Société

De l'ennui d'être photoreporter au G7

Le journaliste Maxime Reynié a essayé de couvrir un évènement politique international majeur, mais a dû faire face à 13 500 policiers venus bunkeriser la ville et multipliant les contrôles.

par Maxime Reynié
27 Août 2019, 10:57am

Photos de l'auteur

En route pour couvrir le contre G7 à Biarritz, certains groupes de militants teasent depuis presque un an des actions et manifestations pacifiques comme violentes. Après avoir couvert la Loi Travail, Notre-Dame-Des-Landes, les Gilets-Jaunes à Paris et m’être intéressé de très près à celles et ceux qui participent aux Black Bloc il m’était impossible de rater ça.

Je m’attends à une très forte mobilisation policière, le gouvernement ayant annoncé plus de 13 000 policiers déployés pour ce sommet au Pays basque. Mais je n’ai aucune info, même mes contacts sont venus me demander si j’en avais. Je commence à douter.

Des policiers

Vendredi 23 août

Les contrôles arrivent plus tôt que prévu. Je retrouve d’abord un collègue à Bordeaux, il vient de se faire confisquer son matériel de protection dans la gare car il n’a pas de carte de presse. On décide ensemble d’aller voir les policiers qui refusent de la lui rendre. Contrairement à lui, ils me laissent tranquille, notamment parce que j’ai tous les documents nécessaires à ma libre circulation : carte d’agence de presse, attestation d’agence de presse, carte du syndicat des journalistes et ordre de mission. Le ton du week-end est donné.

« Après vingt minutes de contrôle, la policière conseille de poursuivre ma journée "en terrasse avec un verre de vin blanc" »

J’arrive à Bayonne sans problème, malgré des contrôles de police à tous les ronds-points, les péages et carrefours. La ville est assiégée. J’ai pu voir les Champs-Elysées verrouillés pour les Gilets Jaunes mais je n’avais jamais vu un tel déploiement. Toute personne pouvant être un manifestant est contrôlée.

Bayonne

En cette veille de la grande marche, je décide d’aller faire des repérages. La ville est morte, les magasins fermés, les rares terrasses ouvertes sont vides. Les commerçants sont dépités. L’ambiance est très lourde. Aucun touriste, rien. Des gendarmes patrouillent constamment dans la ville.

À l’abord du Palais de justice, barricadé pour l’occasion, j’ai le droit à un contrôle un peu plus poussé. Une policière ne croit pas que je suis journaliste et me suspecte de faire du repérage en préparation d’actions violentes. Un de ses arguments pour me considérer comme un dangereux militant est ma peluche-mascotte qui porte un casque « presse ». Ce casque est noir et pour elle « ce n’est pas anodin » et ça prouve bien que je ne suis pas là pour travailler. Après vingt minutes de contrôle, la policière conseille de poursuivre ma journée « en terrasse avec un verre de vin blanc ». Charmante.

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Le soir, on attend parler d’une manifestation sauvage vers le camp du contre-sommet G7EZ (Ez : “non” en basque) qui sera écourtée par l’arrivée massive de la police. Plus tard dans la soirée, les forces de l’ordre arrivent à l’entrée du camp. Je n’y suis pas, je n’ai pas de voiture. Je vois avec une collègue pour savoir si on part sur place tout en suivant les événements sur Twitter. Des contacts sur place me disent que la prise d’image est compliquée, qu’il fait nuit. Faut-il prendre une voiture et faire 40 minutes de route au risque de tout rater ? Le temps passe est la situation se calme. Quelques grenades lacrymogènes et des tirs de LBD feront plusieurs blessés. Je suis déçu de ne pas y être.

Samedi 24 août


Le lendemain, la grande marche pacifique allant d'Hendaye jusqu’en Espagne se déroule dans un calme total, sans la présence des forces hormis un hélico. Les organisateurs altermondialistes font des chaînes humaines devant les banques et autres vitrines pour éviter les débordements. Un appel pour une autre manifestation, moins calme est donné pour la fin d’après-midi à Bayonne. Le trajet entre Hendaye et Bayonne est assez impressionnant, il y a des gendarmes et policiers partout. Des contrôles dans tous les sens. Les forces de l’ordre sont partout. Tous les 200 mètres on trouve au moins une camionnette de gendarme qui surveille, sous les vrombissements des hélicoptères qui patrouillent dans le ciel basque. De retour à Bayonne, c’est un bunker à ciel ouvert qui s’offre à moi. Les ponts de la ville sont fermés par des camions grilles. Pour pénétrer dans la cité basque, il faut accepter de se faire contrôler. Et les contrôles se poursuivent par la suite, des journalistes se font d’ailleurs confisquer leur matériel de protection – malgré leur carte de presse pour certain – qu’ils soient indépendants ou envoyés spéciaux de grands médias.

