Clement Poplineau peinture
Photos : Ties Bemelmans & Seppe Elewaut
Culture

Au nom des nôtres : la lutte des classes en peinture sur toile

« On n'a jamais vu de prolos se faire peindre. Aujourd’hui, nous les prolos, on est majoritaires et on n'a toujours pas notre place. »
03 juillet 2020, 6:11am

En fin de cursus aux Beaux-Arts de Bruxelles, Clément Poplineau, 28 ans et originaire de Lyon, est l’un des rares étudiants à avoir déjà exposé en galerie. Avec l’idée d’emmener les siens dans son sillage, il brise certains codes d’un milieu artistique parfois insipide et trop hermétique aux non-initiés en y posant des pièces à la portée sociale solide, et y intègre toute sa clique.

Une partie du style pictural de Clément est issue de la peinture classique et des portraits de la noblesse de l’époque. Un langage visuel qu’il applique à une culture contemporaine liée à la rue et à ses codes, et par extension à ses problématiques propres du style les préjugés, la précarité ou l’échec.

En gros, Clément ne fait pas que peindre et sculpter en transposant des codes d’une époque à une autre et en soulignant des clashs anachroniques. Sa pratique prend forme autour des notions très actuelles d’oppression, de pouvoir, de révolte et de lutte des classes mais aussi d’éducation à l’art.

« The ecstasy of the meal », 100x70, huile sur toile – 2019 (Photo : Ties Bemelmans).

VICE : On décrit ton style comme inspiré de la Renaissance, mais il y a certaines peintures qui ont les mêmes codes que la peinture baroque.
Clément : En fait, c’est la façon de peindre qui lie ce que je fais à la Renaissance, au niveau des codes et des techniques. Je peins au glacis avec des pigments naturels. Je sais que la peinture classique ça parle à énormément de personnes et je trouvais ça intéressant de m’adresser autant aux initiés qu’aux jeunes de milieux populaires.

Deux de mes premières toiles sont inspirées du Caravage [peintre baroque, ndlr.], de « Saint Jérôme écrivant » pour « Sam écrivant » et du « Jeune Bacchus malade » pour « Petit GorkusRabat ». Mais après les avoir peintes, je me suis dit que c’était trop postiche, trop une reprise d'un truc et il fallait que je m'éloigne de ça. Du coup, j'ai gardé ce style mais j’ai commencé à chercher à créer une identité picturale précise plutôt que de ressembler à quelque chose de déjà existant.

« Les médias ont mis en place un certain mécanisme pour accentuer le clivage, peut-être qu’on peut se servir de leurs outils pour réduire ce clivage et le combattre »

Renaissance ou baroque, c’était cantonné à la noblesse. C’est quoi le rapport qu’entretient ta peinture avec les inégalités sociales ?
Mon objectif c'est de ne faire aucune distinction sociale. À l’époque, les riches et les nobles se faisaient peindre. On n'a jamais vu de prolos se faire peindre. Aujourd’hui, nous les prolos, on est majoritaires et on n'a toujours pas notre place. On n'est toujours pas dans l'art. Dans la musique oui, le rap c’est ce qui se vend le plus. C’est bien, mais trop sectaire, comme si on ne pouvait faire que du rap ou devenir footballeur alors qu'en réalité, on est capables de tout, y compris de niquer ce clivage social et montrer à des gens qui jugent durement que, parfois, on bosse mieux parce qu’on veut y arriver et ça sans être aidés.

« ACAB 1312 », 15x15, huile sur toile/broderie – 2019 (Photo : Seppe Elewaut).

Quand on voit certaines peintures comme « ACAB 1312 », ça dépasse le simple portrait d'une communauté. Il y a une grosse notion de révolte qui prend place.
Ce qu'il fallait que je mette en avant, c’est l'activité symbolique des jeunes. Et la violence, le stup, les trucs délictuels, c’est des choses qui nous entourent. On connaît tous les problèmes de justice, la prison. On connaît tous les gardes à vue, on a tous des potes en prison. L’idée, c’est de sacraliser des choses qui, selon la société, doivent être cachées. Mettre en valeur des choses qui, dans l'éthique conventionnelle, ne sont pas censées être représentées ni acceptées.

