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La police m’a accusée d’avoir inventé mon viol

À l’âge de 19 ans, Sara Reed était caissière dans la station-service d’une petite ville de 1000 habitants, Cranberry, en Pennsylvanie.
13.1.13

Sara Reedy, en 2012

À l’âge de 19 ans, Sara Reed était caissière dans la station-service d’une petite ville de 1000 habitants, Cranberry, en Pennsylvanie. Une nuit, le violeur en série Wilbur Brown s’est introduit dans la superette en prenant soin d’enrouler ses doigts dans du cellophane. Après l’avoir trainée dehors, il lui a ordonné de lui faire une fellation, tout en lui pointant un revolver sur la tempe. Il n’y avait aucune camera de sécurité. Puis, il s’est réintroduit dans la boutique et a dérobé 600 dollars avant d’obliger Sara à couper tous les fils des lignes téléphoniques du bureau à l’arrière de la station. Dans la panique, Sara a accidentellement tiré le cordon d’alimentation du système de sécurité, un petit détail qui lui a plus tard valu bien des ennuis avec la justice. Le bureau comportait une sortie de secours, par laquelle elle s’est enfuie. Elle a trouvé refuge dans le petit garage automobile d’à côté. L’un des deux chauffeurs routier sur place à ce moment-là a appelé la police, tandis que l’autre est sorti avec une arme, à la recherche de l’agresseur.

Mais le pire restait à venir. Sara a été accusée de mentir à la police. Frank Evanson, le détective qui a recueilli ses déclarations dans la chambre d’hôpital où elle était examinée, l’a accusée d’avoir pris l’argent de la caisse et d’avoir monté cette histoire de toutes pièces. Elle a été envoyée en prison cinq jours, et a dû attendre huit longs mois avant d’être jugée. Sara était à l’époque enceinte de son premier enfant.

Wilbur Brown a été arrêté pour une affaire similaire un mois avant le jugement de Sara, en 2005. Il a avoué avoir agressé la jeune fille et dérobé l’argent, en plus de reconnaître deux autres viols. Sara a donc été innocentée, et a décidé de poursuivre en justice le département de police de Cranberry. En 2009, la plainte a été rejetée après que le détective Evanson a déclaré que le cordon avait été tiré une heure avant la dite agression, et ce, dans but de subtiliser les 600 dollars. Le viol, lui, aurait été une « couverture ».

En fait, le détective avait mal lu le document fourni par les services de sécurité, sur lequel était pourtant indiqué l’heure à laquelle le cordon avait été tiré, et n’a pas jugé bon de consulter un expert qui lui, aurait su lire le rapport. Ce détail a fait surface quand, en août 2012, la représentante de Women’s Law Project, une organisation à but non lucratif de Pennsylvanie, s’est portée volontaire pour aider Sara à maintenir sa plainte. Au printemps dernier, Sara a reçu des dédommagements s’élevant à 1,5 millions de dollars. En contrepartie, elle devait se taire sur l’affaire. Aujourd’hui, elle peut enfin parler.

VICE a contacté Sara alors qu’elle était en Floride chez ses parents, pour les fêtes de fin d'année.

VICE : Raconte-moi ce qu’il s’est passé à l’hôpital.
Reedy : Quand on m’a conduite à l’hôpital, le détective Evanson était déjà sur place. La police m’a fait traverser la salle d’attente et m’a placée dans un bureau – le genre de bureau où les infirmières prennent leurs pauses. C’était tout petit, une cabine avec des portes. Evanson m’attendait assis sur une chaise. Il m’a demandé de lui parler de ce qui s’était passé, et avant même d'avoir fini de lui expliquer, il m’a posé cette question : « Combien de fois par jour prends-tu de la came ? »

Il faisait référence à l’héroïne, parce que cette drogue était courante à Cranberry – je lui ai dis que j’étais clean, que je n’en prenais pas, et j'ai rajouté dit qu’il m’arrivait de fumer de la weed, mais que ça faisait une semaine que je n’avais touché à rien. Puis ils m’ont emmené dans une chambre d’hôpital et m’ont donné ce qu’ils appellent un « kit viol. » Avant de me le donner, Evanson et le brigadier chef Massolino m’ont posé d’autres questions. J’ai dû raconter le viol dans les moindres détails, encore et encore. C’est Evanson qui menait la danse – c’est peut-être bizarre à dire mais j’avais l’impression qu’ils jouaient à ce jeu du good cop / bad cop – le brigadier était stoïque, il n’a pas prononcé un seul mot. Evanson n’a pas arrêté de me cuisiner puis m’a demandé « où est l’argent ? Si tu ne nous dis pas maintenant où tu l’as planqué, tu vas te mettre dans de beaux draps. » Il m’a même dit, « tes larmes ne te donneront pas plus de crédibilité » lorsque je me suis mise à pleurer. C’était un cauchemar.

 Comment as-tu réagi quand tu as réalisé qu’ils t’accusaient ?
J’essayais de me rassurer en me disant que tout allait rentrer dans l’ordre. J’étais sous le choc. Je me trouvais des raisons pour que tout s’arrange, mais le fait d’avoir à faire avec Evanson me glaçait le sang. J’étais là, « ça n’arrivera pas, ça ne peut pas arriver. » Dans ma tête, les flics sont censés être là pour les victimes, pour les aider.