Manifestation

Pour moi tout se passe bien, j’ai toujours mon casque. Mais la police tient Bayonne. Vers 17 heures, des gens se rassemblent devant un bar et décident de partir en manifestation sauvage. Il y a presque autant de journalistes que de manifestants. C’est impressionnant. On marche, on s’arrête devant un barrage de police, on attend, on va sur la départementale, on attend, on arrive devant un barrage de CRS, on attend, deux grenades lacrymogènes et un coup de camion à eau, retour au point de départ. Puis deuxième tour de manège, on repart dans la même direction, on s’arrête devant le même barrage, les manifestants font coucou à une dizaine de camarades bloqués de l’autre côté de la rive de la Nive. Devant un autre barrage de gendarmes quelques pierres volent. Quatre manifestants attaquent la grande grille avec un panneau de signalisation, sans succès. Ça gaz, ça répond. Une charge pour interpeller un manifestant et une GLI-F4 pour terminer la fête.

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Comparé aux mobilisations des Gilets Jaunes, ça n’avait rien à voir. Une dizaine de manifestants déterminés dans une ville assiégée, essayant comme ils peuvent de faire bouger les choses. La mobilisation est faible, très faible. Pour le lendemain, des actions sont annoncées sur sept points stratégiques autour de Biarritz. Mais tout est annulé à 23 heures pour des « raisons de sécurité ». Un mur humain est prévu pour remplacer le tout, il sera annulé aussi.

Dimanche 25 août

Dimanche matin, une marche des portraits est organisée dans Bayonne. Les manifestants comptent exhiber certains des 128 portraits du président de la République décrochés par des militants écologistes dans les mairies depuis plusieurs mois. La ville, elle, est toujours en état de siège. Pendant que je prends mon café, je vois les motos de la BRAV-M sillonner la ville par dizaine à la recherche des dangereux manifestants qui évidemment ne sont pas là. La marche commence, l’ambiance est bon enfant et les manifestants déambulent quelques minutes avant de faire un point presse devant une horde de journalistes qui s’entassent pour avoir la même photo. Je vais fumer une cigarette.

« Comment faire la moindre chose face à un tel dispositif ? C’est tout simplement du jamais vu »

Et puis je ne sais plus quoi faire. Des collègues partent à Hendaye, d’autres vers le camp, je décide de rester sur place. De midi à 15 heures j’attends : pas d’infos, pas d’infos, pas d’infos puis un tweet des antifascistes locaux. Il y a un appel au rassemblement devant la mairie à 17 heures. En moins de 15 minutes des dizaines et des dizaines de cars de policiers arrivent, mais aussi la BRAV, la BAC, les grilles, camions à eaux… La ville déjà vide est à nouveau bunkerisée. Les contrôles sur une population constituée à 80 % de journalistes se multiplient. Finalement une vingtaine de militants se retrouve face à plusieurs centaines de policiers sans faire quoi que ce soit. Comment faire la moindre chose face à un tel dispositif ? C’est tout simplement du jamais vu.

Je mange avec des collègues, je rentre, je dors.

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Aujourd’hui au vu des dispositifs, de la BRAV-M, des contrôles et des arrêtés préfectoraux je ne vois pas comment des manifestations pourraient déraper comme on a pu le voir ces dernières années, ni comment des Black Blocs pourraient se former. La Loi Travail puis les Gilets Jaunes ont été un entraînement parfait pour préparer ce sommet qui, aux yeux de la police, est un succès total. Les forces de l’ordre sont maintenant parfaitement organisées, capable de gérer le moindre débordement, elles font peur aux militants comme aux journalistes de terrain. Mais la raison de ce calme ne viendrait pas que de la police d’après certains militants m’ayant contacté.

On se retrouve donc avec très peu de militants « radicaux » sur place qui se retrouvent en étau entre une organisation pacifique et un territoire en état de siège policier. L’heure est aujourd’hui à l’autocongratulation des forces de l’ordres, comme le syndicat des commissaires de police qui se félicitent d’avoir mis en échec « les black bloc et autres anarchistes » qui n’étaient en fait tout simplement pas là.

Une ville fantôme, un dispositif policier démesuré, des militants absents ou muselés par une organisation pacifique, un territoire avec une longue histoire militante très complexe et on se retrouve avec un contre-G7 très calme loin des émeutes du G8 de Gênes de 2001 ou du G20 de Hambourg de 2017.

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