L’Indonésie lutte contre le braconnage en dynamitant des navires de pêche

C’est une technique comme une autre, après tout.
24.6.16

Boom. Photo : Ministère indonésien des affaires maritimes et de la pêche.

Une corvette de la marine indonésienne a tiré sur un bateau de pêche chinois, le 17 Juin, barrant ainsi le passage à une flotte d'une douzaine de navires des navires près des îles Natuna. Les militaires ont saisi un navire, le Qiong Zhou Dan 19038, et capturé les 11 membres d'équipage.

Même s'il s'agit en soi d'un événement mineur, la fréquence à laquelle les Indonésiens interceptent et détruisent des navires de pêche étrangers est devenue alarmante. C'est une véritable guerre contre le braconnage qui est désormais menée dans les eaux indonésiennes.

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Depuis décembre 2014, l'Indonésie envoie des navires de guerre en chasse contre les bateaux de braconnage, afin de les évacuer de la zone de pêche ou de les couler. À cet égard, Jakarta a adopté une technique plutôt sensationnaliste puisqu'elle a fait exploser 174 bateaux étrangers en avril 2016, et retransmis la plupart de ces événements à la télévision.

« Quel que soit leur drapeau, du moment où ces navires empiètent sur un territoire placé sous la juridiction de l'Indonésie, nous, au TNI-AL [la marine indonésienne] n'hésitons pas à prendre des mesures fermes, » a déclaré le vice-amiral Edi Sucipto dans un communiqué suivant l'incident du 17 juin, selon IHS Jane's.

L'Indonésie a mis la main sur des malfaiteurs qui avaient échappé aux ONG écologistes

L'Indonésie est le pays possédant la plus grande surface côtière au monde, mais sa marine, en proportion, est assez limitée : 11 destroyers, 18 corvettes et deux sous-marins vieillissants de fabrication allemande. Jakarta n'est donc pas en mesure de mettre un terme à la pêche illégale, mais une approche suffisamment agressive pourrait être assez dissuasive pour réduire les dommages causés à l'environnement et l'économie indonésiens.

Le Président Joko « Jokowi » Widodo affirme que la présence de plusieurs milliers de bateaux de pêche étrangers dans les eaux indonésiennes coûte quelques 25 milliards de dollars au pays chaque année, bien que ce nombre soit probablement exagéré. Une estimation de 2009 évalue ces pertes à 2 milliards de dollars par an environ, selon Michael de Alessi, professeur de biologie de la conservation à l'Université de Washington.

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Cela reste une somme très importante. Aussi, faire exploser quelques navires braconniers de temps à autres est un moyen efficace de tenir les autres à distance.

« L'Indonésie de Jokowi a beaucoup évolué ; elle représente désormais une sorte de tortionnaire des mers. Elle intercepte non seulement les navires qui pillent ses eaux poissonneuses, mais également tous les navires dont la présence l'embarrasse, » explique Philip Jacobson au site Mongabay.

La lutte contre le braconnage était une priorité de Jokowi, fan de heavy metal et ancien gouverneur de Jakarta, élu à la présidence en 2014. Son élection a constitué un tournant radical pour la politique indonésienne, qui, auparavant, était dominée par d'anciens officiers militaires, ou par des hommes ayant entretenu des liens avec le général Suharto.

Jokowi décrit cette campagne comme une forme de « traitement par électrochocs. » Il met également l'accent sur sa « doctrine maritime » qui vise à renforcer les ports et à développer la marine.

Susi Pudjiastuti, sur la droite, à bord d'un navire de guerre indonésien. Photo : Ministère indonésien des affaires maritimes et de la pêche.

Mais la figure la plus importante, dans cette affaire, est sans doute Susi Pudjiastuti, la ministre indonésien des affaires maritimes et de la pêche, que le Financial Times décrit comme une « fumeuse recouverte de chaines et de tatouages. » C'est une femme populaire qui aime à se faire prendre en photo, lunettes de soleil sur le nez, devant un navire de pêche en pleine explosion.

The Interpreter note que cette débauche d'effets pyrotechniques sert avant tout le spectacle, et la communication du gouvernement. Nul besoin de dynamiter un bateau pour l'intercepter, après tout. Fort heureusement, les autorités indonésiennes prennent soin de pomper le carburant du navire avant de le faire disparaître dans un épais nuage de fumée, tout ceci afin d'éviter la pollution environnementale.

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Cette stratégie fonctionne pourtant plutôt bien. Les pêcheurs utilisent l'expression « d'effet Madame Susi » pour qualifier la diminution du braconnage, même si des critiques font remarquer que les gains économiques dont se vante le gouvernement sont largement surestimés en raison d'un manque d'investissement national dans l'industrie de la pêche.

« Pudjiastuti a également réalisé une purge des bateaux de pêche fabriqués à l'étranger. Leurs propriétaires prétendent les avoir faits acheter à l'étranger par des Indonésiens, mais bien souvent, ils servent de couverture à différentes opérations sous contrôle étranger, » explique Jacobson. « Ces navires ont souvent des liens avec le trafic d'êtres humains. »

L'Indonésie a mis la main sur des malfaiteurs qui avaient échappé aux ONG écologistes.

En mars, Jakarta a fait sauter le Viking, un navire nigérien recherché par Interpol pour le braconnage de la légine australe. La Sea Shepherd Conservation Society a poursuivi le dernier des navires « Bandit 6 » pendant des années, puis alerté Jakarta de sa présence dans les eaux indonésiennes.

« C'est de la dissuasion pure et simple, », a déclaré Pudjiastuti. « Vous pouvez naviguer librement sur tous les océans de la planète, mais quand vous pénétrez dans les eaux indonésiennes… il y a des conséquences. »

En outre, elles attirent les bateaux de pêche de tout le Pacifique occidental. Chinois, Vietnamiens et Malaisiens fournissent le gros des bateaux criminels, mais les navires de pêche et les navires commerciaux viennent des quatre coins du monde.

La présence de bateaux de pêche chinois est la plus problématique néanmoins, quand on sait que Pékin possède la plus grande flotte de cette région du monde, et est bien décidée à l'utiliser. Les îles Natuna et leurs eaux territoriales, qui s'étendent à 370 km des côtes, sont au cœur de la bataille des revendications de souveraineté sur la mer de Chine méridionale.

En mars 2013, le navire des garde côtes chinois CCG3210 a tenté d'intimider un bateau de patrouille indonésien en kidnappant les membres d'équipage d'un navire de pêche chinois interpellé par la patrouille. On soupçonne qu'ils aient sciemment perturbé les communications de l'équipage indonésien afin de les empêcher de demander de l'aide par radio.

Pékin a déployé une présence militaire de façon très agressive dans la mer de Chine méridionale, et a construit plusieurs navires de guerre de grande taille pour se faire respecter. De fait, le problème du braconnage n'est pas seulement le fait des gangs criminels, mais est en partie soutenue par l'État.

Dissuader la pêche illégale soutenue par des États-nations et défendue par des flottes puissantes, le dynamitage de chalutiers non armés ne suffira sans doute pas.