© Lily Creightmore (Drag City)

Tim Presley : « La communauté, en soi, c’est bien, mais une scène, c’est toujours de la merde »

Sur son excellentissime nouvel album, le Californien chasse les fantômes des Kinks, de son addiction aux opioïdes et de ses crises d'angoisse. Tout en prenant toujours soin de se tenir à l'écart des bandes, des modes... et un peu de l'époque.

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14 Janvier 2019, 9:06am

© Lily Creightmore (Drag City)

En juillet dernier, pile entre la sortie de Hippo Lite (deuxième album de Drinks, le duo de Tim Presley et Cate Le Bon) et Joy (deuxième album de Tim Presley avec Ty Segall), on décidait de redonner un petit coup de marteau sur le cercueil du rock. Pas un coup en traître, au contraire, un coup presque mélancolique, pas dépourvu d’espoir. Puisque l’industrie musicale s’est détournée du cadavre, il reste tout loisir aux vers gourmands d’y creuser leurs trous pour les bonnes raisons - la passion désintéressée, l’énergie sexuelle, l’appel du boucan, ce genre de déclencheurs jamais démodés. S’il nous faut des héros, ce seront ceux qu’on se choisit, pas des messies labellisés.

Tim Presley possède la plupart des qualités pour remplir cette mission. D’abord parce qu’il a signé deux des meilleurs albums rock de l’année écoulée (suscités) et récidive, sans reprendre son souffle, avec I Have To Feed Larry’s Hawk, peut-être son chef d’oeuvre solo. Ensuite parce qu’il sait mieux que quiconque résoudre l’équation entre tradition et modernité, assumant ses influences (garage et pop psyché 60’s) pour en tirer une substance toujours plus personnelle. Et puis parce qu’il se tient à l’écart des bandes, attitude saine, inspirante, nécessaire même. Enfin, Presley a une vraie gueule rock, angélique et précocement abîmée, coiffée comme Ray Davies en 66 mais éclairée d’une ironie toute contemporaine.

Cette ironie, c’est ce qui nous faisait à la fois convoiter et redouter le dialogue avec le Californien. On avait assez lu d’interviews où il répondait par monosyllabes, à côté ou au dixième degré. Certains héros sont de mauvais clients, c’est comme ça, il vaut mieux les laisser tranquilles et éviter de mettre tout le monde mal à l’aise. On a fini par l’appeler et tout s’est très bien passé, comme souvent quand on part avec un a priori négatif (peut-être cela nous rend-t-il meilleurs ?). Tim s’est révélé avenant, sincère, presque volubile par endroits. Et a dressé en filigrane une définition du rock qui nous botte. Imparfaitement humaine, lestée de paradoxes, héroïque à force de ne pas chercher à l’être.

Noisey : Hello Tim, comment vas-tu ?
Tim Presley : Pas mal… je reviens juste de New York donc je suis un peu fatigué. Et toi ?

On fait aller. Tout le monde est fatigué, c’est fatiguant.
C’est vrai. Ça irait sans doute mieux si on décidait tous ensemble d’arrêter de se plaindre.

J’aimerais faire un point sur tes pseudos, parce qu’on commence à s’y perdre. Il y a eu White Fence, WX, l’album The Wink sous ton nom de baptême, maintenant c’est Tim Presley’s White Fence… Tu cherches à emmerder les employés de Discogs ?
Non, même si l’idée n’est pas pour me déplaire. Au départ, je voulais publier cet album à nouveau sous mon nom, mais je sentais qu’un truc clochait. Certains leviers de mon cerveau White Fence étaient activés. Selon moi, I Have To Feed Larry’s Hawk se situe à mi-chemin entre ces deux pôles que sont The Wink et les disques de White Fence. D’où mon besoin de combiner les deux.

A quelles nécessités répondent ces différents « cerveaux » ?
C’est dur à expliquer. The Wink a été le fruit d’une collaboration étroite avec Cate Le Bon, qui l’a entièrement produit, et au final, j’avais l’impression d’entendre une version étrangère, presque extra-terrestre, de moi-même. Quelqu’un qui était à la fois moi et pas moi… Un peu comme dans le film L’invasion des profanateurs.

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© Lily Creightmore

C’est d’autant plus étonnant d’avoir choisi ce disque pour mettre ton nom en avant.
C’était une manière de me tester, de me mettre en danger. J’avais l’impression de me tenir en équilibre sur une crête, avec tout ce que ça peut avoir d’effrayant et de galvanisant. Comme de tester une drogue pour la première fois ou de conduire une voiture de course. À l’inverse, White Fence, c’est la petite maison où je peux me réfugier. Les meubles ne changent pas de place, les sensations sont connues. C’est toujours plus confortable d’avoir un dérivatif.

