasse du café de la cité. Les trois amis connaissent tous Hadama Traoré. « Il a toujours été actif dans la vie aulnaysienne, il est connu et reconnu de tous les habitants. Pour nous, c’est une bonne personne, après le reste on s’en fout », le défend Kamel.

Ses faits d’armes et son langage parfois agressif ne lui ont pas fait que des amis. Loin de là. Celui qui gagne aujourd’hui sa vie avec sa société de réparation de pare-brise a travaillé pendant dix ans pour la municipalité d’Aulnay-sous-Bois, jusqu’à devenir directeur d’une antenne jeunesse. Mais en décembre 2017, son engagement lui a valu d’être révoqué de son poste d’agent municipal. Il lui a notamment été reproché d’avoir manqué à son devoir de réserve et insulté le maire Les Républicains Bruno Beschizza. L’une de ses activités de prédilection sur les réseaux sociaux : dénoncer la corruption des représentants de la ville. Parfois sans preuve. « À Aulnay-sous-Bois, on est les seuls à dénoncer la corruption pour l’attribution des HLM. Tout le monde est au courant mais aucun élu, même de gauche, n’ose se positionner avec nous », tranche Hadama Traoré. Du coup, entre les murs de la mairie, il est devenu persona non grata. Rares sont ceux qui souhaitent s’exprimer à son sujet, même en off.

L’homme au béret ferait-il trembler les apparatchiks du 93 ? Lors d’un conseil municipal en mai 2018, Frank Cannarozzo, second adjoint au maire, l’a accusé de diffuser des fausses informations et d’empêcher tout dialogue par ses outrages. « Facebook est-il devenu l’instrument de la justice ? » s’interroge-t-il pendant la réunion publique filmée. Contacté par VICE, il est le seul à avoir accepté de parler. « J’ai des SMS d’Hadama Traoré qui me menace de dévoiler que le maire d’Aulnay m’a fait cadeau d’une maison gratuitement. C’est n’importe quoi ! », s’agace-t-il. Selon le bras droit de l’édile, le militant aurait basculé « du côté obscur de la force ». « Il est passé du stade contestataire qui n’écoutait que lui-même à quelqu’un qui s’attaque à des personnes en utilisant comme arme la rumeur, sans se soucier de la vérité. » L’élu lui reconnaît tout de même une certaine légitimité : « Je ne nie pas qu’il soit symptomatique du fait qu’une partie des jeunes dans le système ne se sentent pas représentés, mais sa méthode est inacceptable. »

« Il m’a fait comprendre que si je lui ramenais des voix, il serait bien vu par l’UMP et deviendrait le futur maire de la ville. Il a voulu m’acheter ! Je lui ai expliqué que c’était fini l’époque des grands frères » – Hadama Traoré

Mais, selon Hadama Traoré, la raison du grief entre les deux hommes est ailleurs. Il raconte : « Avant les dernières élections présidentielles, Frank Cannarozzo, qui était plutôt dans le camp de François Fillon alors que Bruno Beschizza était dans celui de Nicolas Sarkozy, est venu chez moi. Il m’a fait comprendre que si je lui ramenais des voix, il serait bien vu par l’UMP et deviendrait le futur maire de la ville. Il a voulu m’acheter ! Je lui ai expliqué que c’était fini l’époque des grands frères. » Un épisode qu’il révèle plus tard dans l’une de ses fameuses vidéos Facebook et que l’élu de droite nie totalement. « Oui, je suis allé voir Hadama Traoré chez lui mais c’est l’un de ses intermédiaires qui est venu me chercher. Et c’est lui qui m’a proposé d’être sur sa liste La révolution est en marche pour les prochaines municipales ! Ce que j’ai refusé », soutient quant à lui Frank Cannarozzo.

Ses tirades assassines l’ont aussi amené plusieurs fois devant le juge. Il y a quelques mois, il a été condamné à dix mois de prison avec sursis par le tribunal de Bobigny pour menaces envers Bruno Beschizza. La mairie a fait appel de la décision. Surtout, en février 2018, l’ancien ministre de l’Intérieur Gérard Collomb a déposé plainte pour injures aux côtés d’Alliance Police Nationale pour ses propos tenus devant le siège du syndicat au sujet de l’affaire Théo : « Il y a des policiers qui nous violent, il y a des policiers qui nous tuent, il y a des policiers qui nous violentent dans nos quartiers… Et nous, qui nous protège ? » À l’issu du procès qui s’est tenu le 28 novembre 2018 au tribunal de grande instance de Bobigny, Hadama Traoré a été relaxé. Mais les syndicats policiers ne le portent toujours pas dans leur cœur.

1557848971926-012

Pour Frédéric Lagache, secrétaire général adjoint du syndicat Alliance Police Nationale, c’est un « farfelu ». « Ce type est un agité du bocal. Quand il vient devant le siège du syndicat et qu’il vous pourrit la vie pendant toute une après-midi avec un mégaphone, ça commence à vous énerver. » Arnaud Leduc, secrétaire départemental du syndicat SGP police FO 93, ne dit pas autre chose. « Il est dans la mouvance des anti-flics primaires, il ne cherche pas à savoir et défend toutes les personnes qui ont pu décéder suite à une intervention de police. » Pour eux, l’influence de cet activiste est limitée à la sphère numérique. « Quand il vient manifester, il est tout seul ! » Mais le révolté n’a pas que des ennemis dans les rangs des gardiens de la paix. Jules*, policier en région parisienne qui préfère garder l’anonymat, a contacté Hadama Traoré suite à une vidéo publiée par Konbini dans laquelle il appelait au dialogue. « Comme lui, je m’inscris dans une démarche de rapprochement police-population. Quand j’ai été reçu chez Hadama, je l’ai trouvé très ouvert. Il est mal vu des syndicats policiers parce qu’il a une critique assez frontale de certaines méthodes mais il est loin de la caricature qu’ils ont pu en faire. Il n’est pas que dans la dénonciation. Sa vision est intéressante parce que justement, à une époque il était anti-flics et a changé d’avis », explique l’agent.

