Tôle au-dessus d'un nid de coucou

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Tôle au-dessus d'un nid de coucou

En temps de guerre, la livraison de matériel et de véhicules militaires par voie aérienne a une importance stratégique considérable. Alors parfois, on largue des bulldozers.

À l'heure où l'on nous rebat les oreilles avec les prouesses de la French Tech, ce grandiose écosystème numérique peuplé de plateformes ubérisées orientées Big Data et de fournisseurs de contenu intelligents soutenus par Axelle Lemaire, on a tôt fait d'oublier que l'excellence française, c'est aussi quelque chose de concret. L'excellence française, la vraie, celle qui n'attend pas le crédit d'impôt-recherche et une escouade de stagiaires pour mettre la main à la pâte, celle qui tord de la tôle et violente des essieux, ne dispose pas toujours d'une vitrine publicitaire à la hauteur de son savoir-faire.

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L'excellence française, c'est aussi du concret, du dur, de la grosse machine.

Ainsi, le TNA, le chenillard hyper-compact aérolargable par parachute, un mirifique engin de 6,5 T équipé d'une pelle rétro à l'avant et d'un ripper à l'arrière, n'aura été repéré par Motherboard qu'à la faveur d'une navigation Internet un peu hasardeuse, ou peut-être d'un flair technologique exceptionnel, qui sait. Car oui, en France, on ne sait peut-être pas envoyer des pompiers en jetpack éteindre des incendies sur des gratte-ciels, mais on construit des bulldozers qui tiennent la route, et que l'on peut larguer par avion comme des cadeaux de Noël.

Pourquoi tant d'enthousiasme pour un bulldozer, me direz-vous ? Eh bien, parce qu'un tracteur à chenilles ne sert pas qu'à niveler le terrain avant la construction d'un magasin Carrefour. Dans un contexte militaire, il peut être absolument indispensable pour dégager des voies d'accès, en particulier lorsque la végétation est dense, le relief accidenté, ou que le terrain n'est pas propice à certaines manœuvres (décollage ou atterrissage d'avions, par exemple).

Envoyer du matériel au sol est certes une opération militaire de routine, mais l'aérolargage de bulldozer a quelque chose de particulièrement romantique. Le fait qu'une masse de métal de plusieurs tonnes, habituée à progresser lourdement en faisant crisser ses chenilles sur des sols de différentes duretés, patiente, inébranlable, impitoyable même, puisse tournoyer dans les airs durant quelques secondes immortelles, affranchie de son ordinaire pesanteur… rien à faire, cela émeut. Si cette vidéo ne vous arrache pas une larme, vous êtes un monstre.

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Au premier coup d'œil, la tâche semble aisée : on accroche un parachute d'extraction au bestiau, on l'engage sur la plateforme, une petite tape d'encouragement sur le barbotin, et hop, ni une ni deux, largué, atterri.

Détrompez-vous. Le largage aérien d'un engin militaire depuis un avion-cargo exige de déployer des trésors de savoir-faire et d'intelligence stratégique. Lors d'une opération militaire, il faut choisir entre larguer à basse altitude, ce qui permet la meilleure précision possible mais expose l'avion aux tirs ennemis – et larguer à haute attitude, ce qui est plus sûr, mais moins précis. De plus, plus le véhicule transporté est lourd et encombrant, plus l'aérolargage est risqué ; cependant, un bulldozer très léger et peu puissant n'aura qu'une efficacité limitée sur le terrain. Bref, il faut composer avec l'urgence de la livraison, les modèles d'avions cargo disponibles, les caractéristiques géographiques de la zone de largage, les conditions météo, la résistance du bulldozer à l'impact, la distance à laquelle se trouve l'unité qui exploitera le bulldozer, etc. Cela entraine d'épineux calculs de rapport bénéfice/risque.

D'ailleurs, le largage de véhicules militaires est extrêmement périlleux d'une manière générale, et les accidents sont nombreux. L'armée américaine a acquis une expertise en largage de tanks légers, comme le M551 Sheridan, dès les années 60. Les russes ne sont pas en reste, et ont même repoussé les limites de la raison en s'essayant au largage de chars habités, ralentis par rétrofusées juste avant l'impact. En effet, traditionnellement, les membres d'équipage sont largués séparément du véhicule et peuvent se trouver à grande distance de leur engin à l'atterrissage. Il est inutile de préciser que seuls les russes emploient cette technique. Voyez plutôt.

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L'aérolargage de bulldozer, quant à lui, est moins fréquent, en partie parce que les engins à larguer sont bien plus massifs que des chars légers. Et il possède une histoire propre où les français tiennent une place de choix. Ainsi, l'aérolargage d'un bulldozer de 6T par l'armée française à Dien Bien Phu le 20 novembre 1953 lors de l'Opération Castor aura durablement marqué les esprits, et permis de dégager une piste d'atterrissage construite par les japonais lors de l'occupation de l'Indochine durant la Seconde Guerre Mondiale. Hélas, le deuxième bulldozer largué ce jour là n'aura pas eu un destin aussi brillant, et se sera crashé après un problème de déploiement de parachute.

Soixante ans plus tard, l'expertise militaire française en aérolargage a considérablement progressé, et l'opération Serval a eu son lot de bulldozers atterris en parfait état.

Les notes de guerre du Général Bernard Barrera nous donnent d'ailleurs un aperçu de l'intensité des affects suscités par un bel aérolargage lorsque la situation est un peu tendue :

« La seule solution pour déblayer la piste sera le largage d'un bulldozer par parachute, une capacité inemployée depuis l'Indochine et pourtant totalement indispensable aujourd'hui. Les sapeurs du 17e régiment du génie parachutiste dégageront la piste en quelques heures. L'engin parachuté fait penser à ceux employés par leurs camarades du 31e génie de Diên Biên Phu. Largué par un gros-porteur, nous le voyons descendre, soutenu par plusieurs parachutes, et passer à quelques mètres à peine de la tour de contrôle […] Je considère en fin d'après-midi que la situation est sous contrôle. L'ennemi a fui juste avant. La ville est libérée. »

C'est donc avec joie que nous constatons que l'UNAC, Constructeur de véhicules industriels à propulsion hydrostatiques depuis 1994, compte fournir de nouveaux bulldozers aérolargables et hélitreuillables au monde, dans la respect de la tradition française en la matière. Réjouissons-nous enfin que l'amélioration de l'aérolargage de précision reste un objectif important pour la Délégation Nationale pour l'Armement, promettant de nouvelles et intenses émotions aux amateurs du genre.

Car enfin, comme mes suggestions de recherche Google me l'ont rappelé quelques minutes après avoir rédigé cet article, s'intéresser aux bulldozers, c'est aussi envisager de nouvelles possibilités dans l'existence.