I Have To Feed Larry’s Hawk est ton troisième album en moins d’un an, après Hippo Lite de Drinks et Joy avec Ty Segall. Tu penses que tout ce que tu fais mérite d’être publié ?
Non, je ne pense pas être si talentueux que ça. J’aime faire des disques et, pour être honnête, je crois bien que j’en ai besoin. C’est la seule manière que j’ai trouvée pour prendre mon pied. J’accepte les critiques parce que ça fait partie du jeu, mais crois-moi, je n’essaye pas de devenir célèbre. J’ai juste ce désir impérieux de faire. De créer et d’avancer.

Est-ce que tu réécoutes tes disques après parution ?
Je ne l’avais jamais fait jusqu’à récemment. En le faisant, j’ai surtout été frappé par le manque de précision de mes vieux albums, leur côté brouillon presque volontaire. Pendant les premières années de White Fence, je ne mangeais pas, je ne dormais pas et je prenais d’énormes quantités de drogues. Mais dans le bon sens, hein, pas pour faire la fête. Je n’ai jamais été Mötley Crüe. J’étais juste obnubilé par ce que je faisais. Je vivais comme un moine.

Un moine défoncé.
Haha, exactement.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui ?
Je me suis un peu désintoxiqué parce que c’était devenu nécessaire. Et c’est, je crois, ce qui est intéressant sur ce nouvel album. On peut l’écouter comme un journal musical qui raconte comment j’ai décroché des opioïdes. Quelque part, c’est mon disque de réhabilitation.

Ce qui a changé, aussi, c’est que ta musique n’est presque plus lo-fi. Tu sembles apporter un soin méticuleux à la production.
Je pense que c’est largement inconscient. Ce qui sonnait bien pour moi il y a quelques années ne me satisfait plus aujourd’hui. Beaucoup d’artistes lo-fi le sont par nécessité, parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer du bon matériel, ce qui n’était pas forcément mon cas. J’aimais vraiment cette esthétique-là. Aujourd’hui encore, je déteste la perfection. Cette religion ne me convient pas. Je continue de flirter avec l’erreur, de m’en nourrir au quotidien.

Tu as retrouvé ton copain Ty Segall l’an dernier. Ce n’était pas compliqué de rejouer avec lui - Joy est sorti 6 ans après Hair - qui est plus resté bloqué sur le rock garage ?
Cet album m’a permis de me rendre compte d’un truc : quand tu as aimé le rock autant que moi, que tu l’as eu dans la peau, c’est à peu près impossible de s’en débarrasser. Ty sait comment raviver cette flamme en moi, grâce à son enthousiasme et à sa gentillesse. De mon côté, j’aime à penser que je l’ai aidé à sortir un peu de ses habitudes… Mais quand on bosse ensemble, notre objectif est toujours le même : faire aussi bien que S.F. Sorrow des Pretty Things. On ne s’ennuie pas parce qu’on vise très haut.

Ça t’agace, le conservatisme de la scène garage ?
Jusqu’à un certain point. J’ai grandi dans un environnement punk où les limitations étaient similaires. C’était censé être un monde libre, mais il y avait plein de règles strictes à respecter. Cette contradiction me mettait en colère, c’est pour ça que j’ai décidé de m’intéresser à d’autres genres de musique. La communauté, en soi, c’est bien, mais une scène, c’est toujours de la merde. Les gens ont peur d’en sortir. C’était quoi le punk rock américain à l'origine ? Les Ramones, Talking Head, Television, des groupes très différents les uns des autres. Aujourd’hui, certains abordent le rock tels des collectionneurs de comics : ils manipulent des personnages qui se ressemblent un peu tous. Je ne veux plus faire partie d’une scène, quelle qu’elle soit.

Tu réfléchis à la manière dont ta musique s’inscrit dans son époque ?
Je suis sans doute trop égoïste pour ça. Comme je ne parle que de moi, mes paroles sont au présent, mais c’est juste mon présent. Elles documentent où j’en suis émotionnellement plus que musicalement. Je ne fais pas de la trap, même si j’en écoute. C’est pour ça que je suis impressionné par quelqu’un comme John Cale : malgré sa longue carrière, il est toujours branché sur les dernières innovations.

