Société

Le quotidien d'une médecin en réanimation durant l'épidémie de Covid-19

Pénurie de masques, afflux constant de nouveaux cas et renvois des personnes âgées, les anesthésistes-réanimateurs sont en première ligne face au virus, qui fait de plus en plus de victimes en France.
19 mars 2020, 8:53am
Service de réanimation coronavirus
Photo Sébastien Bozon / AFP

Dans tous les hôpitaux français, les réanimateurs s'occupent des patients graves atteints du Covid-19. Seuls les patients à risque sont hospitalisés et certains doivent être équipés de respirateur pour remplacer le fonctionnement des poumons le temps de la guérison. Mais ils sont de plus en plus nombreux à avoir de graves problèmes de défaillances respiratoires. Comme en Italie, les médecins doivent petit à petit faire des choix entre les patients trop âgés et les plus jeunes.

Ces précieuses machines d'assistance respiratoire se trouvent justement dans les services des anesthésistes-réanimateurs. Tous les jours, les médecins se réunissent pour débattre de chaque cas et déterminer si cette personne peut être hospitalisée ou non. Le risque de saturation est élevé et les anesthésistes redoutent un manque de matériel pour se protéger et soigner correctement les patients.

Alors que le gouvernement a annoncé un renforcement du confinement, les hôpitaux, eux, se préparent à une nouvelle vague de patients. VICE a interrogé Julie*, une médecin anesthésiste-réanimatrice à l'Hôpital Nord Franche-Comté pour nous raconter son quotidien et son point de vue sur la situation.

VICE : Est-ce que vous êtes stressée face à ce virus et le fait de devoir choisir les patients que vous allez soigner ?
Julie : On ne sent pas particulièrement stressés, on essaie de rester professionnels au maximum. En réanimation, on a l'habitude, on parle toujours de cas graves donc ça ne change pas grand-chose. Là, il y a plus de précautions à prendre alors forcément ça peut être un peu pesant. Dès que quelqu'un tousse dans le service on ressent une pression, on doit toujours se justifier.

On a déjà commencé à sélectionner. Pour l'instant, on arrête les soins des personnes de plus de 70 ans car maintenant on a le recul suffisant pour se dire que c'est une place qui pourrait servir à quelqu'un d'autre. Dans notre hôpital, c'est une décision assez brutale pour les gens car on ne fait jamais ça. D'ordinaire, en réanimation, ici, on s'occupe même des personnes qui ont plus 90 ans. On fait des réunions collégiales durant lesquelles on fait le choix d'arrêter les soins de certains patients. Forcément ce sont des choix difficiles.

« Dès qu’un patient Covid-19 arrive en réanimation, il occupera sa place pendant au moins deux semaines. Il lui faudra une infirmière dédiée et des soins quotidiens »

Pourquoi faire une sélection et refuser d'accueillir les patients les plus âgés ?
C'est inévitable. Si on décide de prendre en charge des personnes âgées on va rapidement être confronté à un manque de place et on ne pourra pas accueillir les plus jeunes. Dans notre hôpital, on refuse d'accueillir des personnes de plus de 70 ans avec une défaillance d'organe. C'est rare d'arriver à cet âge-là sans défaillance d'organe mais c'est possible. Si une personne de 70 ans est non-fumeuse et en pleine forme – avant d'avoir été contaminé –, il y a des chances qu'on l'accepte.

Comment décide-t-on d'arrêter les soins ou de ne pas soigner une personne ?
Dans les services de réanimation, il y a toujours des réunions, même hors période de Covid-19. Toute décision se prend en réunion collégiale avec plusieurs médecins, des infirmières et on discute. On regarde chaque cas en analysant le moindre détail, on sonde les antécédents avant de prendre une décision, qu'on ne peut pas, bien évidemment, prendre à la légère. On prend aussi en compte les choix de la famille.

Quelles ont été les mesures prises depuis la dernière annonce du confinement du gouvernement ?
Depuis l’annonce du président, des mesures draconiennes ont été prises dans notre hôpital. On a réduit le nombre de salles ouvertes au bloc opératoire au strict minimum avec en priorité les urgences et les chirurgies oncologiques comme par exemple les cancers du sein. On a aussi décider de fermer une de nos deux salles de réveil du bloc. La deuxième sert maintenant à accueillir les cas de Covid-19 nécessitant des mesures de réanimation, à savoir une ventilation mécanique assistée – sédation et intubation avec les précautions recommandées. Chaque semaine, nous ferons en moyenne une garde de 24 heures en plus d'une journée de 10 heures.

