MARSEILLE_CAPTURE_43
Péril sur la ville / Maximal Productions
Société

Marseille est-elle en train de perdre son âme populaire ?

C'est ce que craint Philippe Pujol, prix Albert-Londres en 2014 et auteur d'un documentaire sur l'un des quartiers les plus abîmés de la ville, la butte Bellevue.
01 juillet 2020, 7:23am

« Je sors de prison, je rentre chez mon collègue et je me dis “Oh, je suis pire que dans ma cellule.” » T-shirt de la Juve sur les épaules, la petite vingtaine, Kader fait le triste tour du proprio d’un des immeubles fissurés de la butte Bellevue, un des coins les plus abîmés de Marseille. Coincée entre l’A7 qui pénètre au cœur de la ville et les rails qui courent jusqu’à la gare Saint-Charles, la butte est un de ces quartiers phocéens où les fenêtres des immeubles sont murées, les commerces n’ouvrent plus et les activités se résument à faire péter une bouche d'incendie.

L’été dernier, le journaliste Philippe Pujol, prix Albert-Londres 2014 pour une série d’articles baptisée « Quartiers shit », est venu y poser une caméra pour dresser en filigrane un portrait des galères marseillaises et causer avec les habitants du quartier. Avec Kader donc, fraîchement sorti de taule ; Louis, un petit bonhomme capable de sentence telle que « J’aime bien frapper les gens » ; son frère Daniel (ou « DNL de Marseille », son nom de rappeur) ; mais aussi Nour, débarquée ici pour échapper aux coups de sa famille ; ou encore le père Vincent, prêtre et bâtisseur de piscine pour les jeunes du quartier.

Le résultat, Péril sur la ville (disponible sur arte.tv), donne à voir cette ambiance populaire de village, propre à certains coins de Marseille. Une ambiance, ou même une âme populaire, qui pourrait en revanche bien disparaître, craint Pujol. La faute à une politique d'urbanisme inconsidérée et aux projets ineptes, comme cette grande voie à double sens que la mairie veut poser au beau milieu de la butte. Une mairie justement, que Jean-Claude Gaudin va enfin quitter après 25 ans de règne, dont l’héritage peu glorieux transparait aisément dans les failles des taudis de la butte.

S’il reste désormais à savoir qui prendra la suite à l’Hôtel de ville, la deuxième ville de France vit en cette semaine post-électorale un moment charnière. Pour mieux comprendre d’où vient et où va Marseille, on a passé un coup de fil à Philippe Pujol, habitué à dézinguer, depuis bientôt près de 20 ans, ceux qui ont mené la cité phocéenne dans l’ornière ensoleillée où elle se trouve.

VICE : Vous avez grandi à côté de la butte Bellevue. D’où vient cette envie d’y retourner pour tourner un documentaire ?
Philippe Pujol : Quand j’étais gamin, j’avais des copains qui habitaient ici, donc j’y passais pas mal de temps. Puis quand je suis devenu journaliste aux débuts des années 2000 pour La Marseillaise, j’y venais régulièrement pour des faits divers. Notamment pour les émeutes de 2005, qui ont opposé gitans et comoriens. Après ça, j’ai commencé à vouloir y tourner une fiction, une sorte de Do the Right Thing de Spike Lee, pour revenir sur ces émeutes. Mais rapidement, je me suis aperçu que le monde de la fiction ne s’ouvrait pas aussi facilement que prévu. Je me suis dit que j’allais plutôt faire un docu pour parler de l’après émeute. Mais à force de passer du temps sur place et de parler aux gens, je me suis aperçu qu’il y avait d’autres sujets que cet après 2005. Mais bon, cette histoire de Do the Right Thing, j’y tenais puisque je voulais appeler le documentaire « File droit » [la traduction littérale du titre du film, NDLR].

« J’ai l’impression d’avoir filmé quelque chose qui n’existera plus, que cette âme populaire va disparaître »

Finalement, vous avez opté pour « Péril sur la ville », qui donne un petit côté film des années 1970…
Ça me va bien d’avoir ce côté daté. Ce documentaire, il n’a pas d’âge. On n’arrive pas bien à savoir dans quelle époque on est. Les gens qu’on filme, ce sont des pauvres, qui sont comme ceux d’avant. Il y a juste une petite actualisation dans le langage, dans les survets… Mais sinon, c’est la même chose.

