Ma semaine avec les plus gros revendeurs de khat de Somalie

Vers 21h à Hargeisa, dans la région autoproclamée indépendante du Somaliland, au nord de la Somalie, un homme se glisse entre les portes de la Gargaar Company en portant sur son dos un sac plein à craquer...

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août 18 2013, 8:00am

L’auteur, assis à côté du propriétaire de la Gargaar Company

Vers 21h à Hargeisa, dans la région autoproclamée indépendante du Somaliland, au nord de la Somalie, un homme se glisse entre les portes de la Gargaar Company en portant sur son dos un sac plein à craquer, presque aussi grand que lui. Il pose le sac à terre, au centre de la seule pièce d’un hangar de 300m2 servant à la fois de point de vente, de bureaux et d’entrepôt – le quartier général de Gargaar – tandis que des fagots de branches aux feuilles vertes s’éparpillent un à un par terre.

Ce sont des branches de khat, une drogue extrêmement populaire dans toute la corne de l’Afrique et au Moyen-Orient, bien que sanitairement – et culturellement – questionnable, et qui agit sur l’organisme à la manière d’un narcotique (et aussi parfois comme des amphétamines). Le sac qui vient d’arriver est la seule marchandise de ce soir, et le cœur de l’attention de la demi-douzaine d’employés avec moi dans le hangar.

Ils s’occupent de la cargaison avec une rapidité et une efficacité inhabituelle à Hargeisa. La vitesse est l’un des facteurs les plus importants des échanges de khat au Somaliland, et pour cause ; les feuilles perdent leurs effets au bout de 48 heures (c’est pourquoi si les habitants laissent les feuilles sur les tiges en espérant augmenter leur durée de vie, contrairement à ce qui se fait au Yémen). Cette particularité est devenue particulièrement emmerdante depuis que l’ancien dictateur Somalien Said Barre a ordonné la destruction des plantations de khat sur tout le territoire, ce qui a poussé les paysans à déplacer leurs productions à plus de 300km, à Harar, en Ethiopie. Hassan, propriétaire de la société Gargaar qu’il a lancée six mois plus tôt, est assis à côté de moi sur un carton aplati qui fait office de meuble, et pousse un soupir de soulagement. Le dernier chargement de la journée est arrivé à temps, juste au moment où les stocks étaient vides et avant le rush habituel d’après-repas.


Les revendeurs de khat du hangar de Gargaar

Je me suis avancé jusqu’à l’entrée du hangar, où un comptoir improvisé fait de veilles planches de bois se dresse face à la rue. Le vendeur, trop occupé à échanger ses liasses de khat contre des liasses de billets, a à peine remarqué ma présence lorsque j’ai jeté un coup d’œil par dessus son épaule sur les feuilles étalées sous un drap à moitié relevé. Gargaar vend du jebis, un khat de milieu de gamme à 4 euros les 250 grammes – les prix habituels s’étalant de 1 euro à 8 euros les 250 grammes). Le prix tournait autour de 6 euros lorsque l’ancien employeur de Hassan, la Gafane Company, avait le monopole sur le khat.

Je m’appuie contre la caisse et essaie de compter le nombre de branches sortant du stock et combien de gens prennent les leurs à crédit – surtout parce que je n’ai rien d’autre à faire et que personne n’a le temps de s’arrêter pour discuter avec moi, contrairement à la plupart des commerçants du Somaliland – mais je perds vite le compte et retourne au fond du hangar pour parler à Hassan de son entreprise florissante.


En effet, il s’agit de khat    

Le jeune empire de Hassan comprend huit points de vente dans quatre villes à travers le pays, cinq camions en permanence sur les routes et 65 employés à plein temps. À lui seul, Hassan importe 300 kilos de khat tous les jours. Mais Gargaar, Gafane et les autres grossistes ne sont qu’une goutte d’eau dans la mer – Hassan estime que près de 10 000 kilos de khat de milieu de gamme rentrent tous les jours dans le pays, et « sûrement plus de 50 000 kilos de khat, toutes qualités confondues. » Le nombre de petits revendeurs individuels dans la seule Hargeisa est incalculable.


