Retour sur plus d’un mois de manifestations et de violences au Bangladesh

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Retour sur plus d’un mois de manifestations et de violences au Bangladesh

Les manifestations de Shabagh sont une sorte de festival de rue libéral aux exigences morbides.
8.3.13

Photos : Joseph Allchin

Le prêcheur s’est animé dans un tribunal bondé. Delwar Hossain Sayedee, l’un des imams les plus réputés du Bangladesh, s’est lancé dans une rhétorique explosive dénonçant les « infidèles » et ses accusateurs « athées ». Quelques instants plus tôt, l’homme à la barbe rouge avait été jugé coupable de huit crimes de haine et condamné à la pendaison.

C’est le dernier jugement en date du Tribunal pénal international du Bangladesh (ICT) mis en place en 2010 pour juger les responsables de crimes violents lors de la lutte pour l’indépendance en 1971 – quand le Bangladesh a fait sécession du Pakistan. L’ICT a inspiré un mouvement de protestation sans précédent connu sous le nom de Shabagh (en référence au carrefour où des centaines de milliers de gens se sont rassemblés le mois dernier) qui a polarisé cette nation de 160 millions d’habitants en Asie du Sud. La peine de Sayedee a déclenché un bain de sang de plusieurs jours à Dacca, la capitale du pays, l’un des épisodes politiques les plus violents de ces vingt dernières années.

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Sayedee n’est pas un simple prêcheur. Comme la plupart des accusés de l’ICT, c’est un membre du parti Jamaat-e-Islami, le plus grand parti islamique du pays. Sayedee est accusé d’avoir massacré et violé des intellectuels et des non-musulmans au cours de l’été 1971. Dans l’une des maisons auxquelles ses camarades se sont attaqués, tous les habitants auraient été tués, et la tête du chef de famille « infidèle » accrochée à un ventilateur.

Le 5 février dernier, un autre membre du Jamaat-e-Islami, Abdoul Quader Mollah – ou « le boucher de Mirpur » – a été déclaré coupable de cinq des six chefs d’accusation retenus contre lui. Mollah a récolté une peine de prison à vie, échappant de peu à la pendaison. Cette « clémence » a été l’élément déclencheur des manifestations de Shabagh : des défenseurs de la laïcité se sont réunis pour crier à l’injustice.

Les manifestations de Shabagh sont une sorte de festival de rue libéral aux exigences morbides. Les nœuds coulants et les clameurs appelant à pendre les criminels tendent à devenir constitutifs de cette nation, le combat identitaire et patriotique d’une société pluraliste et libérale qui se sent trahie par des élites incompétentes.

Shahidul Haque Mama s’est battu pour l’indépendance de la nation et clame qu’il a été témoin des crimes brutaux de Mollah. « Viols, pillages, trop de corps », m’a-t-il confié, le regard encore embrasé à l’évocation de souvenirs vieux de 42 ans. « Mollah est un boucher, je veux que ces criminels fassent face au Jugement dernier ! »

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Les membres de Jamaat clament que les procédures en cours ne sont rien d’autre qu’un simulacre de procès politique concocté par le gouvernement actuel de Sheikh Hasina et sa ligue Awami (AL), élue en 2008 sur la promesse de juger tous les collaborateurs de 1971. L’AL est un parti laïc dont le fondateur est le héros de l’indépendance et premier dirigeant du pays, Sheikh Mijibur Rahman (Mujib), le père d’Hasina, l’actuel Premier ministre.

Le nombre de personnes ayant trouvé la mort en 1971 fait débat – entre les révisionnistes et les patriotes qui n’hésitent pas, au choix, à minimiser ou à gonfler les chiffres. On peut cependant affirmer que de nombreuses atrocités ont été perpétrées et que le souvenir de cette lutte provoque un fort clivage entre deux identités nationalistes rivales. Celle de la suprématie islamique contre celle des Bengalis, les héros de la libération de 1971. Les milices alliées aux forces pakistanaises ont visé des intellectuels et les minorités religieuses avec une certaine férocité.

« Nos martyrs ne sont pas morts pour qu’on retrouve ces hommes à la tête de notre pays », s’est exclamé Ahmed, un manifestant de Shabagh.

Pour comprendre les raisons de ces manifestations, il faut examiner  l’alternance politique au Bangladesh depuis l’indépendance. En 1973, Mujib a accordé le pardon à bon nombre de collaborateurs afin de rapatrier les Bangladais coincés au Pakistan (principalement des soldats). Deux ans plus tard, Mujib était assassiné. Durant les quinze ans qui ont suivi, le pays a été gouverné par des militaires conservateurs souvent soutenus par les pays occidentaux.

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Les dictateurs militaires se sont laissé charmer par les règles strictes de l’islam conservateur et, avec le temps, ils ont réconcilié les criminels de 1971, – comme ceux qui se font juger en ce moment – avec un islam politique, au sein même de la vie politique et de la constitution de la nation. Cela comprenait, entre autres, le retour de Ghulam Azam du Pakistan en 1978. En quarante ans, la diversité de la société a souffert de la fuite des différentes minorités, soumises aux persécutions des islamistes radicaux.

« Les dirigeants militaires du Bangladesh – Zia et Ershad – avaient tous deux besoin de générer un soutien politique pour leur régime non élu. L’une de leurs stratégies pour y parvenir a été de créer des liens avec les islamistes. En 1977, par exemple, Zia a modifié la Constitution en remplaçant la laïcité par un respect des valeurs islamiques. En 1988, Ershad l’a encore modifiée afin de faire de l’islam la religion d’État. Ces évolutions ont donné plus de pouvoir aux islamistes, réapparus après le décès de Mujib en 1975 », écrit le professeur David Lewis, auteur de Bangladesh: Politics, Economy and Civil Society.