« L’idée, c’est qu’on parle de nous et je crois que personne n'est mieux placé qu'un galérien pour parler de la galère »

Mais tout ça c’est pas caché, les médias en parlent tout le temps. Même si c’est en mal.
Les médias diabolisent de ouf. Je me dis peut-être que je peux me servir de l'image que eux ont créée pour au final le retourner positivement. Les médias ont mis en place un certain mécanisme pour accentuer le clivage. Peut-être qu’on peut se servir de leurs outils pour réduire ce clivage et le combattre. On va se servir d’eux autant qu’ils se sont servis de nous pour le créer.

« 10H DE GARDAV DANS LA SABAT », 32x19x15, résine de polyester d’inclusion/haschisch – 2020 (Photo : Seppe Elewaut).

On ne peut pas lire ta peinture sans une certaine conscience politique. On pense notamment à la lutte des classes ?
Exact. Prends ma dernière sculpture, « 10H DE GARDAV DANS LA SABAT » : si j’y ai mis une barrette de shit, c’est pour mettre en valeur l'activité symbolique des jeunes. Donc ouais, c’est forcément politique parce qu’on parle de choses délictuelles. Il s'agit de prises de position qui vont à l'encontre d'une certaine éthique. Depuis la Renaissance, on répond toujours aux attentes d'une élite.

Là, l’idée, c’est qu’on parle de nous et je crois que personne n'est mieux placé qu'un galérien pour parler de la galère. Après, le côté purement politique je m'en bats un peu les couilles. Le propos même de mon travail, c’est de mettre en valeur cette activité symbolique et questionner la morale.

« J'aime à croire que mon travail de peinture représente au monde de l’art pictural ce que le rap représente au monde de la musique : le combat social, la lutte des classes »

Donc ça passe par la représentation de la galère, de l'oppression, des inégalités. Peindre c’est un acte militant ou tu considères que ton rôle se limite à montrer le paysage social actuel ?
Déjà, je me considère pas comme un artiste, c’est une notion que j'aime pas du tout. Moi, je suis peintre mais mon objectif c'est de ramener les frérots au musée, que la vision qu’ont les jeunes des milieux populaires change, comme celui du public. Ce que je veux avoir dans mon travail, c’est une portée sociale. Je fais de la peinture mais je me considère en dehors du milieu artistique. Je me retrouve nulle part sauf dans la précarité et c'est ça que je veux défendre.

« RICKZER », 100x70, huile sur toile – 2018 (Photo : Ties Bemelmans).

Tu penses que la conscientisation de notre condition sociale passe par la culture ?
Ouais, j'aime à croire que mon travail de peinture représente au monde de l’art pictural ce que le rap représente au monde de la musique : le combat social, la lutte des classes.

Ça me fait penser à la B.O. de « Ma 6-T va crack-er » mais en peinture, avec des sons qui parlent d’oppression , qui poussent à la manif’ et à la révolte.
C’est exactement pareil. C’est des choses qui m'ont bercé avant même la peinture. Mon univers avant la peinture, c’est ce que ma peinture est aujourd’hui. Maintenant, je t'avoue, j'ai envie d'en sortir. J'ai 28 ans, ça m'intéresse plus de juste zoner, de bédave…

« DAWA », 30x24, huile sur toile – 2018 (Photo : Seppe Elewaut).

C’est-à-dire ?
Je sais pas trop, je suis en pleine réflexion. Déjà là, dis-toi que je suis en paix avec moi-même et c’est un truc que j’ai jamais connu. C’est Camille, celle que j’aime, qui m'a amené à ça et qui m'a fait réaliser que j’étais tout le temps sous tension. Dans mes prochaines peintures, je vais aborder d'autres axes. Par exemple, là je voulais faire une peinture qui parle d'échec scolaire, mais je me suis dit que j’allais plutôt parler de la réussite scolaire. Je veux changer cette vision des choses. Je me dis qu’on choisit nos positions, donc je veux toujours parler de choses délictuelles mais sous la forme d’une force mise en avant.