Pourtant ce quartier il a changé depuis votre enfance. À l’époque, il y avait bien encore des commerces ?
La butte Bellevue, c’est un quartier ouvrier. Quand j’étais enfant, il y avait encore du travail. Il y a avait la Seita, qui faisait les clopes Gauloises Disque Bleu, il y avait une boîte qui faisait des allumettes, il y avait des dockers ou encore une centrale de fruits et légumes. Puis, petit à petit, la paupérisation du quartier s’est faite avec la disparition du travail. Ça signait la disparition de toute une économie, qui a été remplacée par une économie de la misère : les marchands de sommeil, le squat et les petits réseaux de stups minables.

Vue aérienne de la butte Bellevue.

On a le sentiment que ce quartier a quelque chose d’iconique. Il illustre le destin de Marseille au sens large ?
Ce quartier, c’est Marseille. Totalement. C’est un concentré. La butte Bellevue, c’est ce que j’appelle le ventre de Marseille. Avant, c’était le centre animé, et maintenant c’en est le « centre abîmé ». Au-delà de Marseille, je pense que ce quartier, c’est aussi une partie de France. Dans d’autres quartiers pauvres du pays – comme à Perpignan ou dans la banlieue de Strasbourg – on retrouve ce même type de vie. On pourrait même aller plus loin et dire que beaucoup de quartiers pauvres d’Europe – à part peut-être en Europe de l’Est – peuvent se retrouver dans la butte Bellevue. Comme à Naples. C’est moche et c’est beau à la fois. Puis, ce qui est intéressant ici, c’est qu’il ressemble à un petit village, ce qui enlève toutes les idées reçues qu’on peut avoir quand on filme la cité. Quand on filme une cité avec des barres d’immeubles, on ne voit plus rien. Là, cette esthétique disparaissant, on a un regard sur ce que sont les gens. On se focalise uniquement sur les personnes.

Cette ambiance de village justement, elle est mise à mal par un projet de couper la butte par une grosse voie à double sens.
J’ai le sentiment d’avoir fait de l’anthropologie pendant le tournage : j’ai l’impression d’avoir filmé quelque chose qui n’existera plus, que cette âme populaire va disparaître. Ici les gens vivent dehors, comme le reste des Méditerranéens. Ils vivent ensemble, ils se côtoient, ils se disputent. Mais le problème, c’est qu’aujourd’hui à Marseille, la politique d’urbanisme fait qu’on construit des immeubles moches avec des garages au rez-de-chaussée [empêchant toute vie sur les trottoirs et dans les rues]. Et dans les étages, les gens sont sur Netflix. Comme ça, ils restent chez eux. En créant ces clapiers à chômeurs en béton moches, il n’y a donc plus de discussions, ni de rencontres. Et cela permet d’avoir des gens qui vont perdre toute conscience politique.

Dans une rue de la butte Bellevue.

Avec quel but ?
Des gens qui ne votent pas, c’est super utile : cela permet de gagner des élections avec pas grand monde. Puis, le mécanisme employé convient à tout le monde : des financements publics permettent de payer ces immeubles aseptisés. Des compagnies privées se chargent de les monter, et sont assurées d’avoir des loyers qui tombent, puisque ceux qu’on y met vivent de la CAF. Finalement, c’est encore un business de la misère, mais légal. Ce mouvement d’aseptisation, il n’est évidemment pas que marseillais. Mais là, c’est puissance dix. Puisqu’ici tout est pire ou tout est mieux.

En conséquence de cette aseptisation de la ville, pourrait-on voir ensuite émerger une gentrification de Marseille ?
Pour l’instant Marseille n’est vraiment pas concernée. Pour qu’il y ait gentrification, il faut de l’emploi pour les cadres. Il faudrait que de grandes entreprises viennent s’installer ici. Mais pour l’instant, à part la CMA CGM [La Compagnie maritime d'affrètement, Compagnie générale maritime, NDLR] il n’y a pas grand-chose. Marseille, ce n’est pas Brooklyn. On ne va pas voir des bobos débarquer d’ici demain. Si un jour, j’ai la chance de lutter contre la gentrification de Marseille, cela voudrait dire qu’il y a eu de tels progrès que de l’emploi est apparu. En fait, cela serait très positif de pouvoir lutter contre la gentrification.

