Société

Quand les femmes transgenres veulent féminiser leur voix

Pour féminiser leur timbre, des femmes trans’ se lancent dans un travail vocal, long et fastidieux avec l'aide d'orthophonistes.

par Pauline Baron
17 Octobre 2018, 7:11am

Illustration : Gio Black Peter pour VICE FR 

« Bram, bram », « creum, creum », « vrac, vrac ». En voix de gorge puis de tête. Comme une chanteuse qui fait ses gammes. Mais malgré le micro posé sur le bureau, Joanne ne s’apprête pas à pousser la chansonnette. Si elle répète inlassablement ces drôles d’onomatopées avec son orthophoniste, c’est pour féminiser son timbre. Comme elle, de nombreuses femmes transgenres partent à la recherche de leur voix, celle qui correspond à la femme qu’elles sont. Un travail long et fastidieux pour « réhabituer les cordes vocales à utiliser une palette de tonalités perdues à cause de la mue et des injonctions sociales, » explique Lucile Girard-Monneron, l'orthophoniste de Joanne.

Septembre 2016, Joanne entre dans le cabinet de Lucile Girard-Monneron, traînant comme un boulet « cette voix ni aiguë ni grave dont [elle] avait honte au point d’éviter de parler », mais déterminée à lui redonner de la hauteur. Comme Joanne, Émilie est passée par les mêmes interrogations six ans plus tôt, malgré un premier échec : « Je n’étais pas prête psychologiquement à entendre ma voix évoluer. Mais elle était si grave et même gênante pour un homme ». Quant à Anastasia qui s’est exercée seule, « obtenir un timbre plus féminin représente un passage nécessaire de la transition sous peine, sinon, de la gâcher ».

« La perte des aigus chez les garçons est sociale, la voix mâle étant celle du pouvoir »

Pour obtenir la voix qu'elle désire, Joanne, elle, doit encore subir pour quelques séances le fameux « quart d’heure perroquet » ainsi nommé par son orthophoniste : assise face à elle, Joanne répète les onomatopées, puis les mots et enfin les phrases que celle-ci lui dicte. « Bram, brom… ; janvier, février… ; les chaussettes de l’archiduchesse… », entonnés en registres graves, puis aigus, tout en mimant la prononciation de l’orthophoniste. « Le glissando – c'est-à-dire, le fait de monter progressivement d’une voix de gorge à une voix de tête – redonne plus d’harmoniques, » commente Lucile Girard-Monneron, qui explique que « le positionnement de l’articulation au niveau de l’avant de la bouche, et non des molaires, comme pour les hommes, libère le larynx et fluidifie la voix ». Et on répète encore et encore pour que ces mécanismes deviennent automatiques, comme une musicienne qui ne regarde plus son instrument.

S’exercer vise aussi à se défaire de ses habitudes masculines. Un défi pour Joanne dont les « 48 ans à parler comme un homme pèsent sur la constance de la voix ». Cette difficulté, la jeunesse d’Anastasia l’a contrecarrée : « Le parler masculin dans les intonations ou les expressions ne m’avait pas encore influencé, d’autant plus que cela n’est pas représentatif d’un genre pour moi ». Reste une ultime clef qui peut empêcher d’accorder un timbre au féminin : les injonctions sociales, selon l’orthophoniste. « La perte des aigus chez les garçons est sociale, la voix mâle étant celle du pouvoir, explique-t-elle. D’où des patientes qui dans des situations notamment de travail, retombent dans le registre grave, gage de crédibilité ».

« On préjuge beaucoup sur les gens rien qu’en les entendant parler »

Christiane Taubira, Sylvie Joly ou encore Florence Foresti. Nombreuses sont les voix que Joanne a empruntées pour travailler cet aspect social. Bien droite sur sa chaise, elle savoure cet instant à déclamer la pièce de théâtre « Ils s’aiment » : « J’interprète Michèle Laroque bien sûr », s’amuse-t-elle, malgré un timbre qui retombe légèrement tant elle se concentre sur le texte et non sur son élocution. « Les pièces de théâtre ou les discours permettent de vivre divers sentiments qui modulent le timbre, explique l’orthophoniste. Car on a plusieurs voix qui varient selon les émotions ou l’âge, et quand on parle, on se met en scène selon trois éléments : qui je suis, quel est mon état d’esprit et qu'est-ce que je veux obtenir ». Pour Émilie, l'apprentissage s'est fait avec les poèmes de Prévert, mais Lucile Girard-Monneron préfère les lectures « fun », parce qu'il n'est pas simple « d’appréhender une nouvelle voix vue ce qu’elle représente ».

« La voix est un marqueur essentiel de l’identité, de l’image qu’on a de soi et qu’on renvoie, » liste-t-elle. « On préjuge beaucoup sur les gens rien qu’en les entendant parler ». Or « nos voix ne correspondaient plus à la personne, à la femme que nous sommes devenues », commentent Émilie et Joanne. Et c’est cette discordance qui incite les femmes transgenres à entamer un travail vocal ; quand ce ne sont pas les regards étonnés et les « Monsieur » qui fusent dès qu’elles prononcent un mot. Harmoniser voix et corps a même aidé Joanne à vivre pleinement sa féminité, si bien qu' « en entendant ma nouvelle voix, ma mère m’a appelée "ma fille" ». Il n’en fallait pas plus aussi pour qu’Émilie remette au placard ses habits d’homme.

Joanne, Émilie et Anastasia ne s’égosillent plus dans les graves sous peine de se faire mal. « Je reste dans une courbe médiane entre voix de tête et de gorge, avec laquelle je peux faire le clown », savoure Émilie. Avec son timbre suave, Joanne regrette d’être encore dans le contrôle mais se montre plus loquace. « En cas de voix très grave ou de patiente focalisée sur ça, on opte pour une opération de hauteur de la voix », concède Isabelle Wagner. Cette chirurgienne privilégie « la crycothyropexie [une opération visant à rendre plus aiguë la voix, NDLR] qui donne un petit coup de pouce à la voix sans l’altérer ». Une option inenvisageable pour Joanne et Émilie, tant elles redoutaient de se retrouver avec un timbre style Robocop.

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