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Je suis travailleuse du sexe mais je ne couche pas

« Dire que je suis lesbienne est un bon moyen d’exciter les hommes sans avoir à coucher avec eux. »

par Judith Bouchoucha
26 Avril 2019, 7:39am

Photos: Teresa Suárez

« C’est plus fun de rentrer chez soi après avoir passé deux heures à torturer quelqu’un avec des pinces et de la cire qu’après une journée au bureau », m’explique Natacha, 24 ans, travailleuse du sexe et dominatrice. Il y a six mois, l’étudiante en master à Paris publie sa première annonce sur un site d’escorts féminines après des années de réflexions. Migrer dans la capitale l’a aidé à faire le grand saut. « J’ai toujours adoré le sexe et le BDSM mais je n’osais pas me lancer. »

Dans son annonce, elle poste quatre photos d’elle, nue pour la plupart. Elle affiche son visage sans craindre d’être reconnue. Elle se définit et révèle quelques-unes de ses pratiques sexuelles. La jeune femme y dévoile qu’elle est « lesbienne dans la vie » et qu’elle fait ce job « par plaisir et curiosité » pour « assouvir ses fantasmes». Elle me précise : « Dire que je suis lesbienne est un bon moyen d’exciter les hommes. En général, c’est plutôt agaçant, mais au travail je le tourne à mon avantage. » La travailleuse du sexe ajoute aussi que ses seules limites sont « le sang et le latex ». « Je suis allergique au latex au stade choc anaphylactique. C’est un peu con quand t’es dominatrice. » Elle se balade, la majeure partie du temps, avec des piqûres d’adrénaline dans son sac.

48 heures après la mise en ligne, Natacha découvre avec stupéfaction les 300 mails qui l’attendent. Elle les lit tous avec attention. Elle a notamment reçu une « candidature au poste de soumis », des demandes de personnes en situation de handicap et de couples hétérosexuels. « C’est probablement spécifique à la domination mais les gens sont hyper polis. Par contre, beaucoup t’écrivent pour te proposer des pratiques que tu n’as pas évoquées dans ton annonce », avoue-t-elle avec une pointe de regret. De plus, les tarifs - 250 euros pour une heure, 1500 euros pour une nuit - ne sont pas affichés sur le site. Ça coupe court aux discussions.

Sur les 300 demandes, elle répond à une vingtaine et en rencontre trois. « J’ai vu mes deux premiers clients il y a six mois, puis j’ai fait une pause avant de rencontrer le troisième. » Des hommes, parisiens, entre 45 et 50 ans, profil CSP+, soumis sexuellement. Avant de fixer un rendez-vous, la jeune femme se renseigne sur leur profil et leur demande une photo. « Je leur demande aussi leur niveau d’expérience dans le BDSM et les fantasmes qu’ils ont. » Grâce à ça, elle peut planifier ses séances sans pour autant suivre un scénario donné. « Ça me donne des indices pour savoir si j’y vais carrément fort ou pas. J’essaye de les satisfaire un minimum. » Elle reste toutefois ouverte à quelques modifications de programme.

« Je pourrais voir plus de clients mais comme ça paie bien je n’ai pas l’intention de bosser énormément », me dit-elle en riant. Les séances se font à l’hôtel. La domina se fait payer en avance et tient son timing. Elle ne pratique pas de rapports génitaux avec eux. « Les clients paient pour ton temps. Ils ne paient pas pour ton corps ou pour une action. » Par contre, elle me confirme qu’il lui arrive de « faire des choses » qu’elle n’aurait pas fait s’il n’y avait pas d’argent à la clé. Natacha considère que « si [les travailleurs.ses du sexe] vendait [leur] corps, on ne partirait pas avec à la fin de la journée. » Elle s’offre d’ailleurs le droit - non négligeable - de changer d’avis. « On avait prévu de faire de l’anal et finalement je n’ai pas envie. Désolée, mais je ne prends pas les réclamations. » C’est l’une des manières qu’elle a trouvée pour se sentir en sécurité. Malgré ça, Natacha a toujours une bombe lacrymo sur elle et une personne de confiance, travailleuse du sexe également, qui sait où elle est et combien de temps la séance doit durer.

