Une fille dans la Boyzone

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Une fille dans la Boyzone

Clarisse Hahn filme des mecs entre mecs.
10.4.14

Congrats! est un magazine de garçons lancé l’an dernier par une bande de jeunes mecs. Il contient des photos de mecs habillés, des photos de mecs dénudés et plein d’histoires de mecs écrites pour les mecs (mais pas que). Tous les mois, Congrats! (via ses co-éditeurs Pierre-Luc Baron-Moreau et le photographe français Florent Routoulp) interviendra sur VICE.com en proposant des interviews sur la question « Qu'est-ce que devenir un homme ? ». Le prochain numéro de Congrats! est prévu pour octobre 2014. Pour leur premier article, ils ont arbitrairement décidé d’interviewer une fille.

Clarisse Hahn est une artiste française de 40 ans basée à Paris (et représentée par la galerie Jousse Entreprise). À la fois photographe et vidéaste, elle produit un travail documentaire à propos des communautés et de leurs codes comportementaux. Dans sa série Boyzone, sur laquelle elle travaille depuis la fin de ses études, elle s’est intéressée au corps masculin dans des situations où il est confronté à d’autres corps masculins.

Ses travaux en vidéo font actuellement l’objet d’un cycle de projection à la Cinémathèque française, qui s’étendra du 14 mars au 16 mai 2014. Clarisse était une des artistes de leur exposition THAT'S, HOW A MAN SMELLS BITCH !. Ils lui ont posé quelques questions au sujet de son boulot et elle leur a dit que la théorie du genre l'ennuyait profondément.

Congrats! : Comment as-tu démarré ton boulot à propos de l’identité masculine, Boyzone ?
Clarisse Hahn : Boyzone, avant d’être un projet à long terme, est l’une des premières vidéos que j’ai faites. J’ai été étudiante aux Beaux-Arts mais je suis malhabile : je ne dessine pas, je ne sais pas faire de sculpture, alors la vidéo s'est rapidement imposée comme le médium qui me permettait de transposer mes observations sur un mode instinctif, immédiat. Le premier Boyzone que j’ai fait remonte à 1998. On y voyait des hommes torses-nus en train de se promener dans un bois, au milieu de barbelés, avec des pitbulls qui rodent, ils boivent de la bière, ils sont un peu bourrés… Les gens qui voient la vidéo pensent que c’est un lieu de rencontre gay ; en réalité, c’était un squat où des hommes déambulaient, il se dégageait de leurs attitudes corporelles quelque chose qui m’a attiré.

Qu’en est-il de Boyzone 2 ?
C'est Boyzone - maître chien en fait, ça été tourné au même endroit mais plus tard. Il n’y avait plus de squatteurs, seulement un gardien assez jeune, en train de dresser son chien – là on aurait dit une séance sadomasochiste : il y avait une grande violence dégagée par le corps de cet homme, il frappait son chien qui ne bougeait pas. Peu à peu Boyzone est devenue une série où j’ai problématisé quelque chose que je filmais de manière intuitive : une certaine approche de la masculinité, du corps masculin, et de son expression au sein d’un groupe.

Lors des vidéos suivantes, as-tu élaboré un « casting » afin de savoir à quels groupes, quels individus tu allais t’intéresser ?
J’aime bien les rencontres au hasard.  Alors oui, parfois je cherche des situations, – par exemple le tournoi de foot des associations politiques kurdes – où je sais qu’il y aura des hommes, surtout dans le cas du foot où il y a une espèce de masculinité triomphante. Mais ça reste du hasard : je m’introduis dans le tournoi, et je laisse advenir les choses.

Il n’y a, pour l’instant, aucun Boyzone traitant de groupes d’hommes issus de classe sociale plus aisée. Penses-tu qu’il existe différentes masculinités selon les multiples origines sociales ?
J'ai plus souvent filmé des groupes chez qui Il existe cette culture de la rue, où l'espace public n'est pas seulement un lieu de passage, mais aussi un espace où on peut se poser. Donc c’est vrai, j’ai souvent filmé des groupes d’immigrés ou des personnes issues des classes populaires, car ce sont des corps qui se donnent beaucoup plus à voir, avec des attitudes très fortes. La bourgeoisie se laisse moins facilement attraper par une caméra, j’ai déjà essayé plusieurs fois.

