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Toutes les photos sont de Amandine. Ici, une mère et sa fille résident de l’EHPAD
Life

Une infirmière en EHPAD en temps de Covid-19

On a donné deux appareils photo jetables à Amandine, infirmière de nuit en maison de retraite, pour qu’elle documente son quotidien lors de la crise sanitaire.
16 juin 2020, 6:34am

Amandine a 26 ans, et travaille depuis un an dans un EHPAD de l’Essonne. La première fois qu’on s’est rencontrés, il me paraissait essentiel de clarifier un point : les maisons de retraites ressemblent-elles à celle dans South Park (série dont les analyses sont en général effroyablement justes) ? Ce à quoi elle a sobrement répondu par la négative.

Début mars, alors que le coronavirus menaçait l’Hexagone, et que Daesh conseillait à ses troupes d’éviter l’Europe, épicentre de l’épidémie, je l’ai contactée de nouveau pour lui proposer de documenter son quotidien. En tant qu’infirmière en établissement pour personnes âgées, Amandine était en première ligne dans un des réseaux les plus exposés. Elle a accepté.

Dans le cadre de notre série « La Vie des autres », je lui ai donné deux appareils photo jetables. À la réception des boitiers, on a discuté de son expérience pendant cette obscure période, et j’en ai profité pour la féliciter, en passant.

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L’établissement

VICE : Bonjour Amandine, déjà, quelle est la mission d’une infirmière en maison de retraite ?
Amandine : Le travail de l’infirmière est de superviser les équipes, et de s’assurer que le travail est bien fait, c’est-à-dire que les résidents sont bien traités, tous changés, et qu’on s’occupe bien d’eux. Dans mon cas personnel, je surveille leur état général et leur état clinique, j’administre les médicamenteuses (injections d’antibiotiques, hydratation), et effectue les prélèvements prescrits par les médecins. Je fais aussi des rondes de nuit, et passe dans les chambres toutes les trois heures pour m’assurer qu’il n’y a aucune chute, que tout le monde va bien, et voir s’il n’y a pas eu de décès (c’est triste à dire, mais on ne sait jamais). Avec les aides-soignantes, je m’occupe aussi des changes. Enfin, je prodigue des soins d’urgence s’il y en a et, si le cas dépasse mes compétences, que l’urgence est vitale, j’appelle le 15. C’est la consigne.

« Les premiers jours on était presque paralysés, par peur de transmettre le virus, ou l’attraper. On était inhibés, mais on a continué de faire ce qu’il fallait faire »

C’est une carrière qui t’attirait ?
Il n’y a pas beaucoup de personnel qui souhaite travailler en EHPAD parce qu’il faut être fait pour ça. Et c’est mon cas : je suis contente d’aller bosser, et retrouver les résidents. J’aime l’affect qu’on a avec les personnes âgées. À l’hôpital, je voyais les patients quelques jours seulement ; ici, je côtoie les mêmes personnes tous les jours, alors forcément il y a de l’attachement, et une complicité s’installe. Étant douze heures sur vingt-quatre avec eux, nos rapports ressemblent un peu à quelque chose de familial. On ne peut pas remplacer leur famille, mais on est formés pour bien s’occuper d’eux, et être présents quand ils en ont besoin. Dans une famille où tous les adultes travaillent, et de plus en plus, c’est une sécurité de savoir que leurs proches, parfois malades ou déments, sont dans un établissement sécurisé et médicalisé.

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Une chambre avec du matériel oxygène, et un fauteuil roulant

OK. Parlons maintenant de cette étrange période que l’on vient de vivre. Comment as-tu vécu cette crise sanitaire ?
C’était dur. Le jour où on a eu les premières mesures pour lutter contre le Covid-19, c’était la grande claque. On en parlait déjà depuis des mois, mais des pathologies arrivent tous les jours dans les EHPADs – la grippe est un exemple connu –, et il faut les traiter. Les mesures d’isolement air et d’isolement contacts sont fréquentes (ces mêmes mesures ont été appliquées en temps de Covid-19). Ce qui a changé, c’est principalement l’isolement général.

Les premiers jours on était presque paralysés, par peur de transmettre le virus, ou l’attraper. On était inhibés, mais on a continué de faire ce qu’il fallait faire. Le plus contraignant, c’était de devoir se changer tout le temps, après chaque visite. Il fallait se dévêtir entièrement, mettre de nouvelles blouses, enfiler les sur-blouses, les lunettes et la charlotte pour chaque chambre. Il fallait courir partout pour mener à bien notre travail. On savait que c’était une période difficile pour les résidents, et eux savaient que c’était une période difficile pour nous, alors on s’encourageait mutuellement.

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Accessoires médicaux

Les médias, qui ne parlaient que de ça, ont dû rajouter du stress dans le stress, j’imagine.
Oui, il ne valait mieux pas regarder la télévision. Toutes les informations données, ont été démenties, puis redonnées, et démenties encore, ce qui n’a pas aider à rassurer. Tout le monde stressait. Étrangement, les résidents ont été les moins touchés par la psychose, et n’ont jamais refusé leurs soins réguliers par peur du Covid-19.

