reportage

Seule au milieu des hommes : bosser dans une brasserie quand on est une fille

Pas de temps mort et que des cons – mon plongeon dans un bain-marie de testostérone.

par Valentine Desclozeaux
26 Avril 2016, 5:00am

Photo via Flickr.

« Valentine, j'ai pas envie de passer la soirée ici moi ! Bougez-vous le cul ! » Il fait nuit noire sur Lyon et l'homme qui m'invective s'appelle Fabien. Il est l'un des responsables d'une grande brasserie réputée située sur la place Bellecour, a 38 ans, un physique assez disgracieux et une vision du monde bien à lui. Accessoirement, il me drague chaque jour depuis mon arrivée.

Je dois reconnaître que le jour où j'ai appris que j'étais admise à l'ESSEC, école de commerce prestigieuse de Paris, j'étais loin d'imaginer que des années plus tard, à 33 ans, je serais en train de débarrasser des tables. Et accessoirement, de me taper les remarques misogynes de collègues masculins bas-de-plafond.

À la sortie de l'école, j'avais pourtant décroché un contrat de deux ans dans une ambassade française à l'étranger. Suite à ça, je m'imaginais gravir tranquillement les échelons de la diplomatie internationale, travaillant tout à tour en ambassade et pour différentes agences de l'ONU. C'est ce que font les gens, en général. Pourtant, mon retour en France fut marqué par un enchaînement de plans précaires : d'abord six mois dans une ONG, quelques semaines à droite à gauche à bosser sur des festivals de musique puis, plusieurs mois entiers de chômage vécus entre deux contrats bidons.

Au bout d'un an passé à envoyer de nombreux CV et lettres de motivation, il m'a semblé nécessaire, pour mon portefeuille mais surtout pour ma santé mentale, de trouver un petit boulot. Au plus vite. C'est comme ça que je me suis retrouvée à faire le tour des restos lyonnais.

En France, la restauration embauche plus d'un demi-million de personnes. Nous sommes 531 000 d'après l'Union des métiers et des Industries de l'hôtellerie, pour un salaire moyen de 1 492 euros net par mois. Bien sûr, les rémunérations varient fortement avec l'ancienneté, le standing du restaurant et les heures effectuées, mais on a rarement vu un serveur salarié faire fortune en exerçant son métier. Même s'il existe des Bac Pro, des BTS et des écoles hôtelières prestigieuses, aucun diplôme n'est véritablement nécessaire pour exercer la profession. Aussi n'est-il pas rare de retrouver dans le métier des personnes ayant quitté très tôt les bancs de l'école.

L'un des attraits du métier, ce sont les tips, ou pourboires. Ces derniers permettent d'augmenter de 20 % à 50 % son salaire. Et l'avantage des tips, c'est que c'est du liquide. Pas de trace sur le compte en banque, donc pas d'imposition.

Étudiante, j'avais bossé plusieurs étés d'affilée dans la restauration. Compte tenu du turn-over perpétuel du personnel dans le milieu, j'ai trouvé dans la journée. Le premier jour, j'ai adoré ; après plusieurs mois sans boulot, travailler dans le tumulte d'un restaurant vous fait renouer avec l'idée de mouvement et surtout, vous redonne un semblant d'utilité sociale. Plier des serviettes et apporter des Cocas à des gens vous ravit.

Peu à peu je découvre l'équipe. Comme le restaurant est grand et très fréquenté, nous sommes une petite trentaine. Tout le monde me semble aimable et les différents personnages sont plutôt intéressants. Parmi eux, on trouve Alain, 48 ans, un fou du travail qui fait un temps plein dans la brasserie et bosse en plus deux soirs par semaines dans un pub pas loin jusqu'à deux heures du mat. Nabil est un ancien employé du Club Med, qui ne manque pas une occasion de se décharger sur les autres du travail qu'il a à accomplir. Radouanna est une Comorienne de 43 kg toute mouillée qui a 35 ans et en paraît 18. Léo est un petit blond de 22 ans qui fait toujours la gueule. Ça me change de la diplomatie et de son éternel renouvellement de gens bien sous tous rapports.