Il y a des trucs qui me font réaliser qu'on n'a pas beaucoup de temps, et j'ai pas envie de défendre le malheur toute ma vie alors que ce que je vis c’est le bonheur, tu vois ? On est fondamentalement des bonnes personnes et je crois que c’est intéressant de le montrer. On a un pouvoir de réussite, faut qu'on le mettre en valeur. Je crois que mon travail va commencer à s'axer là-dessus.

« Le shit, c’est un truc qu'on doit cacher vu que c’est illégal, et je kiffais l'idée de le cacher tout en faisant en sorte qu’elle soit mise en valeur grâce à la transparence de la chaussure. »

On peut revenir sur cette Air Max ?
J’ai fait cette sculpture à l’aide d’un moulage fait avec de la résine de polyester d’inclusion, du coup la chaussure est transparente et on peut voir le shit que j’ai mis dans la semelle. Le shit, c’est un truc qu'on doit cacher vu que c’est illégal, et je kiffais l'idée de le cacher tout en faisant en sorte qu’elle soit mise en valeur grâce à la transparence de la chaussure. Ce qu’il y’a aussi de particulier, c’est que c’est interdit de vendre du shit mais là, le truc est en galerie. C’est une œuvre qui peut être achetée. L’art dépasse les conventions.

L’idée, c’est encore de sacraliser un acte délictuel et montrer ce qui ne doit pas être vu. C’est pareil avec « Sacralisation of the khapta » qui représente mon pote qui à l’air de faire une prière mais en fait, il roule un joint. C’est juste que j’ai peint le moment où il le retourne dans ses mains. Fumer c’est un exutoire, un acte quasi d’ordre religieux. Pour certaines personnes, fumer c’est un acte propre au délit, pour d'autres c’est presque une nécessité. La Air Max par exemple, c’est mettre ça en évidence : on se cache pas, on assume tout. C’est un double jeu entre ce qui doit être caché et ce qui est connu.

« Sacralization of the khapta », 89x58, huile sur toile – 2019 (Photo : Ties Bemelmans).

Pareil pour « ACAB 1312 », la bagnole flic ; tu montres ce qui est censé être censuré ?
J’ai un rapport avec l'autorité ultra compliqué, ultra contradictoire aussi. La voiture, c’est quand mon ex était à l'hôpital. J’étais H24 avec elle mais j'avais besoin de produire un truc sur place, dans la chambre. C’était aussi un moment ou y'avait beaucoup de violences policières dans les quartiers en France et c’est un truc qui me prend beaucoup. J'ai acheté du matos pour broder : pas d'odeur vu que je peins pas avec la térébenthine et ça fait pas de bruit.

« On y pense jamais mais c’est quoi le rapport à l'art pour un jeune sans papier de 25 ans ? »

Le style de cette pièce est super différent du reste de ton taf.
Je crois que c’était une façon de me libérer et d’accepter de sortir de mon confort. J'étais dans un moment délicat de ma vie. C’est bête à dire mais c’était pour prendre des risques, comme pour la chaussure, comme le polo Lacoste avec le trou de boulette. Je sais de quoi je suis capable techniquement et c’est autant un confort qu’un piège. Là, je voulais dire la même chose mais avec d’autres moyens.

C’est cette pièce qui m’a amené à faire la peinture d'Amine, un frérot à moi qui est au hebs ; c'est un sans-papiers. Je lui ai demandé ce qu’était l’art pour lui. On y pense jamais mais c’est quoi le rapport à l'art pour un jeune sans papier de 25 ans ? On connaît les rapports à la précarité, à des trucs de merde, mais l'art ? La seule chose qu’il connaissait, c’était les motifs berbères des tapisseries de sa région d'Azrou au Maroc. J'ai peint Amine et j’ai brodé le fond derrière lui avec les couleurs et les motifs de sa région natale. C’est ça sa relation à l'art maintenant ; l'art a pris une place chez Amine de par la représentation que j'ai faite de lui. C’est une façon qu'il a d'exister différemment qu'avec l'étiquette du clandestin et du galérien. Et c’est cette force de la peinture que je veux entretenir. Je m'en bats les couilles de faire des thunes ou pas, il faut parler de nous.

« Innocent 42 », 53x43, huile sur toile – 2016 (Photo : Seppe Elewaut).