Des champs de khat à perte de vue

Si le khat fait partie intégrante de la culture somalienne, les consommateurs du Yémen à l’Éthiopie n’hésitent pas, eux non plus, à présenter le khat comme une drogue récréative inoffensive. Pourtant, les conséquences du khat sont plus importantes au Somaliland. Si le commerce de Hassan va si bien, c’est parce qu’il permet de combler le vide créé par le chômage de masse. Mais le khat a d’autres raisons d’être critiqué : il a été apporté par des soldats pendant la Guerre d’Éthiopie dans les années 1960 dans le but affiché de rendre les Somaliens accros, les vider de leur énergie et les ruiner. Aujourd’hui, les exportateurs Éthiopiens occupent cyniquement plus de 80% du marché dans la région ; après avoir réalisé que cette drogue leur rapportait plus que le café, ils avouent aujourd’hui volontiers « s’enrichir sur le dos des chômeurs somaliens. »

Le chômage chronique et le nombre toujours plus grand de consommateurs a bouleversé la prise traditionnelle du khat : aujourd’hui, entre 60 et 80% des hommes en consomment toutes les semaines (et le nombre est probablement sous-estimé). L’augmentation du nombre d’accros a des conséquences graves sur leur santé : les consommateurs souffrent de problèmes bénins tels que des maux de dents, mais dans les pires des cas, ces derniers sont les victimes d’inflammations du foie, d’éjaculation précoce – à vie – et d’impuissance. Beaucoup d’employeurs refusent désormais d’embaucher les mâcheurs de khat, marginalisant d’autant plus cette tradition.  


Le stand de khat d’Amina

Le khat comporte un autre problème, celui de la discrimination envers les femmes. La vente de khat rapporte, même pour un stand individuel, et ce commerce facile à monter attire les femmes dont les maris sont au chômage, ou les veuves, telles qu’Amina. Bien plus détendue et moins organisée que les mecs de Gargaar, Amina écoule seulement 15 kilos de khat par jour (il n’y a pas si longtemps, elle en vendait 25) et compte seulement sur ces 12 clients réguliers pour garantir la survie de son business ; ça fait aujourd’hui 13 ans qu’elle vend du khat.

Au cours de la nuit que j’ai passée avec elle, j’ai seulement vu passer quatre clients. Elle était assez relax pour préférer me parler de ses enfants plutôt que d’essayer à tout prix de vendre ce qui lui restait. Elle gagne assez d’argent pour permettre à sa famille de survivre quoique, comme les autres revendeurs, elle soit assez réticente à l’idée de dévoiler ses revenus exacts ; d’après les taxes prélevées aux frontières, le prix des fermiers locaux et les frais scolaires pour ses enfants, elle doit gagner plus ou moins 25 euros par jour. Les hommes, agacés par ces femmes sûres d’elles, plus puissantes qu’eux, font circuler des rumeurs selon lesquelles celles-ci coucheraient avec les consommateurs afin de conserver leur clientèle.


Un producteur montre fièrement ses plants de khat

Par souci de santé publique ou par peur misogyne, tout le monde s’inquiète des effets du khat dans la région et a honte d’y être associé, la plupart des gens refusant de se faire prendre en photo en train d’en mâcher – mais n’hésitant à prendre la pose dès qu’ils ont fini. Même Hassan, fier d’avoir monté son empire sur le khat, admet que son succès repose sur de graves problèmes sociaux et une économie malade. Il est persuadé que si la situation du pays était saine, les gens ne mâcheraient de khat que pendant les week-ends. Et il en serait rassuré : le pays irait mieux.

Mais le mal est bien implanté, que ce soit à cause de l’économie flanchante ou de l’addiction de plusieurs milliers de junkies. Si Amina arrive à supporter sa famille financièrement en écoulant 15 kilos par jour, essayez d’imaginer les profits que Hassant doit engranger chaque jour. Et ceux que récupère le gouvernement ; Hassan pense que celui-ci perçoit 40% de ses revenus grâce aux taxes sur le khat, même si les experts parlent seulement de 30%. Le gouvernement taxe également les petites échoppes. Quiconque s’attaque aux méfaits du khat sur la santé des consommateurs s’en prend indirectement aux finances du Somaliland, et même les anti-drogues les plus radicaux ne peuvent rien pour changer cela.  


Un mâcheur de khat se détend au hangar Gargaar

Quant à Hassan, même s’il se dit « préoccupé par la situation », il vient de réinvestir son argent dans son commerce, espérant pouvoir doubler ses profits dans les mois à venir. Cela semble contraire à ses craintes et attentes, mais, au final, c’est l’une des seules choses qu’il puisse faire pour améliorer sa situation personnelle. La vente de khat crée en effet des emplois et de la richesse dans toute la Corne de l’Afrique. Et donc, même s’il serait préférable de créer des jobs au Somaliland autrement qu’en revendant du khat, c’est tout de même un bon début.

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