Illustration : Kelsey Wroten

J’ai été élevé par des parents polyamoureux

La plupart des gens pensent que mon enfance ressemblait à une orgie sous amphétamines – mais ma famille était tout aussi normale que les autres.

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04 Juin 2015, 5:00am

Illustration : Kelsey Wroten

Peu de symboles culturels ont autant de poids que la famille nucléaire – celle qui est composée de deux parents hétérosexuels, deux enfants, un chien et une jolie maison délimitée par une petite clôture blanche. Je n'ai absolument rien contre ce type de structures familiales – mais je n'ai pas du tout été élevé ainsi.

Mes parents sont polyamoureux, un mélange de grec et de latin pour désigner la non-monogamie amoureuse avec le consentement de chacun des partenaires concernés. Enfant, je vivais avec mon père, ma mère, le partenaire de ma mère, et pendant un temps, le partenaire du partenaire de ma mère. Ma mère pouvait avoir jusqu'à quatre partenaires à la fois. Mon père en avait un aussi. J'ai été élevé par un réseau d'adultes aux relations non-exclusives mais stables sur le long terme, parfois pendant des dizaines d'années.

La première fois qu'ils me l'ont expliqué, je devais avoir 8 ans. Mon petit frère de 4 ans a demandé pourquoi James, le partenaire de ma mère, passait autant de temps avec nous.

« Parce que je l'aime », a dit ma mère, très simplement.

« Tant mieux », a répondu mon frère, « parce que je l'aime aussi. »

Ça n'a jamais été plus compliqué que ça. Avec du recul, c'est ce que je trouve le plus extraordinaire dans notre situation : à quel point elle était ordinairement ennuyeuse. J'aurais presque voulu que ce soit plus excitant que ça – on s'imagine parfois que j'étais un gamin aux yeux écarquillés, qui tombait sur des orgies sous amphétamines avec des mimes, des nonnes, des poules. Mais non – ma famille était aussi normale et dysfonctionnelle que toutes les autres.

Je n'en ai jamais voulu à mes parents de traîner avec leurs partenaires. On allait tous ensemble au cinéma et en vacances. Plus d'adultes à la maison signifiait plus d'amour et de soutien, et plus de personnes pour s'occuper de nous. Mon père et James n'étaient pas jaloux ni ennemis, très loin du clash de mâles alpha que l'on pourrait imaginer. Ils étaient plutôt bons amis.

Je me souviens de la première fois où James m'a engueulé. J'avais 8 ans et j'avais failli marcher au milieu de la route, quand il m'a ramené sur le trottoir et m'a crié dessus parce que je n'avais pas regardé à gauche et à droite avant de traverser. Je me souviens avoir pensé : Oh, cette grande personne a aussi le droit de m'engueuler ? Mais il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour réaliser que ça voulait aussi dire qu'une autre grande personne veillait sur moi – et m'éviterait de me faire écraser – et que c'était finalement une bonne chose.

Le bonheur régnait à la maison – tant mieux, parce que l'école était un vrai cauchemar. Je bégayais et j'avais un penchant pour les ballades des années 1980 – parler à quiconque de ma situation familiale serait revenu à me tirer moi-même le slip. Un gamin était emmerdé par des brutes (étonnamment patriarcales) juste parce qu'il avait un père au foyer – je n'allais quand même pas révéler que ma mère avait quatre petits copains. Je n'avais qu'un seul meilleur ami (un plus grand cercle social m'aurait détourné de mon chemin spirituel, qui consistait à étudier des encyclopédies Star Wars et à vivre des épiphanies masturbatoires). C'était le seul à connaître ma situation familiale, et il s'en fichait.

Notre paroisse, en revanche, a fini par l'apprendre. On était très proche de notre paroisse, une église anglo-catholique de l'est de Londres – ma mère donnait même des cours de catéchisme. Nous n'avons jamais menti à propos de notre famille – nous ne voulions juste pas le crier sur tous les toits. James était « un ami de la famille », et ça a marché quelque temps. Au bout d'un moment, malgré tout, notre petit secret a été révélé. Quelqu'un avait fouillé sur le web et trouvé le LiveJournal de ma mère, et tout le monde a su que ma famille était poly.