C’est aussi pour ça qu’elle a choisi internet et pas la rue pour exercer son métier. « Je ne suis pas assez aventurière et je n’ai pas envie d’attendre dans le froid sur des talons de 12 cm. » Pour elle, le web est plus « safe ». Natacha compare d’ailleurs ses rendez-vous à des dates Tinder et confirme que ce n’est pas plus risqué. « Avec la loi de pénalisation des clients, c’est difficile d’en avoir dans la rue. » En effet, depuis le 13 avril 2016, l’achat de services sexuels est illégal et réprimé par la loi. Elle soutient d’ailleurs les actions du STRASS (Syndicat du Travail Sexuel) pour les droits des travailleurs.ses du sexe. « On est solidaires entre nous ! »

« Il aime qu’on lui pisse dessus »

Son client préféré est un "toilet slave". « Ce qui l’excite le plus c’est l’urophilie et la scatophilie. Il aime qu’on lui pisse dessus», m’explique la domina. Elle enchaîne : « Je ne suis pas à l’aise avec la scatophilie. » Pour lui, elle fait une exception. Les séances se passent chez lui et durent une vingtaine de minutes. « Il m’avait envoyé des photos tellement compromettantes de lui que je me suis dit qu’il n’allait pas me faire de mal. » Avec lui, la dominatrice prend du plaisir mais pas sexuel car elle est beaucoup moins attirée par les hommes. « Il y a une forme de complicité que j’apprécie. Et puis, il a l’air de tellement s’amuser, c’est touchant. »

Les autres lui demandent principalement des fessées ou de l’anal. « C’est humiliant de se retrouver à quatre pattes aux pieds d’une femme qui te fesse. Il y a toute la symbolique de la personne qui pénètre. Même si je n’adhère pas à l’image, ça me fait vivre. » Lorsqu’elle pratique l’anal avec ses clients, Natacha utilise ses doigts, ses mains, ses poings ou encore des plugs pour les pénétrer mais jamais sa bouche, « pour des questions d’hygiène ». Côté fringues, elle est adepte des tenues fétiches. Combinaison en vinyle, vêtement en cuir, bas résilles ou encore cuissardes. Sa préférée ? « Un body de catin ultime en lycra noir. »

Les jeux d’impact sont ceux qu’elle chérit le plus dans le BDSM. Fessées, fouets, cravaches, paddles, brosses à cheveux, livres, règles en métal… En bref, tous les instruments avec lesquels on peut donner un coup. « Le fouet c’est ce que je préfère », me confirme-t-elle avec entrain. On ajoute à la liste de « l’impact play » : les griffures, les morsures ou encore les crachats. C’est vraiment cette dimension de « jeux » qui lui plaît. La dominatrice peut aussi se servir d’un collier de soumission et elle pratique le bondage pendant ses séances. Elle me raconte une anecdote : « Pendant une soirée où je faisais ma promo, une meuf m’a demandé de la dominer. Le lieu proposait du matériel et elle a choisi une raquette de ping pong. Alors, je l’ai attachée [avec des menottes] et fessée avec. Elle ne m’a jamais arrêtée… J’ai fini par casser la raquette. C’était hyper drôle. »

« Quand je domine, j’ai de la tendresse pour le soumis même si je ne le montre pas. »

Natacha a toujours été intéressée par ces pratiques sexuelles. « J’ai mis très longtemps à oser en parler à mes partenaires. C’était frustrant. » Pendant ses séances elle applique les règles de sécurité et de consentement du BDSM. Par exemple, elle demande toujours un ou deux safe words [mot de sécurité, ndlr.]. Aucun de ses clients n’a jamais eu à les utiliser. « Quand je domine, j’ai de la tendresse pour le soumis même si je ne le montre pas. »

« Le travail du sexe, et le sexe en général, sont un domaine d’apprentissage infini. Ça me fascine un peu. » Elle envisage de faire sa carrière dans le travail du sexe même s’il devient de plus en plus compliqué de trouver des clients à cause la loi sur le proxénétisme. « Les sites ne veulent pas prendre le risque de diffuser les annonces d’escorts. » Son métier lui apporte de l’assurance et de la force. « C’est assez gratifiant de voir que les gens me font entièrement confiance. » Elle ajoute : « Je me sens plus satisfaite d’avoir fait ça plutôt que serveuse. J’ai beaucoup travaillé dans la restauration pendant mes études. C’est mal payé et épuisant. »

Natacha regrette cependant ne pas avoir reçu de demandes de femmes. « Les femmes ne payent pas pour du sexe. C’est rare les clientes. » Elle conclut : « Mais, si des lesbiennes lisent ton article, il faut qu’elles me contactent ! Ce serait merveilleux. »

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