« C’est un mec en or, toujours là pour aider les autres. Dans ce monde assez hypocrite, on serait heureux et fiers d’être représentés par un mec comme nous » – Kalash Criminel

« J’étais un délinquant de 14 ans à 30 ans », aime à répéter Hadama Traoré, mystérieux. Né le soir de Noël de l’année 1984, le Francilien est le fils de deux Maliens d’origine qui se sont installés à la cité des 3000 en 1980. Sa mère était femme de ménage et son père éboueur. À l’école, se soumettre à l’autorité n’a jamais été son truc. « En maternelle, j’ai baffé ma maîtresse, ma mère est encore choquée », se remémore-t-il. Il finit avec un bac pro comptabilité avant d’être viré d’un BTS et de quitter la fac quand il apprend que la formation est payante. Puis passe son BAFA. Brice Pengue, son ami d’enfance et président de l’association Force citoyenne, associée au mouvement, le décrit comme un gosse « hyperactif, bagarreur et déterminé. Il faisait plein de bêtises mais il était toujours en avance sur nous », se souvient le consultant en informatique. « Aux 3000, j’ai grandi dans un milieu tellement violent, moi-même parfois je suis étonné de comment on a pu s’en sortir », dit Hadama Traoré. Dans la cité, son bloc s’appelle KDF pour « killeurs de flics ». « À partir de nos 10 ans, on s’est débrouillés tous seuls. Mais ça a été notre force. Nous, à 14 ans on réfléchit comme un mec de 20 ans à Paris. »

Au milieu des années 2000, cet homme aux mille vies commence une carrière dans le rap underground et lance le label 2FK prod qui produit notamment Shirdé. Il collabore avec LIM, Alibi Montana, Seth Gueko ou encore Alkpote. « C’était au temps où il y avait Sefyu et Kenza Farah à Aulnay. Eux c’était les buildings et nous c’était la rue, les gens nous kiffaient ! » Le rappeur aulnaysien Kalash Criminel, qui a sorti son dernier album La Fosse aux lions il y a quelques mois, a débuté à ses côtés. « En 2010, je rappais dans son studio à Saint-Denis. Un mec des 3000 qui ouvrait un studio sans maison de disque, c’était fou pour nous ! Il représentait tout ce qui était entreprenariat-débrouillardise », raconte-t-il à VICE. L'interprète d’ « Arrêt du coeur », qui a donné un concert gratuit à Aulnay-sous-Bois pour le mouvement d’Hadama Traoré le 26 octobre 2018 (comme l’avait fait l’artiste Fianso l’année précédente), voit d’un bon œil ses ambitions politiques. « C’est un mec en or, toujours là pour aider les autres. Dans ce monde assez hypocrite, on serait heureux et fiers d’être représentés par un mec comme nous. »

Il a presque quitté le rap quand, en 2008, une connaissance le fait rentrer à la mairie. « La gauche avait gagné les municipales et un grand de ma cité, qui faisait de la politique avec le PS, me propose de travailler dans une structure jeunesse. » Pendant ses années auprès des enfants de la ville, il s'épanouit, développe différents projets et met même fin à une guerre entre les Mille-Mille et le Gros Saule, deux cités ennemies. C’est aussi à ce moment là que sa conscience citoyenne se réveille. « On avait tout le temps des conversations sur ce qu’il voulait mettre en place et il m’expliquait ses difficultés, les réticences de la hiérarchie, ses désillusions. Il était frustré, » se rappelle Brice Pengue.

Aujourd’hui, il promet que la liste de la Démocratie représentative, le nom de son parti, aux européennes n’est qu’une première étape et que la prochaine sera l’élection présidentielle. En 2020, son autre ami d’enfance Omar N’diaye, gardien d’immeuble de 33 ans, sera tête de liste aux municipales d’Aulnay-sous-Bois. « Quand on a commencé la Révolution, les gens pensaient qu’on rigolait mais on a directement annoncé la couleur », balance Hadama Traoré, qui n’hésite pas à se comparer à Martin Luther King dans des photomontages publiés sur Facebook et soutient « inconditionnellement » les « gilets jaunes ». Pour être mieux armé, il apprend l’anglais et vient d’entamer un master en communication politique publique nationale et européenne à l’Université Paris-Est. Le candidat regrette pourtant l’absence relative des médias, qui le sollicitaient beaucoup plus quand il défendait Théo et Yacine. « Les journalistes ne viennent nous voir que quand il y a des morts. Là, on lance un mouvement citoyen et politique qui n’a jamais été mis en place de telle manière en France et il n’y a personne », déplore-t-il. « On reste des noirs pour eux. »

*Le prénom a été modifié

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.