À ce moment-là, c'est déjà ma neuvième expérience en restauration, mais c'est la première fois que j'ai affaire à une équipe aussi virile : sur une trentaine d'employés, on compte seulement trois nanas. Et au bout de quelques jours, les collègues se lâchent. Comme je suis bon public je ris volontiers aux premières blagues salaces que j'entends. Erreur fatale : quand on est une nana dans un milieu d'hommes et qu'on veut la paix, il faut éviter cela à tout prix.

Photo via Flickr.

Dans les jours qui suivent, je peine à garder des relations civilisées avec mes collègues masculins. Mohammed le plongeur, est Ghanéen. Visiblement en confiance, il se met soudain à me parler de sa passion du cunnilingus, entre deux flopées de vaisselle, avec moult bruits de bouches et claquement de langues. La veille du Ramadan, il me propose même de m'en octroyer un. C'est selon lui « sa dernière chance avant un mois d'abstinence totale ».

Un certain Jules me dit régulièrement quand j'arrive dans son carré : « Alors ma belle, c'est quand qu'on couche ensemble ? » Je m'en tire par des pirouettes pas franchement fines : « Le 36 de ce mois, si tu es dispo. » Puis un jour, c'est au tour de Léo. Le blondinet de 22 ans décide de sortir de son mutisme pour me proposer de me faire une gâterie. C'est sur le ton de la bravade tout d'abord, puis de la supplication ensuite. Je refuse, fermement, mais avec le sourire.

Au bout de quelque temps et à rebours de toute notion de décence, les « tu suces » commencent à fuser en cuisine. Ça va objectivement trop loin. Je recadre direct. « Pardon ? C'est à moi que tu parles comme ça ? » Sur le moment, ça calme un peu le jeu. Mais ce ne sera que temporaire.

Selon les codes implicites du rade, le temps d'échanger avec ses collègues plus de 10 secondes est un crime. Et comme tout crime, celui-ci a tôt fait d'être dénoncé.

Parce que le problème, aussi, c'est le boulot en lui-même. Je fais ce que je peux, je donne de ma personne, mais il faut bien avouer que je ne suis pas un foudre de guerre. De fait, ça fait plusieurs années que je n'ai pas exercé le métier. Parmi mes principaux défauts, je suis lente et je n'arrive pas à porter plus de deux assiettes à la fois au moment où certains de mes collègues en saisissent quatre. Au regard des autres, ce fait indiscutable me donne clairement un argument en moins pour me faire respecter.

La journée type, pour moi, consiste à arriver vers 16 heures, puis à enfiler mon tablier et à rentrer direct dans le vif su sujet. Je commence par trois heures d'aller-retour entre la salle et la terrasse avec un plateau plein à craquer. Celui-ci est composé de trois cocas, deux théières, quatre bières avec verres et tasses en sus. Bref, de quoi se défoncer le poignet. Vient ensuite la demi-heure de pause repas. On a beau être une brasserie « de standing », pour nous c'est patates surgelées tous les jours, accompagnées de steaks hachés ou parfois, de magrets trop cuits.

Ensuite, on reprend ensuite le service jusqu'à la fermeture. Selon les codes implicites du rade, le temps d'échanger avec ses collègues plus de 10 secondes est un crime. Et comme tout crime, celui-ci a tôt fait d'être dénoncé. Car le mot d'ordre, c'est de toujours rester en mouvement. Et passé 19 heures, la cloche de la cuisine sonne tout le temps. Il faut courir pour apporter les plats. Les assiettes sont brûlantes, mais ce n'est pas grave pour les cuistots, ni pour les responsables. Si ça te brûle, c'est ton problème : t'es une chochotte.

Comme je ne fume pas, entre mon arrivée en fin d'après-midi et la fermeture peu après minuit, je ne prends que cinq minutes de pause. C'est l'occasion d'échanger avec la nouvelle, Laurence. J'apprends qu'elle est ici pour mettre des sous de côté et se payer une formation d'éleveuse de chèvres. Elle a le même âge que moi : elle arrive à la fin de sa vingtaine. Comme moi elle est diplômée, et globalement révoltée de ce monde de machos. Mais bon, elle l'ouvre moins. Elle veut finir son CDD peinarde, toucher son chômage, puis se barrer dans le Lubéron.

Photo via Flickr.