Dans ta discographie, les albums de Drinks avec Cate Le Bon (Hermits On Holiday, 2015, et Hippo Lite, 2018) sont sans doute les plus « actuels », dans le sens où ce sont les plus difficiles à catégoriser.
Cate a un esprit incroyablement brillant. Elle fait partie de ces gens incapables de faire de le moindre compromis, contrairement à moi qui suis parfois un peu girouette. Quand nous avons monté Drinks, le mantra de Cate était : « Faisons l’inverse de tout ce qui se passe en ce moment et aussi l’inverse de ce que nous sommes ». Il faut être courageux pour se mettre dans une position aussi inconfortable. Beaucoup de gens ont détesté Drinks parce qu’ils s’attendaient à écouter du folk psychédélique. Fuck that ! Drinks, c’est notre cour de récréation, l’endroit où on se permet tout.

Vous avez enregistré Hippo Lite dans le sud de la France et Cate était aussi avec toi en Angleterre quand tu as composé I Have To Feed Larry’s Hawk. Vous ne vous quittez plus.
Elle avait pris une année sabbatique pour apprendre la fabrication de meubles à Staveley, un village situé dans la campagne anglaise du Lake District. J’ai décidé d’y passer l’hiver avec elle. Il y avait un vieux piano sur lequel j’ai commencé à jouer, ce qui a enclenché le processus d’écriture. J’avais déjà composé sur un orgue, mais jamais essayé de chanter en m’accompagnant au piano… Ma connaissance de l’instrument reste limitée.

Je ne sais pas s’il existe un lien, mais cet album a une tonalité très anglaise, proche de ce versant de la pop psyché 60’s plutôt que du versant américain.
Disons que je pense avoir mieux saisi ce que les Kinks avaient en tête avec The Kinks Are the Village Green Preservation Society. Je me suis senti en phase avec cet esprit-là. Par contre, je n’ai aucun rapport romantique aux lieux, ce ne sont pas des sources d’inspiration. Je pense être meilleur quand je suis enfermé dans une chambre, déconnecté du monde. Et ça, je peux le faire n’importe où. Au contraire, plus un endroit est plaisant, plus ça devient une distraction. À mes débuts, je blaguais souvent sur le fait que je pourrais enregistrer en prison, pour peu qu’on me laisse un 4-pistes, un ordi et une guitare. Je n’avais besoin de rien d’autre.

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© Devendra Banhart

Ça peut sembler paradoxal qu’un « ermite » tel que toi, dont l’univers semble autosuffisant, soit autant enclin à collaborer avec d’autres artistes.
Tu as raison, c’est un sujet à propos duquel mes sentiments sont partagés. D’un côté, j’ai passé tellement de temps seul, comme une tortue dans sa carapace, que j’ai besoin de m’ouvrir aux autres. Mais en même temps c’est compliqué, ça peut vite tourner au cauchemar. Je vais dire une banalité : ce qui compte, c’est de rencontrer les bonnes personnes.

The Wink faisait penser parfois à Robert Wyatt. Cette fois, plusieurs morceaux évoquent Syd Barrett, comme « Until You Walk » ou « I Saw Snow Today ».
Barrett était l’une des mes plus grandes obsessions quand j’avais 20 ans. Ça fait partie de moi, donc ça ressort dans ma musique, mais je m’en voudrais de l’imiter intentionnellement, ce serait dégueulasse. On n’a pas prise sur les influences qui ont façonné notre esprit. C’est pareil pour Johnny Thunders : quand j’étais ado, c’était mon idole, je me teignais les cheveux en noir pour lui ressembler. Puis je n’ai plus pensé à lui pendant des années, et une nuit, pendant la conception de Larry’s Hawk, il m’est apparu en rêve. Il me donnait des conseils à la manière d’un grand frère cool et junkie : sois honnête avec moi-même, n’essaye pas d’être à la mode, ni de recréer le passé.

En tant que fan de Barrett, tu as déjà eu peur de devenir fou ?
Une fois, juste avant d’enregistrer The Wink. Cela faisait sept ans que je me droguais tous les jours, et quand j’ai arrêté, j’ai fait une dépression nerveuse. À cela s’est ajouté une rupture amoureuse des plus violentes. J’ai essayé de consulter une psy, mais je n’arrivais pas à parler et elle a fini par me mettre dehors. Avant cet épisode, je ne prenais jamais au sérieux les gens qui parlaient de leurs crises d’angoisse. Mais lorsque ça t’arrive, que ta poitrine se serre, que respirer devient un effort surhumain… Tout ce que je voulais, c’était hurler et m’enfuir en courant. Depuis, je considère le fait de perdre la boule comme une possibilité. Mais ça va beaucoup mieux.

Le nouvel album de Tim Presley's White Fence, I Have to Feed Larry's Hawk, sortira le 25 janvier chez Drag CIty / Modulor.

Michaël Patin est sur Noisey.

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