En février, les manifestants à Shabagh se sont comptés par centaines de milliers pendant plusieurs jours. Ils occupent cette intersection sans interruption depuis le 5 février, à des degrés d’intensité variables. Toutes les composantes de la société y convergent, animées d’un sentiment patriotique fort et d’une indignation revancharde.

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Les exigences des manifestants se sont étendues, ils souhaitent aujourd’hui l’interdiction du Jamaat – ce que le gouvernement a promis de faire – ainsi que le boycott des entreprises contrôlées par le Jamaat.

À l’origine, c’est Internet qui a joué un grand rôle dans la mobilisation des foules, tout particulièrement un groupe de blogueurs qui exprimaient leur manque de foi religieuse. L’un d’entre eux s’appelait Rajib Haide. Au soir du 15 février, alors que Rajib quittait Shabagh pour rentrer chez lui, des agresseurs l’ont assassiné à la machette. La police a arrêté un groupe d’étudiants qui, selon eux, étaient des membres de la redoutable branche étudiante de Jamaat connue sous le nom de Shibir (les principaux partis du Bangladesh comportent une faction étudiante qui ont tendance à agir comme les « chemises brunes » nazies).

Jamaat et ses soutiens agitent l’épouvantail du manque de foi pour fustiger les manifestants de Shabagh – une tactique prévisible. En vérité, la plupart des manifestants sont des musulmans pratiquants. Après l’énoncé de son verdict, l’imam Sayedee a fait écho aux accusations de son parti, blâmant les « infidèles et athéistes » de Shabagh.

Le doigt levé, un Coran à ses côtés, barbe pourpre et eye-liner, il a incité les personnes présentes au tribunal à s’insurger avec lui.

Sayedee s’est plaint des interférences politiques au sein de l’ICT. Sur ce point, des ONG comme Amnesty International et Human Rights Watch ont rejoint les voix islamistes.

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Des heures de conversations Skype ainsi que des centaines d’e-mails d’un des juges de l’ICT ont été divulgués. Ces éléments suggéraient, parmi d’autres fautes commises, que le gouvernement faisait pression sur les juges. Le juge concerné a quitté son poste en décembre. Il était le seul à avoir présidé toute l’affaire.

Le manque de confiance dans le système judiciaire est un sentiment partagé chez les manifestants de Shabagh ; ils considèrent la peine de mort comme le seul moyen de punir effectivement les coupables et d’en débarrasser la société une fois pour toutes, surtout si Jamaat participe à la formation du prochain gouvernement. Jamaat a joué un rôle crucial dans la coalition actuelle malgré son faible nombre de sympathisants. Ils reçoivent un soutien considérable de la part de pays étrangers, ce qui leur permet d’avoir une influence disproportionnée par rapport à leur base électorale. C’est en tout cas ce que révèlent des câbles diplomatiques américains qui ont fuité :

« … au moins un représentant de JIB (Jamaat-e-islami) a mentionné la possibilité que le parti sollicite le soutien moral et d’autres formes de soutien de la part de l’Arabie Saoudite… des membres de JIB annoncent aussi qu’il y a des chances que le parti s’assure que des pays comme le Pakistan (l’origine de bon nombre de criminels de guerre accusés) soient impliqués dans l’évolution de la procédure. »

L’ICT ne réussit pas vraiment aux témoins. Un témoin de la défense du nom de Sukho Ranjan Bali a disparu sur la route du tribunal. Il avait été recruté comme témoin de la défense, après avoir été un témoin du procureur. Selon Abdur Razzaq, l’avocat de la défense, son témoignage aurait « eu un effet dévastateur » sur le jugement : la cour avait en effet autorisé les témoins à fournir des témoignages écrits sans comparaître devant le juge. Bali, le témoin disparu, avait été appelé par la défense pour expliquer à la cour que le procureur avait inventé de toutes pièces son témoignage. On n’a pas eu de ses nouvelles depuis octobre.

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Plus récemment, le corps d’un témoin à charge s’est retrouvé à l’hôpital de Chittagong. Le 12 février dernier, Syed Wahidul Alam Junu avait témoigné contre Salauddin Qader Chowdhury. Chowdhury est un symbole du système kleptocratique que beaucoup associent avec la politique bangladaise. C’est le député d’une région du sud du pays gouvernée par sa famille depuis plusieurs générations (c’est un membre du parti d’opposition principal allié au Jamaat, le Parti nationaliste du Bangladesh). La famille de Junu prétend qu’il avait reçu de nombreuses menaces de mort l’encourageant à ne pas témoigner au procès.

Les soutiens de Sayedee et les membres Shibir, la faction étudiante de Jamaat, sont descendus dans les rues juste après que le le verdict de la cour est tombé, le 28 février.

Ils s’en sont pris aux « infidèles », aux temples et à la communauté hindous. La police a répliqué en faisant usage de la force. Les protestations ont duré plusieurs jours, allant jusqu’à causer 40 décès par jour. Les violences continuent encore : l’armée a été déployée dans la ville de Bogra au nord, et la capitale a été paralysée par une grève de plusieurs jours.

Le Bangladesh fait face à une impasse dangereuse, d’autant que les élections approchent à grands pas. Cette instabilité politique est en partie due au profond manque de confiance dans les institutions étatiques et la loi. Paradoxalement, ce manque de confiance est né de l’impunité dont ont profité les personnes au pouvoir et qui sont aujourd’hui jugées. La récente vague de procès politiques ne suffira peut-être pas à rétablir un certain équilibre dans le pays.

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