Quand as-tu décidé de les poursuivre en justice ? Tu as attendu ton jugement pendant des mois, je crois.
Je n’avais rien de concret pour les attaquer avant d’être innocentée. J’étais dans une position délicate. Je bénéficiais de la soi-disant présomption d’innocence, mais j’étais de fait présumée coupable jusqu’à ce que mon innocence soit prouvée. C’est difficile d’attaquer la police sans élément solide. Je n’aurais pas pu obtenir gain de cause si Wilbur Brown n’avait pas avoué.

Comment les choses se seraient déroulées si Wilbur ne s’était pas fait attraper ?
C’est difficile à dire. L’affaire a été traitée en janvier et février, mes avocats avaient fait des recherches. Le hic dans l’affaire, c’était le cordon d’alimentation. Le document des services de sécurité qu’Evanson s’était procuré indiquait l’heure à laquelle il avait été tiré, mais personne ne savait décrypter le codage. Tout le monde s’est dit qu’Evanson avait du faire son job et contacter les mecs de l'entreprise.

Il a donc lu que le cordon avait été tiré une heure avant l’agression alors qu’en réalité, je l’avais tiré une heure plus tard, quand Wilbur m’a ordonné de couper les lignes téléphoniques. Un mois avant mon jugement, mes avocats ont contacté l’entreprise en question, et par chance, le type qui y travaillait quand je me suis faite agressée était encore à son poste. Il a déchiffré le langage informatique et il s’est avéré qu'il coïncidait avec ma version.

Bien sûr. Si tu avais pu, tu aurais fait quelque chose différemment lors de l'entretien avec Evanson ?
Après avoir été agressée sexuellement et menacée avec une arme, je ne sais pas comment j'aurais pu réagir autrement. J’étais en état de choc. Je pense qu’ils s’attendaient à une attitude différente venant de quelqu’un qui venait de subir une agression sexuelle.

J’avais envie de pleurer, mais les larmes ne venaient pas. C’est comme ça que j’ai vécu la chose. J’étais très en colère et en même temps, je voulais que le type se fasse attraper alors j’ai tout raconté très rapidement, dans les moindres détails, et sans laisser paraître la moindre émotion.

Lors de l’enquête – et même après – on te considérait comme la méchante de l'histoire.Est-ce que tes amis et tes parents ont commencé à douter de toi ?
Oui, parce que mes potes étaient du genre à fumer de l'herbe. Je pense d'ailleurs qu’une partie d’entre eux se disaient « je ne veux pas prendre partie parce qu’elle est impliquée avec la police . Puis comme je l’ai dit, beaucoup d'héroïne circulait dans les environs et certains de mes proches ont dû se dire « oh, elle doit forcément taper de l'héro, la police n’agirait jamais comme ça devant une vraie femme violée, elle la soutiendrait. »

Je pense que même mes parents ont douté de moi. Ils n’ont jamais eu d’histoires avec la police. J’ai essayé autant que possible d’entretenir de bonnes relations avec mes parents, mais c’était dur. Evanson n’arrêtait pas d’appeler chez nous et il leur disait ce qu’il voulait. « Pourquoi dirait-il ça si notre fille était innocente ? », ils devaient penser.

Quelle est la chose la plus importante que tu aimerais dire à la police et aux enquêteurs ?
Quand j’ai porté plainte, c’était parce que j’étais en colère, et que je voulais simplement leur dire « MERDE ! » C’est surtout pour ça, pour leur dire d’aller se faire foutre, que je les ai attaqués. Mais je pense que s’il y a bien quelque chose que la police doit apprendre, c’est ce que Carol Tracy (l'avocate de Women’s Law Project) fait à Philadelphie avec la police locale. Là-bas, les avocats des victimes et la police travaillent ensemble. Ils font appel à des gens expérimentés pour recueillir des informations dans ce genre de situations, des gens qui n’ont pas d’idées préconçues sur la manière dont une victime de viol doit agir ou réagir, des gens qui savent récolter des informations tout en restant neutres.

Pendant huit mois, tu as vécu entre haine et colère. Ça fait quoi de recevoir $1,5 million de dollars ? Est-ce que ça change quelque chose ?
C'est l'horreur. Puis, je n’ai pas vécu ça pendant huit mois, mais huit ans. Tout ne s’est pas rétabli le jour où j’ai été innocentée. La police de Cranberry a dit tout ce qu’elle pouvait pour me faire du mal. Ils avaient une excuse pour chaque atrocité qu’ils m’avaient fait subir. Ils m’ont jugée sans chercher à connaître la vérité.

Et aujourd’hui, Evanson maintient toujours que j’ai volé au moins 200 dollars, parce que Wilbur Brown a reconnu avoir seulement volé 400 dollars. C'est ridicule. Et Evanson est là, « pourquoi mentirait-il alors qu’il a aujourd'hui avoué tous ses crimes ? » Je ne m’explique pas la folie d’Evanson, mais une chose est sûre : cette histoire ne s’est pas arrêtée après les huit premiers mois d'enquête.

Que penses-tu du fait qu’il a toujours son emploi ?
Il y a des tas de gens qui se font virer de chez McDonald’s pour beaucoup moins que ça. Voilà ce que j’en pense.

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