prison

Entre les murs de l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Porcheville

Dans le seul EPM d’Île-de-France, la violence est quotidienne. Les jeunes disent subir de mauvais traitements et décrivent une justice expéditive.

par Theo Englebert
31 Mai 2019, 7:38am

@M. Bureau / AFP

« Madame la sénatrice, si je ne vous envoie pas une lettre c’est qu’ils l’auront déchirée », jure Liam*, 17 ans, qui craint les représailles de l’administration. L’adolescent est détenu dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Porcheville dans les Yvelines. Lundi 13 mai, nous accompagnons Esther Benbassa, sénatrice écologiste de Paris, qui exerce son droit de visite des lieux de privation de liberté. Seul établissement de ce genre en région parisienne, l’EPM de Porcheville compte 60 places. Cinquante-cinq jeunes âgés de 13 à 17 ans y sont actuellement détenus. Leur séjour dure en moyenne trois mois.

Nous nous engageons dans les couloirs défraîchis de l’établissement accompagné de sa directrice, Nathalie Jaffré, et du chef de détention avant d’être rejoint par le responsable de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Mis en place en 2002, les EPM devaient initialement remplacer les quartiers pour mineurs des maisons d’arrêt. Rien ne s’est passé comme prévu. D’après les dernières statistiques du ministère de la Justice, 141 mineurs étaient incarcérés dans les maisons d’arrêt d’Île-de-France le 1er avril 2019.

« De plus en plus, on devient ce que l’on ne voulait pas être »

Dès notre arrivée à Porcheville, nous nous interrogeons sur les raisons qui peuvent amener un adolescent entre ces murs. « Ils ont déjà eu des passages à la PJJ, des placements, des mises à l’épreuve... Les alternatives ont été largement épuisées », commente d’emblée Nathalie Jaffré, la directrice de l’établissement. Précision importante : d’après la direction elle-même, 90% des jeunes enfermés à Porcheville sont des prévenus. Ils ne sont donc pas encore jugés. À l’échelle nationale, 848 mineurs étaient incarcérés en France le 1er avril 2019, dont 82 % de prévenus.

« De plus en plus, on devient ce que l’on ne voulait pas être ». L’inscription, tracée au marqueur par un adolescent, s’étale sur le mur d’une cellule. Les jeunes prisonniers les repeignent de leur désespoir. La violence des propos qui recouvrent les cloisons laisse le lecteur sans voix. Elle donne le ton de la visite et illustre l'inefficience du dispositif carcéral en termes de réinsertion. L’inconfort des cellules est total. Quelques mètres carrés de vide et un matelas ignifugé dur comme du béton. Les couvertures accrochées aux barreaux des fenêtres servent de rideaux.

« Treize piges, 3 mois ferme, 14 piges, 4 mois en mandat de dépôt... » La liste s’allonge sur les murs des salles de bain. Les occupants successifs des cellules ajoutent leur âge et la durée de leur séjour sous l’inscription de leur prédécesseur. Les espaces dédiés à l’hygiène sont couverts de moisissures, les murs s’effritent et les toilettes sont tapissées d’une épaisse couche d’excréments probablement jamais nettoyée. « On ne lave pas son honneur avec une bonne douche », a écrit sur la paroi de sa cellule un détenu revanchard.

La directrice reconnaît un niveau de violence plus élevé que dans les prisons accueillant des détenus majeurs. « La violence a des causes multiples. Il peut s’agir d’une frustration ou de l’incompréhension des décisions du personnel », détaille-t-elle. À l’entendre, c’est donc de la faute des enfants si le climat est particulièrement éruptif dans son établissement. Pour le responsable de la PJJ sur place : « La violence reste à la marge. Elle existe certes. Mais il n’y a pas de sentiment de peur ou de gêne ». L’homme a effectivement l’air parfaitement à l’aise dans son rôle. Il échange des mots complices avec les surveillants, sourit, pose ses mains sur les épaules des jeunes adolescents que nous croisons. « Je parle bien sûr de la violence qui vise le personnel », précise-t-il. Selon lui, le fait que les détenus mineurs demeurent constamment en présence des membres du personnel rend la situation incomparable avec une prison classique.

« Faut faire quelque chose pour nous. Il n’y a que l’école qui est bien. On mange mal et on veut sortir plus... Ici, il n’y a pas de plaques, pas de frigo », fulmine un gamin à travers les barreaux de sa cellule. Dans la salle à manger de l’unité de vie voisine, de la purée et du poisson prennent l’air sur une desserte. Au centre de la table, un bac en plastique transparent à demi-fermé par du film alimentaire laisse apparaître une mixture peu engageante dans laquelle flottent des formes noires. « Des champignons à la grecque ! », claironne fièrement la directrice face à nos mines interrogatrices.

« Nos cellules sont fouillées à 6 heures du matin pour rien. Certains surveillants entrent quand je prends ma douche » – Gabriel

Chaque unité de vie, composée de 10 cellules, dispose d’une pièce de détente. Dans l’espace collectif, une table, trois chaises et un babyfoot trônent en guise de mobilier ainsi que quelques-uns des jeux de société les plus chiants disponibles sur le marché. Piètre équipement pour accueillir dix jeunes en pleine crise d’adolescence.

