Sports

Il faut sauver Nicolas Anelka

Tentative de réhabilitation du joueur auquel le documentaire Netflix « Anelka : L'Incompris » ne rend pas justice - alors que c'était pourtant le but.
07 août 2020, 11:01am
Nicolas Anelka PSG

« The more successful the villain, the more successful the picture », disait le père Hitchcock à propos des méchants dans le 7e art. Et si le foot français était un film, Nicolas Anelka serait en très bonne place dans le panthéon des têtes de Turc charismatiques. L’ancien attaquant international a accumulé les choix de carrières discutables, les prises de bec spectaculaires et les sorties médiatiques suicidaires, tout ça – au grand dam du public – sans exprimer la moindre repentance.

« Plonger dans la rhétorique de Nicolas Anelka, c’est entrer dans un monde à part : le monde d’Anelka, construit selon ses propres normes et son propre système de valeurs », écrivait Jérôme Latta dans les Cahiers du Football il y a 10 ans, au moment d’analyser une interview du joueur – alors à Chelsea – dans France-Soir. « Anelka déballe tout / 4 pages spéciales / Interview Explosive ». L’occasion à l’époque pour le joueur de revenir sur ses responsabilités (aucune) au cœur d’un des pires fiascos de l’histoire des Bleus : les insultes qu’il aurait proférées à l’encontre du sélectionneur Raymond Domenech, son expulsion du groupe, le fameux bus magique de Knysna et, in fine, la piteuse élimination de la Coupe du monde.

Il doit y avoir une forme de naïveté à penser que mater un documentaire produit par Black Dynamite (Le K Benzema, Sardou, le film de sa vie) et diffusé par Netflix permettrait de percer les mystères de ce monde-là. Parce qu’il est ostensiblement piloté pour ne froisser personne (à part Steve Clarke, éphémère entraîneur de West Bromwich Albion)  et composé d’une heure et demie d’intervenants triés sur le volet pour ne pas rentrer dans le lard du principal intéressé (dont Emmanuel Petit qui ne sait pas très bien ce qu’il fait là et ce qu’il dit). Sans surprise, aucune facette inattendue de la vie d’Anelka n’y est dévoilée, aucune fêlure n’y est soudainement révélée et les propos sont sensiblement les mêmes que ceux qu’il a tenus tout au long de sa carrière – aujourd'hui, il a clairement d’autres choses à foutre comme s’occuper de ses gosses et tenter de les dégoûter du foot.

La personnalité de Nicolas Anelka exerce encore une espèce de fascination chez les fans de foot assez dur à expliquer au profane. C’est un personnage assez inhabituel dans le monde capitonné du ballon rond et, en même temps, l’archétype du joueur talentueux qui n’a pas eu une carrière à la hauteur des promesses entrevues. Anelka c’est un crack, cuvé INF Clairefontaine, l’ENS des écoles de foot, qui termine sa formation au Paris Saint Germain à une époque où le club de la capitale ne sort pas encore des pelletées de jeunes Titis chaque année. Un modèle de précocité, programmé pour réussir, assez éloigné des success-stories préférées des Français, celles des joueurs passés sous les radars des centres de formation et qui percent dans le foot pro sur le tard, au mérite ou en empruntant un chemin de traverse, cf. les trajectoires d’Eric Carrière ou, plus récemment de Mathieu Valbuena.

Comme de nombreux supporters du PSG, je me suis d’abord senti trahi par l’homme. En quittant le club à 17 piges après des bribes de match (que je ne me rappelle pas avoir vu pour être tout à fait honnête), Anelka s’engouffre dans la brèche offerte par l’arrêt Bosman et la libre circulation des joueurs en Europe. À l’époque, à part Nantes ou l’AJ Auxerre, reconnues pour la qualité de leur formation, peu d’équipes accordaient leur confiance aux jeunes du cru et Anelka devait le sentir. Parti avant que je puisse profiter de son talent, je l’ai quand même suivi d’un œil gagner des trophées sans vraiment prendre son pied puis revenir au PSG, star du projet Paris/Banlieue insufflé par le président Laurent Perpère qui sera un échec. Anelka débarque bob PUMA sur la tête et jambe de pantalon relevée au-dessus d’une cheville mais nul n’est prophète en son pays. Il marque sans convaincre et, en froid avec le coach Luis Fernandez – ce qui lui fait un point commun avec Ronaldinho – repart en Angleterre et traîne un fort sentiment de gâchis.