C’est quoi la réf de « Innocent 42 » ?
« Portrait d'Innocent X » par Diego Vélasquez. J'aime fort « Innocent 42 » parce qu’elle dégage quelque chose de l'ordre de la tension ; le cadrage est très serré. C’est un ami qui a pris une amende pour un tag que j'avais fait. Il fait partie de l'équipe 42NA. C’est un peu la culpabilité de l'innocent.

« Je dois souvent parler de mon travail pour qu'on le comprenne, tellement les préjugés sont ancrés »

Pourquoi c’est la seule à être encadrée ?
Parce que ça accentue de ouf ce cadrage déjà serré. C’est une peinture qui a posé beaucoup de questions : les gens se demandaient si c’était un djihadiste alors que ce qu’il a sur la tête, c’est un maillot de mon équipe de graffiti de Lyon. C’est comme avec ma peinture des deux frères qui détaillent un kilo d'herbe avec une balance ; tout le monde croyait que c’était deux types qui préparaient un attentat. Pour te dire à quel point les préjugés sur les jeunes sont en dehors de toute réalité...

Mais c’est intéressant, ça montre bien que la lecture qu’on fait d’une image peut être ultra biaisée. D’ailleurs, je dois souvent parler de mon travail pour qu'on le comprenne, tellement les préjugés sont ancrés. Si on travaille pas là-dessus, les positions ne vont jamais changer.

« TROU D'BOULETTE », 30x20, polo lacoste sur toile – 2019 (Photo : Seppe Elewaut).

On voit la banlieue française à travers la voiture de flics, puis d’autres peintures sont moins faciles à situer : un trou de boulette sur un polo Lacoste, c’est universel. Tu sens une grosse différence entre Lyon et Bruxelles ?
Les potes que j'ai peint sont de Bruxelles sauf certains qui sont des potes de mon quartier à Lyon. La façon de vivre en France et en Belgique est très différente. Les quartiers c’est pas les mêmes, mais c’est la même précarité qu'ici. La précarité c'est universel de toute façon.

« La précarité c'est universel »

Dans « Sacralization of the khapta » et surtout dans « Hagra », y’a un gros travail sur la lumière. Ça prend quelle place dans ta pratique ça ?
Elle est toujours très importante parce que je travaille beaucoup le clair-obscur. C’est vraiment ce que je préfère dans la peinture. Dans « Sacralization of the khapta », la lumière vient d'au-dessus de mon pote et ça permet de ne mettre en valeur que ses mains. Il n’y a plus le rapport à la personne et tu te focalises sur ce geste que tu connais, soit pour les joints, soit pour la prière. Sur « Hagra », le côté théâtral de la scène c’est grâce à cette lumière qui vient du côté.

« Hagra », 100x150, huile sur toile – 2020 (Photo : Ties Bemelmans).

La lumière ça apporte un truc sémantique aussi ?
Tu vas me dire que c’est tout con mais j'essaie d'éclairer notre situation. J'ai envie de nous mettre en lumière aux yeux de tout le monde. Cette théâtralité renforcée par la lumière, elle contribue à ça. Maintenant, je vois tout par rapport à la lumière et à travers mes yeux de peintre. Chaque détail va me parler ; la forme et la contre forme. La table là, je pourrais juste peindre son ombre pour parler de la table en elle-même, tu vois ? L'ombre, c’est toujours une image projetée de quelque chose, donc c’est toujours une manière détournée de parler de cette chose.

Dis-moi si je pars dans un truc trop méta mais on peut lier l’ombre à ton propos ; tes prochaines peintures vont parler des mêmes choses que maintenant mais sous un autre angle, comme l’ombre change en fonction de la position du soleil.
De ouf, avec le changement de regard que je vais opérer, c'est aussi une manière d'évoluer mais de garder ce que j’ai ; juste de changer d'axe, d’ombre, de lumière, et travailler la beauté et la réussite plutôt que l’échec. Et y’a rien de mieux que la lumière pour mettre ça en avant.

(Photo : Ties Bemelmans)

Clément expose son travail à l’Everyday Gallery à Anvers jusqu’au 9 juillet 2020.

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