Car des machos, il y en a au restaurant. Mais le champion du harcèlement, c'est Fabien. Fabien est horrible. Fabien est mon boss. Fabien est tellement rincé qu'une amie l'a rebaptisé « limace immonde » quand elle l'a vu pour la première (et seule) fois de sa vie, notamment à cause de son port de gastéropode et de sa lèvre inférieure pendante. Mais surtout, Fabien est infernalement lourd. De fait, Fabien n'a pas tardé à dégainer toute la puissance de sa vulgarité dès mon arrivée au restaurant. Mon homosexualité lui a toujours semblé être un point de détail en rapport avec l'idée qu'il se fait de son sex-appeal. Le fait que je déclare être amoureuse d'une certaine Julie, dont je parle sans arrêt, aussi.

De son air imperturbable, Fabien m'envoie tour à tour blagues, invitations à dîner, à boire un verre, à se « baigner dans sa piscine ». Les textos se multiplient. Ceux-ci, parfois, sont aussi plein de découragement devant mon manque flagrant de coopération. Fabien me vouvoie en me disant des horreurs, puis pour contrebalancer, m'envoie aussi quelques compliments. Il m'inspire des sentiments variés : pitié, agacement, mais aussi, parfois, de la sympathie. Il sait occasionnellement être drôle. Il faut dire que sa cour fantasque me divertit de mes sentiments contrariés. Julie étant à ce moment-là indisponible, l'attention qu'il me porte est, dans une certaine mesure, la bienvenue. L'humour et la légèreté me semblent la manière la plus efficace de le supporter.

Pensant avoir levé toute ambiguïté quant à mon orientation sexuelle et mon manque d'attirance envers lui, j'accepte finalement l'invitation de Fabien à aller boire un verre.

Il nous paie une bouteille. Pourquoi pas. Au bout d'un certain moment, il profite que je sois pompette pour soulever mon T-shirt et passer sa main sur mon dos. Je ne me débats pas trop, alcoolisée que je suis. Le contact n'est pas désagréable même si je n'envisage pas d'aller plus loin. Au moment de partir, je m'en sors en lui claquant la bise en deux-deux, m'enfonçant le casque sur la tête et en faisant démarrer mon scooter au quart de tour. En rentrant chez moi, je découvre huit appels manqués et plusieurs textos, dont l'impensable : « Vous êtes une dégonflée – pas cool ! »


Ça faisait deux mois que j'étais avec le personnel du restaurant, tout le temps, et en train de me débattre avec Fabien, trop souvent. Je n'ai pas réussi à aller au terme des quatre mois pour lesquels j'avais signé. Trop de médiocrité, trop de testostérone. Donc trop de machisme, évidemment. Ça a pété le jour où Limace Immonde m'a – une énième fois – claqué le cul avec un menu sans que le moindre collègue ne s'en offense. Lorsque j'ai gueulé un bon coup pour m'en plaindre, cela a en revanche soulevé l'indignation générale. J'ai même eu droit à un sobre : « Enfin, un peu de décence. Il y a des clients ! »Les jours suivants, Fabien et moi poursuivons sur les mêmes bases mi-drague, mi-haine. Un soir de fermeture, alors que nous ne sommes plus que tous les deux dans le restaurant, il m'expose sa vision géopolitique du monde contemporain. Les enceintes diffusent du Maître Gims à fort volume. « Dès que je peux, je me barre en Israël, me dit-il. Je n'ai pas l'intention d'être là quand Daesh va débarquer et que ça va être la guerre nucléaire. » Il m'incite à me renseigner, aussi. Et si je suis trop conne pour rester en France et me faire violer par Daesh alors que je pourrais convoler en justes noces avec lui, peinarde en terre sainte, eh bien : tant pis pour moi. À son air sérieux, je comprends que j'étais passée à côté de tout un pan du personnage. Nous nous engueulerons de nombreuses fois encore, jusqu'à nous brouiller définitivement et ne plus jamais nous adresser la parole – chapitre tristement clos par un graffiti de ma part dans les toilettes d'un club gay lyonnais : « Homme cherche bite », suivi de son numéro de téléphone. Puis j'ai démissionné.

Par chance, quelques mois plus tard j'ai trouvé un nouveau boulot. Je l'exerce encore aujourd'hui et sans exagérer, je peux dire que je l'adore. Dans celui-ci, je travaille avec des collègues amicaux et surtout, normalement constitués. Pas de surmenage à l'horizon. Pas de connard égocentrique non plus. Pas de boss lourdaud et ordurier. La vie normale a du bon, parfois.