La plupart des gens ont tenté de comprendre, mais tout le monde n'en était pas capable. Une des familles était tellement opposée au mode de vie de mes parents qu'ils ont été jusqu'à interdire à leurs enfants de jouer avec nous. Ils ont fini par appeler les services sociaux, confondant polyamour parental et maltraitance, et ont envoyé une flopée d'agents sociaux chez nous. Je me rappelle, j'étais assis dans le salon avec mes jouets robots dans chaque main, à essayer de les convaincre que mes parents ne me faisaient aucun mal.

Des bons parents sont des bons parents, peu importe s'il y en a un, deux, trois ou quatre. Par chance, les miens étaient incroyables.

Aujourd'hui, si je mentionne aux gens que mes parents sont polyamoureux, les réactions oscillent entre « c'est trop bizarre » et « c'est trop cool ». La plupart apprécient la nouveauté. Certains se sentent menacés, mais se rassurent quand je leur explique que ce n'est pas une critique de la monogamie.

Je pense que mon enfance a façonné ma personnalité dans le bon sens. du terme J'ai pu parler à des adultes de plein de milieux différents, que ce soient les partenaires de mes parents, leurs partenaires, les partenaires de leurs partenaires, ou qui que ce soit. J'ai vécu avec des hétérosexuels, des gays, des bi, des trans, des écrivains, des scientifiques, des psys, des adoptés, des bermudiens, des Hongkongais, des riches, des bénéficiaires d'aide sociale. Mûrir dans ce melting-pot m'a vraiment ouvert l'esprit, et m'a aidé à devenir l'homme que je suis aujourd'hui.

Je n'ai jamais envié mes amis qui avaient des parents monogames. Je connaissais des gamins qui vivaient avec deux parents, ou un seul, ou des beaux-parents, ou leurs grands-parents, ou des oncles et tantes. Du coup, ce que je vivais n'avait pas l'air étrange. J'imagine qu'il y a peu de différences entre la façon dont les parents monogames ou polyamoureux peuvent « détruire » leurs enfants. Des bons parents sont des bons parents, peu importe s'il y en a un, deux, trois ou quatre. Par chance, les miens étaient incroyables.

Je ne pense pas du tout que le polyamour soit supérieur à la monogamie – c'est juste différent. Mais j'aimerais qu'il soit moins stigmatisé. Seulement 17 % des cultures humaines sont strictement monogames ; la grande majorité des sociétés humaines fonctionnent avec une grande diversité de mariages. Il n'y a pas de famille traditionnelle. Dans son livre Le Sexe à l'Aube de l'Humanité, Christopher Ryan avance que la monogamie humaine ne date que de la révolution agricole. Avant ça, on vivait dans des petites communautés et partageait nos propriétés (nourriture, toit, bâtons de bois, pagnes de tigre à dents de sabre, etc.) La monogamie s'est développée après l'agriculture, pour des questions de paternité et d'héritage de biens matériels. Ryan pense que nos attitudes romantiques modernes sont inutilement puritaines, « un sens victorien démodé de la sexualité humaine qui se confond avec notre désir de propriété ». Depuis le XXe siècle, beaucoup se sont mis à retourner à nos racines polyamoureuses, suite à la révolution sexuelle, au féminisme, et par extension à l'indépendance financière grandissante des femmes. Ce mouvement ne fera que s'accélérer.

Beaucoup de personnes me demandent si avoir des parents polyamoureux a formé ma façon de voir l'amour en tant qu'adulte, et c'est difficile de répondre à ça. Grandissant avec le polyamour comme norme, la monogamie m'avait l'air étrangère et contre-intuitive. On peut aimer plus d'un ami ou un membre de sa famille à la fois, donc l'idée que l'amour romantique ne pouvait être que linéaire me dérangeait. J'ai la vingtaine aujourd'hui, et j'ai plusieurs partenaires (bien que ce soit plus pour ma libido que par conviction philosophique). Je ne me considère pas poly, mais je suis ouvert, je peux avoir plusieurs partenaires ou une seule.

La vie n'est que lutte et souffrance ; le reste se résume à l'amour et la pizza. Pendant l'infime moment cosmique qu'on passe sur ce grain de poussière qu'est notre planète, est-ce qu'on pourrait simplement accepter que l'amour reste l'amour, même l'amour interracial, entre même sexe, ou poly ? La discrimination amoureuse est une maladie du cœur – et la pizza en provoque déjà bien assez.

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