Liverpool puis Manchester City. Un détour par la Turquie puis un retour à Bolton et enfin Chelsea où il semble s’épanouir. Mais en 2008, on souffre un peu avec lui quand il rate son tir au but repoussé par Edwin van der Sar en finale de Ligue des Champions contre Manchester United. Dans L’Incompris, il parle de trahison mais oublie que, 48 heures après le match, il s’était répandu dans la presse, accusant le coach Avram Grant de l’avoir fait rentrer pendant les prolongations sans échauffement. Comme Alceste dans Le Petit Nicolas, ce n’est jamais vraiment sa faute.

Nicolas Anelka a probablement un égo surdimensionné, une arrogance de façade qui a dû le protéger à certains moments d’une carrière traversée par les doutes. Bien sûr, le documentaire montre un homme qui, en se croyant systématiquement dans son bon droit, fuit en partie ses responsabilités. Pourtant, on a aussi envie de le croire quand il raconte qu’à Arsenal, Dennis Bergkamp et Marc Overmars ne se parlaient que néerlandais sur le terrain et ne lui faisaient pas de passes. On a envie de le défendre quand, salarié d’une entreprise lambda, il demande à pouvoir discuter avec son supérieur hiérarchique pour évoquer une situation qui le tracasse. Pas de chance, au Real Madrid, visiblement, ce n’est pas si simple d’obtenir un rendez-vous RH pour discuter de son manque de temps de jeu.

Toute sa vie, Nicolas Anelka aura la sensation d’avoir cristallisé une haine viscérale. Il aura été le bouc émissaire des fans, des médias, des entraîneurs, des sélectionneurs et même des politiques. Parce que noire, parce que venant de Trappes, parce que jeune avec une capuche sur la tête, il est assimilé à un « caïd immature » par Roselyne Bachelot, par les Guignols et même par Fabien Onteniente dans Trois zéros qui s’en inspire pour un personnage de joueur totalement teubé qu’incarne Stomy Bugsy.

Comme s’il avait accepté son sort, Anelka n’a jamais cherché à lutter contre cette image. Parce que trop orgueilleux pour se soucier de l’avis des autres ? Parce qu’il ne savait pas comment renverser médiatiquement l’étiquette de fouteur de merde ? Un ami, un brin éméché, soulignait sa dimension romantique à l’observer garder le cap en permanence quitte à s’enfoncer dans sa rectitude, avec parfois toutes les contradictions que cela comporte. Même le documentaire ne lui ressemble pas. Anelka confiait en marge de sa promo une rare fierté : celle d’avoir ouvert la voie à des joueurs comme Kylian Mbappé. Peut-être voulait-il dire aussi, d’avoir montré tout ce qu’il ne fallait pas faire pour devenir une star adulée du foot mondial.

Après une première année dans le vestiaire des Gunners, la presse anglaise avait fini par le surnommer Le Sulk (le boudeur) moquant son attitude indolente et son expression souvent renfrognée sur la pelouse d’Highbury. Lui qui admettait en toute sincérité se faire chier royalement à Londres sans ses potes expliquait à FourFourTwo ne pas avoir envie de se forcer : « Aux gens qui se plaignent parce que je ne souris pas sur le terrain, je leur réponds que je souris quand il y a quelque chose qui me fait sourire, genre un but. » C’est son droit et il ne devrait pas être puni pour ça. Si toute cette histoire balancée sans filtres ne vous donne pas envie de le serrer dans vos bras, vous n’avez probablement pas de cœur en fait.

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