Grandir pauvre est mauvais pour le cerveau

Pas de chance, les pauvres : vous n’avez pas de thunes, et votre cerveau est baisé à vie.

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30 octobre 2013, 4:09pm


Ça, c'est votre cerveau dans la pauvreté. Image : Université de l'Illinois

Grandir pauvre peut vraisemblablement endommager votre cerveau. Ça paraît assez logique, étant donné que c’est vraiment chiant d’être pauvre. La pauvreté peut créer un climat turbulent marqué par un stress chronique. La pauvreté peut être synonyme de vivre dans des environnements bruyants et bondés, tout en se demandant quand viendra le prochain repas. La pauvreté, c’est aussi se sentir inférieur à tout le monde. C’est vivre avec des parents stressés en permanence. Et selon les scientifiques, ce stress peut avoir un effet permanent sur la capacité du cerveau à traiter et à gérer les émotions.

Être pauvre, en d'autres termes, peut effectivement recâbler le cerveau de ceux qui ont le malheur d'être né pauvre. Ce résultat est d'autant plus important en cette période d'inégalité financière — où le taux de pauvreté est en hausse aux États-Unis, malgré l’enrichissement des gens déjà fortunés.

« Nos résultats suggèrent que le stress lié à une enfance dans la pauvreté peut être un mécanisme sous-jacent, qui entre en compte dans la relation entre la pauvreté en tant qu'enfant et la façon dont votre cerveau fonctionne à l'âge adulte », a déclaré le Dr. K Luan Phan, professeur de psychiatrie à l'Université de l'Illinois, au Chicago College of Medicine. Elle a dirigé l’équipe de chercheurs qui vient de publier un document révélant le lien entre la pauvreté et le dysfonctionnement du cerveau.

Grandir dans la pauvreté peut conduire à un dysfonctionnement permanent dans le cortex préfrontal et l'amygdale – qui, selon les chercheurs, « a été associé à des troubles de l'humeur, dont la dépression, l'anxiété, l'agressivité impulsive et la toxicomanie ».

Lors d'une étude, l'équipe de Phan a examiné 49 personnes de 24 ans, dont la moitié vit avec un « stress chronique » de pauvreté depuis l'âge de 9 ans. En établissant un plan des parties du cerveau en charge de réguler les émotions, ils ont découvert que les personnes ayant grandi dans un environnement pauvre montraient plus d'activité dans l’amygdale, la région du cerveau « connue pour son rôle dans la peur et d'autres émotions négatives ». Ils ont montré moins d'activité que leurs pairs dans le cortex préfrontal, qui aide à réguler le comportement émotionnel.

Selon cette recherche, « le niveau de stress de l'enfance à l'adolescence – provoqué par des logements insalubres, la foule, les bruits et des facteurs tels que la violence ou la séparation familiale – détermine le lien entre la pauvreté de l'enfance et le fonctionnement du cerveau préfrontal pendant la régulation émotionnelle ».

Plus le stress vous pèse en grandissant, plus vous avez de difficulté pour contrôler pleinement vos émotions – et il sera plus difficile de faire face aux défis complexes de l'âge adulte. Le travail de Phan est une preuve supplémentaire que les pauvres ne  « méritent » pas d'être pauvres, à l'inverse des commentateurs conservateurs qui aiment argumenter le contraire.

Plus tôt cette année, une autre étude révolutionnaire publiée dans Science constatait que la même contrainte due à la pauvreté limitait drastiquement la fonction cognitive dans l’instant présent. Cette étude a notamment prouvé que la pauvreté usurpait notre « débit mental » – nous avons moins de capacité et de temps pour examiner les problèmes complexes quand nous sommes consumés par le stress. En écrivant sur cette étude, Emily Badger de L'Atlantic a expliqué les résultats plus simplement : « L'état de pauvreté impose un fardeau mental semblable à une perte de 13 points de QI, ou comparable à la différence cognitive qui a été observée entre les alcooliques chroniques et les adultes normaux ».

C'est simplement plus difficile de penser ou de planifier de manière efficace quand on est stressé en permanence. Ça signifie que le travail pour s'élever et intégrer la classe moyenne – étudier pour les examens, préparer l'université, se constituer un réseau professionnel– nécessite plus d’efforts pour le pauvre que certains ne le laissent croire. En plus d’avoir moins de ressources, les familles à faibles revenus font aussi face à un « déficit concomitant des ressources cognitives », selon les chercheurs à l'origine du papier.

Il y a maintenant 46,5 millions d'Américains qui vivent dans la pauvreté, dont beaucoup d'enfants. Des dizaines de millions de personnes connaissent donc un désavantage cognitif auquel ils ne peuvent rien faire, et ils peuvent tout aussi bien transmettre cette dysfonction cérébrale à leurs enfants. La recherche décrit une tendance de dystopie troublante – qui crée non seulement un fossé entre les riches et les pauvres, mais aussi entre les capacités des riches et des pauvres à fonctionner au maximum de leur potentiel personnel.

C'est en fait un thème récurrent dans la fiction spéculative, où le phénomène est caricaturé avec une bonne dose d'exagération : les pauvres évoluent à l’envers quand les riches les exploitent et leur assignent des tâches éreintantes. Dans La Machine à remonter le temps, HG Wells décrit des Androgynes ressemblant à des grunts qui travaillent à la demande de l'élite "intelligente", les Eloïs. Zardoz, le film chelou qui mettait en scène Sean Connery dans un slip rouge improbable, voit l'humanité séparée en tribus semblables ; la tribu riche technologiquement avancée vit confortablement dans une utopie fermée, tandis que les serfs sous-développés chassent en pagne et obéissent à une religion simpliste et fantastique.

Évidemment, il n'y a rien d'aussi grave qui se déroule maintenant, mais ces drames spéculatifs exagérés sont destinés à nous secouer pour que l’on reconnaisse un problème de classe profondément destructeur. Nous savons depuis longtemps qu'il y a de graves problèmes économiques avec une société remplie de revenus inégaux. Il est clair que la pauvreté engendre les maux sociaux. Et maintenant, un nombre croissant d'études scientifiques prouvent que la pauvreté fout nos cerveaux en l’air. Ce n'est pas une direction prometteuse pour la société dans son ensemble – nous avons désespérément besoin de quelques correctifs institutionnels et politiques, comme la redistribution des revenus, à partir de maintenant. Il suffit de réfléchir un peu : en augmentant les impôts des riches et de la classe moyenne supérieure, on pourrait éventuellement réparer le cerveau de millions de personnes.

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