« Marseille, c’est une compilation de tout ce qui se passe ailleurs. Ce qu'on trouve disséminé dans plusieurs coins de France, on le trouve ici compilé et à l’échelle de 850 000 habitants sur un petit territoire »

Pour en revenir à ces quartiers menacés d’aseptisation, ils ont malgré tout besoin de changements. Comment pourrait-on s’y prendre ?
Le changement, il est simple. Je reviens sur les États-Unis, qui ont de l’avance sur nous, que ce soit dans les embrouilles ou le positif. Prenez Harlem, qui était un quartier pauvre, rongé par le crack. Aujourd’hui, ils sont sortis de tout ça, grâce bien sûr à une politique volontariste, mais aussi par une politique d’urbanisme. Quand ils détruisaient des brownstones [les immeubles de briques typiques du quartier, NDLR] parce qu’ils étaient pourris, ils les reconstruisaient à l’identique avec des matériaux modernes. Puis ils créaient de la mixité : en y relogeant la population locale et, comme une partie des taudis détruits n’étaient pas habités, ils faisaient venir une autre population.

Et pour Marseille, ça fonctionnerait comment ?
Dans des quartiers comme Noailles ou le 3e arrondissement, les immeubles sont à moitié inhabités tellement ils sont insalubres. Et quand je dis à moitié, c’est peut-être plus. Donc, on commence par les rénover à l’identique. Ici, on n’a pas de brownstones, mais ce qu’on appelle le « trois fenêtres marseillais », une architecture très locale. Donc on reconstruit du « trois fenêtres » à l’identique, et dedans tu reloges les gens qui y habitaient. Puis comme cela sera propre et refait, on fait venir des jeunes intellos précaires, des primo-accédants… pour créer de la mixité. Mais aujourd’hui, le système politique marseillais empêche volontairement ce type de solutions. Il faut rompre avec ce système. Marseille est une ville qui sait contester et ne pas se laisser faire. Elle ne ressemble à aucune autre.

Louis, à droite en tee-shirt jaune.

Mais justement cette singularité permet aussi à certains – même des Marseillais – d’expliquer pourquoi rien ne bouge, sur le mode du « Ah, mais tu sais, c’est Marseille… »
Le « Ah, mais c’est Marseille », c’est un cataclysme. Cela voudrait dire que c’est comme ça et qu’on ne fait rien pour que cela change. Moi j’ai une autre approche : Marseille, c’est une compilation de tout ce qui se passe ailleurs. Ce qu'on trouve disséminé dans plusieurs coins de France, on le trouve ici compilé et à l’échelle de 850 000 habitants sur un petit territoire. Le phénomène des « banlieues », on le retrouve ici dans les quartiers nord et quelques cités du sud de la ville. La bourgeoisie qui prend de la coke, on la trouve ici tout le long de la Corniche. Des ouvriers au chômage, il y en as aussi. Ce qui donne un joyeux bordel apparent et donne une photographie de la France en permanence.

Et pour faire bouger les choses, la solution est uniquement politique ?
Ce n’est que du politique. Je ne crois pas en la société civile seule. Je crois en la société civile dans le cadre de décisions politiques. Et c’est ce qui se joue en ce moment [avec le choix du prochain maire de la ville]. Est-ce qu’on reste dans un sytème vérolé volontairement pour pouvoir maîtriser une partie de la population et prospérer dessus ? Ou non.

Cela va prendre des décennies pour insuffler un changement.
Ça prendra bien deux mandats. Ou trois. Pour le premier mandat, il faut mettre en place de grands projets, mais surtout préparer le terrain pour travailler proprement. L’administration de la métropole ou de la ville doit être totalement rénovée. Il faut sortir des placards tous ceux qui sont incompétents et se débarrasser des nuisibles. Cela sera seulement lors du deuxième mandat que les nouveaux arrivants à la mairie auront les pleins pouvoirs, ce qui n’empêche pas de lancer des projets tout de suite. Après, ce n’est pas simple d’être réélu. Mais ils n’ont qu’à travailler pour.

À force de gueuler, vous vous êtes faits quelques ennemis ?
Je suis plutôt bien accueilli quand même à Marseille, mais forcément ceux que je dénonce, ils ne vont pas m’aimer. C’est bien, cela veut dire qu’ils sont sain d’esprit. Ensuite, ceux qui sont les serviles de ceux que je dénonce, ils ne vont pas m’aimer non plus. Enfin, ils m’aimeront quand cela sera nécessaire. Forcément, j’ai mes trois trolls, comme tout le monde. Mais je m’aperçois que même des gens de droite m’aiment bien parfois. Même eux se disent qu'il faut bien que ces trucs soient racontés.

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