Tu peux nous en parler ?
J'ai filmé des scouts dans un train – c’était des jeunes, ils devaient avoir 12, 13 ans, ils portaient des Rangers. Leur tentative d'incarner une hyper masculinité malgré leur corps encore enfantin et frêle m'a amusée. J’ai montré cette vidéo à la FIAC, une femme a reconnu le fils de l’une de ses amies du 8e arrondissement – et la famille a menacé mon galeriste d’un procès. C'est une habitude des classes bourgeoises de protéger leur image, parce que celle-ci joue un rôle dans le maintien de leur position sociale.

Ton travail peut-il être politique ? Non dans ta manière de filmer – qui reste assez neutre – mais dans le choix des sujets.
Oui il est politique, c’est certain. Le corps est politique. En revanche, je ne dirais pas que je suis neutre, simplement je ne pose pas un regard à thèse, qui imposerait un jugement a priori. Si je fais des films c’est dans une idée de connaissance du réel – et de moi-même.

Les écrits sur la masculinité, la représentation du corps masculin ou sur le genre t’ont-ils amené à te poser ces questions, ou bien est-ce plus naturel, intuitif ?
En fait, je ne connais pas bien les écrits sur le genre ! Par exemple, Judith Butler m’ennuie un peu. Pour moi, le genre c’est une conscience de soi au milieu des autres. Et puis Boyzone représente des situations sociales très précises, où le rapport de force et le rapport social sont très présents : les hommes que je filme jouent un rôle, ils sont en représentation, ils sont en train de donner des signes d’appartenance à un groupe, de se calquer sur les attitudes dominantes dans le groupe, c’est à dire sur des stéréotypes comportementaux. Mais on voit aussi certains hommes résister à ces stéréotypes, ne pas y adhérer. Boyzone c’est ça : des individus face à la violence de la norme. Comme ce jeune mexicain pendant un rodéo, qui se fait piétiner par le taureau qu’il chevauchait : il est en train de passer une sorte de rite initiatique pour accéder à l’âge d’homme, pour devenir comme les autres « rancheros » du village, et ça passe par la violence.

Et le fait que ce soit une femme qui filme des hommes ? Ce n’est pas la même chose que si c’était un homme, on suppose.
Dans Kurdish Lover [documentaire sur le quotidien d'une famille au Kurdistan], on voyait des militaires qui arrivaient dans un village kurde et prenaient position avec leur mitraillette – je les ai filmés avec insistance. Il s’agissait de jeunes en train de passer leur service militaire et j’ai remarqué que le fait d’être fixés longtemps par une femme leur avait fait perdre leurs moyens. Mais il est rare que ce soit aussi flagrant.

Quel est ton point de vue sur les gens qui associent ton travail à l’esthétique gay ? Et ce, même si tu es une femme ?
Je crois que c’est simplement parce que dans l’histoire de l’art, le corps masculin a été représenté presque exclusivement par des hommes, et le corps masculin sexualisé a forcément une connotation homo-érotique. C’est pourquoi, lorsqu’une femme représente une érotisation du corps masculin on pense tout de suite à une érotique gay, parce que celle-ci a dominé la représentation de ce corps jusqu’à la moitié du XXe siècle.

Et, pourquoi ce titre : Boyzone ? Ça a un quelconque lien avec le boys band ?
Je sais que c’était un boys band en effet, mais en fait, ça remonte à l’époque où je vivais à Londres pour mes études. Mon colocataire Yvan, ramenait souvent à la maison un magazine qu’il trouvait dans les bars gay le soir, un mélange de pubs, de photos d’hommes sexy, d'histoires porno – ça s’appelait Boyzone. J'ai filmé Yvan en slip, en train de téléphoner alors qu'il venait de se réveiller, puis il dansait sur la table. C'était l'un de mes premiers Boyzone. Yvan est mort peu après, d'un accident. Boyzone, c'est un mot qui me fait penser à lui.

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