Concrètement, comment faites-vous pour isoler les cas de Covid-19 ? Est-ce que vous risquez d'être dépassé par les futurs cas qui vont se présenter à vous prochainement ?
Actuellement, il y a un secteur réservé à la réanimation qui est barricadé et dédié aux Covid-19 graves. Nous avons pour l'instant 10 cas sous ventilation mécanique. Nous avons deux autres secteurs disposés à accueillir les autres patients non Covid ou Covid suspectés.

Comme il est attendu qu’on atteigne le pic de cas dans les deux semaines à venir, nous avons anticipé la création de nouvelles places. Mais la réalité est que nous sommes déjà à un tiers de nos capacités en terme de place, et la semaine vient à peine de commencer. Il n’est pas exclu que nous soyons rapidement dépassés d’ici à la semaine prochaine donc dans l’incapacité d’accepter de nouveaux cas. Dès qu’un patient Covid-19 arrive en réanimation, il occupera sa place pendant au moins deux semaines. Il lui faudra une infirmière dédiée et des soins quotidiens. Nous risquons d'être confronté à une saturation rapide des services à cause de la lenteur de ce processus et d'un besoin croissant de personnel qui chaque jour s’expose davantage au virus et donc risque de devoir s'arrêter.

« Nous ne nous sentons pas débordés comme on a pu le voir en Italie mais cela sera peut-être différent dans quelques semaines »

Certains hôpitaux commencent déjà à manquer de masques et de gels hydroalcooliques. Vous qui êtes directement en contact avec les patients et qui prenez des risques, qu'en est-il du stock de vos équipements ?
Chaque médecin en réanimation doit prendre le plus de précaution possible pour éviter les contaminations. Nous devons porter une blouse, un masque, une charlotte, un masque et des lunettes. On a vraiment peur de manquer. Si on continue comme ça, on va rapidement être confronté à des ruptures de matériels notamment de masques FFP2, masque canard, mais aussi de lunettes qui sont essentiels quand on s'occupe de patients Covid-19. C'est possible de réutiliser des lunettes en les mettant dans la javelle mais à force le plastique se détériore. On a régulièrement besoin de nouvelles paires de lunettes. Si on se retrouve mal équipé, on risque de s'exposer et de ne pas pouvoir être là quand il faudra faire face au pic.

Comment soigne-t-on les patients puisqu'il n'y a aucun traitement spécifique contre le Covid-19 ?
En ce moment, on inclut tous les jours des patients dans des études pour déterminer quel traitement est le plus efficace. Celui qui semble se démarquer lorsque le cas est gravissime et que la ventilation mécanique devient insuffisante sont les antiretroviraux du VIH. C’est ce qui est utilisé à l’échelle nationale dans un contexte de dernière chance. Mais cela reste hypothétique car les études n’ont encore rien démontré.

Est-ce que vous sentez que votre service est débordé, comme on peut le voir dans certains hôpitaux en Italie ?
Pour l'instant, non. On essaye d'être le plus efficace possible. Dès qu'une personne entre en réanimation, elle est intubée, on l'endort et le plus gros est fait. La prochaine étape consiste à laisser passer deux semaines, de faire tous les soins nécessaires pour que le patient ait suffisamment d'hydratation et de nutrition puisqu'il ne va pas pouvoir s'alimenter [lorsqu'une personne est intubée elle est endormie, NDLR]. Ensuite on évite les surinfections. Nous ne nous sentons pas débordés comme on a pu le voir en Italie mais cela sera peut-être différent dans quelques semaines.

Beaucoup de jeunes ont choisi de sortir ces dernières semaines malgré les forts risques de propagation du virus. Vous attendez-vous un afflux de jeunes patients ? Le Covid-19 peut-il devenir dangereux pour les jeunes ?
Le taux de mortalité chez les jeunes reste faible. Cela peut être dangereux si on a des facteurs de risque, par exemple un jeune est fumeur, est obèse ou à une pathologie. On s'attend à voir de plus en plus de jeunes patients. C'est aussi pour ça que l'on commence déjà à sévir concernant les critères de sélection pour continuer les soins et accepter de nouveaux patients. On s'attend justement à avoir une vague de jeunes atteints par le Covid-19.

Quel que soit l'âge on accueille seulement ceux qui montrent des signes de détresse respiratoire. On fait une radio et si les poumons sont déjà blancs c'est à partir de ce stade que l'on prend des patients. On réduit vraiment le nombre de personnes qui entrent en soin. Et ce choix drastique n'affecte pas que les gens atteints du coronavirus. Les accidents continuent, les arrêts cardiaques continuent et on doit refuser certaines personnes qui, en temps normal, auraient pu être soignées.

* Le prénom a été modifié à la demande de l'interviewée.

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