« Avec la quarantaine imposée, ils étaient chacun dans leur chambre »

Comment avez-vous fait avec les pénuries de matériels ?
On a tout de suite eu des masques FFP2 et des masques chirurgicaux. Mais à cause des manques énormes, et les vols répétés de matériels dans les entrepôts et les hôpitaux publics, la direction a décidé de nous donner des masques dans une enveloppe personnelle pour la journée. Il fallait y faire attention, et on ne pouvait pas se permettre de les gaspiller. C’étaient des denrées rares. Pour les blouses jetables, on a heureusement eu ce qu’il fallait, parce que dans certains établissements, les blouses étaient remplacées par des sacs poubelles ! On a eu l’autorisation de les laver à 60°, chaque 24 heures, pour détruire les bactéries, et ainsi les réutiliser. Une blouse était accrochée en face de chaque chambre, et réservée exclusivement à un résident. Les infirmières, les aides-soignants et les médecins utilisaient, à tour de rôle, cette même blouse pour ne pas ramener de bactéries extérieures, ou d’une chambre à l’autre.

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Une collègue aide-soignante de nuit qui prépare le petit déjeuner pour le 2eme étage

Je reviens aux résidents. Cette période n’a pas été trop dure pour eux ? Je pense principalement à l’isolement, et au cauchemar du huis clos.
Avec la quarantaine imposée, ils étaient chacun dans leur chambre. D’habitude les repas sont pris dans les salons, et les visites fréquentes. Les moments avec les animatrices, les kinés, et les autres corps paramédicaux ont été interdits. Ils se sont retrouvés isolés socialement, sans contact physique – sauf avec nous, mais recouverts de charlottes, de masques, de lunettes, de blouses et de sur-blouses, ce qui faisait un peu automate. C’est ce qui les a le plus impacté. Je comprends qu’ils se soient énervés par moment, et que les activités leur manquaient. Malheureusement, on n’avait pas le choix. C’était mieux que de tomber malade à 80 ans…

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Sur une photo, on te voit embrasser une vieille dame avec ton masque…
C’est elle qui me l’a demandée ! Et je tiens à préciser qu’on venait d’être testées toutes les deux négatives au Covid-19. En tant qu’infirmière, je suis une professionnelle, c’est mon rôle, c’est mon métier, mais parfois un contact humain et un peu de tendresse, ça fait du bien aux gens. Il faut s’adapter à leurs attentes et à leurs demandes.

D’ailleurs, comment se sont déroulés les tests ?
Au début, et comme partout à cause de l’absence de préparation des institutions sanitaires, il n’y avait pas de dépistage. Ensuite, par manque de tests, on a testé exclusivement les résidents, et quand trois d’entre eux étaient positifs, on devait prendre les mêmes précautions pour tout le monde, et les isoler pour éviter la propagation de l’épidémie.

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Tu as toi-même été infectée par le Covid-19…
Oui. J’ai eu des symptômes, dont des vertiges et la tête qui tourne, et je ne pouvais presque pas marcher. J’ai alors demandé au médecin coordinateur de l’EHPAD de me faire une prescription de dépistage (parce que tous les médecins étaient overbookés). Finalement, j’ai appris qu’en tant que soignant on pouvait se faire dépister facilement, mais tout était encore assez flou à ce moment-là. Je me suis fait dépister à un drive : j’étais positive, alors j’ai eu trois semaines d’arrêt. Le test PCR est vraiment désagréable, très irritant (on vient vous fouiller au fond du nez avec un coton tige, et on tourne pour prendre un maximum de mucosités)… Et quand j’ai repris le travail, j’ai moi-même testé les résidents, les pauvres. Je savais ce qu’ils ressentaient.

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Archives du centre – sorties/décès

Tu réalises souvent des contrôles ?
Depuis un mois, j’ai dû en faire une vingtaine. Mais ce n’est pas moi qui fais les principaux tests. Il y a quelques semaines, 200 tests ont été effectués en une journée sur le personnel et les résidents. Les soignants positifs ont été mis en arrêt, et les résidents positifs (il y en a eu que six sur quatre-vingt) ont été placés dans l’aile « Covid » de l’établissement. C’était une bonne nouvelle, quand on sait que dans certains EHPAD, il y a eu six non-positifs. Toutes les deux semaines on a refait des tests. Ensuite, tous les sept jours. Et la semaine dernière, il n’y a plus eu aucun cas positif, et donc plus d’isolement. Tous s’en sont sortis. C’était un soulagement pour eux et pour nous.

Avec le déconfinement progressif, ressens-tu la fin de cette « guerre » ?
Ce n’est pas fini, mais on est soulagés d’avoir tout mis en œuvre pour endiguer le virus. On sait qu’il a encore des précautions à prendre. Ayant des contacts avec l’extérieur, on fait toujours attention (mettre des masques, se désinfecter les mains, etc.) pour éviter une reprise des contaminations. Même si tous ces gestes, il est important de le dire, on les faisait aussi avant pour éviter les maladies nosocomiales. Il n’y a pas que le Covid qui peut être dangereux pour les personnes âgées. Il faut le répéter. Aujourd’hui, les résidents peuvent à nouveau voir leur famille ; pour l’instant la rencontre se passe derrière une vitre. La vie reprend peu à peu son cours.

Merci Amandine.

Retrouvez Felix sur son site, et Amandine sur Pikouze, son application pédagogique Android pour les infirmiers, totalement gratuite.