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Société

Queers + handicapés = doublement discriminés

Pour la première fois, un char aux couleurs de l’association « Handiqueer » a défilé lors de la Marche des Fiertés, à Paris. Enquête sur une communauté à la fois isolée au sein du milieu LGBTQ et victime de l’homophobie ordinaire.

par Manon Walquan
11 Juillet 2018, 8:34am

Images : Aurélien Nobécourt-Arras pour Vice

Torse nu, Maxence Lebret, 18 ans, pilote les opérations d'aménagement des fauteuils roulants dans le camion. Nous sommes à la Marche des Fiertés, le samedi 30 juin dernier, et pour la première fois, les queers handicapés ont leur propre char aux couleurs de l'association Handiqueer. Ce jour-là, ils sont une petite vingtaine à s’être rassemblée. Jeune trans atteint du syndrome d’Ehlers-Danlos, Maxence Lebret fait partie de cette nouvelle génération de « queers handis engagés ». Doublement discriminés - à la fois dans les communautés handis et au sein du monde LGBT - ces jeunes ont choisi l’activisme. Ensemble, ils échangent sur Internet, développent des ressources et se rassemblent en communautés. Au mois de janvier 2018, l’association Handiqueer est née. Maxence Lebret l’a formée avec Marie Videbien, 26 ans et David, 26 ans lui aussi, mais qui préfère garder l’anonymat. Leur mot d’ordre : « rompre l’isolement des personnes queers et handicapés ».

Des bars LGBTQ+ inaccessibles aux fauteuils roulants

Difficile en effet, de trouver des espaces à la fois gay friendly et adaptés aux handicapés. « A la Mutinerie, par exemple, un bar lesbien parisien, il y a une grande marche à l’entrée. Et puis, l’espace est trop petit pour y circuler en fauteuil. Et les toilettes ne sont pas accessibles », se désole Maxence Lebret. A la Mutinerie, on précise que la lourdeur des contraintes pratiques ralentit la mise aux normes : « faire des travaux demande d’importants investissements financiers – dont nous ne pouvons supporter le coût. Et puis, nous aurions aussi besoin de l’accord du propriétaire du bail, qui nous ignore », explique Claire, l’une des membre du collectif qui gère le bar.

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A cela, s’ajoute le manque de praticabilité des transports en commun, qui transforme chaque déplacement en expédition. Or, pour se construire, beaucoup de jeunes LGBT se tournent vers les asso communautaires. « On ne peut pas se rendre aux groupes de parole parce qu’ils ne sont pas accessibles », se désole Maxence Lebret.

Une communauté LGBTQ+ encore trop validiste

Clairement, aujourd’hui en France, la communauté LGBTQ est encore validiste. C’est-à-dire qu’elle discrimine les personnes handicapées, malades ou neuroatypiques. Une réalité d’autant plus troublante, que les queers sont déjà eux-même discriminés pour leur orientation sexuelle ou leur identité de genre.

Une discrimination qui relève parfois de la simple négligence - les acteurs LGBT n’ayant pas forcément le réflexe de l’inclusion. « C’est souvent à nous de s’assurer que l'on pourra se rendre dans un lieu », regrette Maxence Lebret. David, le coprésident de l’asso, qui a vécu plusieurs années au Québec, où il a d’ailleurs fait son coming out, pointe une différence de traitement entre les deux continents : « Au Québec, les personnes s’adaptent aux personnes invalides. Alors qu’en France, c’est à nous de nous adapter ».

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Et même quand le climat est safe sur les questions LGBTQ +, les queers handicapés peuvent avoir à supporter des blagues ou des questions indiscrètes sur leur handicap. Ou même être confrontés à un rejet, pur et simple : « parfois, en boîte gay, des mecs s’approchent de moi et me parlent à l’oreille. Lorsque je leur fais signe que je ne comprends pas, parce que je suis sourd, certains s’éloignent direct », raconte le jeune youtubeur Lucas Wild.

Comme d’autres de sa génération, Lucas Wild, 23 ans, a décidé d’utiliser Internet pour faire de la pédagogie. Présent sur Twitter, il anime également une chaîne Youtube où il parle de la surdité et des questions LGBTQ+. Et bataille pour rassembler des communautés qui ne se parlent pas assez et se connaissent peu. Le 23 juin dernier, il a ainsi publié un tutoriel en langage des signes (LSF) sur le vocabulaire de la communauté LGBTQ. Inspirée d’une vidéo américaine, l’initiative permet d’apprendre de façon ludique aux valides à parler d’eux-même en langue des signes.

Une langue des signes homophobe

Mais la communauté LGBT n’est pas la seule à se montrer discriminante. Les invalides LGBTQ+ sont aussi exposés aux brimades venues d’autres personnes handicapées. C’est le cas par exemple dans la communauté sourde. « Certains m’ont déjà dit que je faisais trop pédé » confie Lucas Wild, avec embarras. La discrimination est également visible dans la langue des signes elle-même, que les jeunes queers sourds apprennent à l’école. Le signe usuel pour lesbienne, par exemple, représente un index et un pouce près de la bouche, qui miment le cunnilingus. « L’image est trop voyante, trop sexuelle », déplore Lucas Wild. Certaines lesbiennes sourdes ont essayé le changer le signe pour un autre plus passe-partout, mais il n’est pas encore entré dans le langage courante.

Quant aux injures homophobes comme « tarlouze » ou « pédé », elles s’emploient aussi en langue des signes. « Les sourds LGBTQ+ ne se sont pas réappropriés ces signes. Ils sont utilisés seulement comme des insultes », explique Lucas Wild. Si une partie de la communauté sourde choisit de réfléchir à de nouvelles formes, il n’existe pas pour l’instant de cours de LSF LGBTQ friendly

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Aux Etats-Unis, des figures LGBTQ+ handis donnent de la visibilité à leurs combats, comme le poète trans’ Kay Ulanday Barrett. Lea youtubeur/se Annie Segarra, queer était iel interviewé/e en octobre dernier par le média NBC. En France, le réseau est encore balbutiant mais des personnalités émergent. Le plus souvent sur internet. Ainsi, les deux co-présidents d’Handiqueer, Marie Videbien et David, ont d’abord monté un blog, Une béquille et un fauteuil font leur coming out, avant de fonder leur association.

Comme Lucas Wild, le jeune Alistair, 20 ans et membre d’Handiqueer, anime lui aussi une chaîne intitulée H paradoxae. A ses 6 000 abonnés, il parle du fait d’être trans non-binaire. Pour cette génération, Margot, youtubeuse bi et atteinte également du syndrome Ehlers-Danlos, fait figure de grande inspiration : elle a déjà plus de 25 000 abonnés.

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