« Bonjour, madame la sénatrice », lâche Liam quand nous entrons dans la salle à manger de son unité. Les cinq mineurs présents sont visiblement prévenus de notre arrivée. Ils choisissent malgré tout de dénoncer leurs conditions de détention. « On mange mal, les surveillants sont insolents, ils nous parlent mal… Il y a des surveillants qui rentrent dans nos cellules et qui nous frappent. Si on se défend, ils reviennent à dix », s’indigne timidement Liam sous l’œil réprobateur de la directrice et du chef de détention. « Nos cellules sont fouillées à 6 heures du matin pour rien. Certains surveillants entrent quand je prends ma douche », appuie, Gabriel*, un autre jeune de 17 ans. La directrice assure pour sa part ne pas avoir connaissance de tels agissements et le chef de détention gardera le silence pendant le reste de la visite. « On va tous aller au mitard maintenant », s’alarme Liam que la sénatrice peine à rassurer.

La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre à travers la détention. La cinquantaine de jeunes détenus sait désormais que la sénatrice est venue visiter l’établissement. Ils hurlent de toutes leurs forces, sifflent, insultent les matons et tapent sur les barreaux de leurs cellules pour attirer l’attention. L’administration nous invite à nous éloigner du raffut pour poursuivre la visite. En tendant l’oreille, on distingue les doléances proférées sous le couvert du barouf collectif. « Les surveillants, ils nous cassent la gueule ! Surtout le chef de détention ! », s’époumonent les gamins. Décidément, l’imposant geôlier qui nous accompagne inspire la crainte et déchaîne les rancœurs.

« Ici, tu vas en commission de discipline et tu es puni quoiqu’il arrive. Même si on n’a rien fait, la parole des surveillants est toujours supérieure à la nôtre », s’offusque X*. C’est malheureusement le message que retiennent les jeunes socialement démunis, vulnérables et marginalisés qui passent par les établissements pour mineurs du ministère de la Justice : leur voix comptera toujours moins que celle des autorités. Or, rien n’est moins faux et parfaitement contraire aux principes fondamentaux du droit français. Encore faudrait-il que ces gamins soient mis au parfum.

Confrontés aux conditions de détentions abominables de l’EPM et aux témoignages concernant les violences commises par le personnel ainsi que la justice expéditive de l’administration, nous avons naturellement demandé à la directrice si les jeunes détenus étaient informés de la possibilité d’introduire des recours administratifs pour faire valoir leurs droits. « Oui bien sûr ! Dans le livret d’accueil. », nous répond la fonctionnaire avec aplomb. Elle refuse cependant de nous fournir le document en question. Étonnant.

Nous nous sommes procuré le fameux livret destiné aux détenus qui arrivent à Porcheville ainsi que celui distribué par l’administration à leurs familles. Contrairement à ce qu’affirme Nathalie Jaffré, pas une seule ligne n’est consacrée aux voies de recours dont disposent les prisonniers. Par ailleurs, l’établissement est sous vidéosurveillance, mais « les images ne sont pas exploitées dans le cadre des procédures disciplinaires », regrette le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) dans son dernier rapport sur Porcheville.

À en croire les jeunes, les sanctions pleuvent à l’EPM de Porcheville. Plusieurs régimes spécifiques existent dans l’établissement. L’unité 6 abrite un régime différencié de « prise en charge renforcée ». Les contours de la sanction s'avèrent vagues et le livret précise que les mineurs peuvent y être envoyés après la « répétition d’incidents minimes » parmi lesquels figure un « comportement limite ». Comprenne qui pourra. « La 6, c’est pour ceux qu’ils ne peuvent pas mettre en QD [quartier disciplinaire, NDLR] », résume Liam.

Le quartier disciplinaire où les enfants peuvent être placés à l’isolement entre 3 et 7 jours se compose d’un alignement de cellules miteuses dont l'accès est protégé par une épaisse porte puis par une grille. Les geôles répugnantes où restent confinés les adolescents sont équipées uniquement d’un lit et d’un bloc sanitaire en inox rouillé et crasseux. « Ben elles sont propres ces cellules ! », s’exclame Nathalie Jaffré feignant de ne pas comprendre le dégoût qu’elles inspirent.

Pour le moment, la sénatrice n’a pas reçu la lettre promise par Liam. Devant le journal télévisé de France 3 qui rend compte de la visite d’Esther Benbassa à l’EPM, Liam, Gabriel et leurs codétenus ont sûrement avalé leurs olives à la grecque de travers. « Condamnés pour meurtre, viol ou terrorisme, certains d’entre eux sont de multirécidivistes », narre la voix off du JT pour introduire les ados. L’écrasante majorité d’entre eux est en détention préventive. Ils sont donc présumés innocents aux yeux de la Justice et de la société.

Les voix adultes qui leur martèlent qu’ils sont coupables et les dénis de justice quotidiens de l’administration poussent ces jeunes à croire qu’ils auront toujours tort. Difficile pourtant d’imaginer leur réinsertion sans réhabiliter leur confiance dans la Justice.

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