drogue

Avec les héroïnomanes qui volent dans les supermarchés pour financer leur consommation

Comment un marché noir fait de cuisses de poulet, de steaks et de côtes de porc s’est mis en place au Royaume-Uni.

par Max Daly
25 Janvier 2017, 6:00am

Cet article a été initialement publié sur VICE UK en novembre 2015.

Un dimanche matin, Scott est sorti d'un supermarché situé en banlieue de Leicester, Angleterre, avec deux pièces de bœuf, 14 blancs de poulet et quatre steaks enfouis dans ses poches. Il a ensuite erré dans le quartier jusqu'à trouver un garage, où il a vendu sa marchandise pour 30 £ [35 euros].

Scott s'est servi de cet argent pour acheter quelques sachets d'héroïne et un caillou de crack, tandis que les employés du garage ont eu largement de quoi nourrir leur famille pour le dîner. Au supermarché, les étagères ont été remplies à nouveau et la journée s'est déroulée tout à fait normalement. Scott a réussi à voler de nombreux morceaux de viande sans que qui que ce soit ne le remarque, mais beaucoup de personnes comme lui n'ont pas cette chance. De temps à autre, des articles font état d'héroïnomanes traînés en justice après avoir été pris sur le fait.

Le vol à l'étalage est en hausse, et sachant qu'une poitrine de porc est plus facile à cacher qu'un appareil photo pourvu d'un antivol, il est peu étonnant que la viande ait été identifiée comme l'un des objets les plus fréquemment volés dans les supermarchés par le Global Retail Theft Barometer.

Avec la crise économique, les prix ne cessent d'augmenter, et la viande est même devenue un luxe que certains ne peuvent s'offrir – à moins qu'elle ne soit volée et revendue moins chère par une personne encline à prendre ce risque.

« À l'époque, les gens volaient des brosses à dent électriques et des rasoirs, mais la viande est devenue le produit le plus prisé du moment », explique Scott, un consommateur de crack et d'héroïne de 42 ans. Alors qu'il me fait visiter le centre-ville de Leicester, il me désigne de nombreux supermarchés. « Je préfère voler avant 10 heures, parce que la plupart des magasins ne se soucient pas trop de la sécurité à cette heure – ils sont persuadés que tous les héroïnomanes sont des paresseux qui se lèvent tard, mais je commence toujours mes journées à 7 heures. »


Nous arrivons dans un supermarché Sainsbury's, où Scott me montre un morceau de gigot d'agneau à 21 £ [24 euros]. « C'est ce genre de trucs qu'il faut prendre, dit-il. Il te suffit de le mettre dans ton pantalon, de le vendre dans un pub, et tu as de quoi te prendre un petit sachet d'héroïne. » Il le replace très vite sur l'étagère, mais un agent de sécurité nous fixe déjà bizarrement. « Le gigot d'agneau est plus difficile à récupérer – mais tout le monde adore ça, et ça peut faire un très bon repas pour toute une famille. » Il s'empare ensuite de dix paquets de bacon haut de gamme. « Je pourrais les cacher sous mon manteau sans problème. Il me suffirait de resserrer ma ceinture pour éviter qu'ils ne tombent. » 

Les voleurs de viande perçoivent les produits de supermarché très différemment des consommateurs lambda – tout est une question de taille et de prix. Scott prend un poulet rôti et l'observe d'un air dégoûté. « Regarde comme il est gros, et il ne coûte que 4,50 £ [5,22 €], je ne pourrais en obtenir que 2 £ [2,32 €] », estime-t-il. « Je ne prends jamais de viande hachée ou de jambon premier prix – c'est trop cheap, et personne n'en veut. »

Quand je lui demande de me préciser les cinq produits qu'il préfère voler, voici ce qu'il me liste :

1. Pièces de bœuf ou d'agneau
2. Blancs, cuisses et pilons de poulet
3. Steaks de bœuf
4. Côtes de porc
5. Saucisses et bacon

(« Quand il n'y a vraiment plus rien, je prends du jambon super cher. »)


Scott vend sa marchandise dans des pubs, au marché ou encore sur des chantiers de construction. Il lui arrive aussi de démarcher des gens dans la rue – du moins, s'il les juge enclins à lui acheter quoi que ce soit. Il existe des milliers de voleurs de viande tels que Scott, lesquels font tous partie d'un marché noir qui s'étale sur plusieurs villes de Grande-Bretagne. « Les gens qui nous achètent de la viande n'ont souvent pas beaucoup d'argent, m'explique Scott. Il y a des pubs où je reviens régulièrement, et la plupart sont très bon marché. Il arrive que le gérant me laisse proposer de la viande à ses clients, mais il arrive aussi que je doive entrer discrètement pour écouler mon stock sans me faire griller par le manager. »

La vente de viande dans les pubs n'a rien de nouveau, ce qui explique pourquoi elle est tolérée dans de nombreux quartiers ouvriers. Aux yeux de Scott, le vol de viande est une activité strictement professionnelle – il ne mange jamais sa marchandise. Quand il en ressent l'envie (et quand il en a les moyens), il va tout simplement en acheter au supermarché.

Scott est né à Leicester et m'explique qu'il vole par intermittence depuis près de 12 ans pour financer sa consommation de drogue – chaque jour, il dépense entre 50 et 100 £ [58 et 116 €] en héroïne et en crack. Il vole cinq jours par semaine, et pique en moyenne 20 paquets de viande par jour qui valent un total de 75 £ [87 €] – qu'il vend ensuite à moitié prix. Il vole également du fromage, de l'alcool et des produits ménagers, mais la viande reste sa denrée de base. Quand je lui demande combien de fois il a été envoyé en prison pour vol, il rétorque : « J'ai perdu le compte, mais disons plus de 20 fois. »


L'année dernière, il a écopé d'une peine de 36 semaines pour avoir volé de la viande dans un Tesco et de l'alcool dans un Co-op. « Co-op est le meilleur endroit où voler, parce que les employés ne peuvent pas vous courser. Une fois que vous avez franchi les portes automatiques, c'est bon. » Scott a néanmoins été banni de plusieurs supermarchés de la ville. « Techniquement, je peux me faire coffrer pour vol rien qu'en entrant dans un Tesco, explique-t-il. Mais ça ne m'empêche pas d'y revenir. »

Un ancien voleur de viande, Luke, vient nous rejoindre. Il a cessé de voler de la viande il y a quelques années, à l'âge de 30 ans, après avoir arrêté de consommer de l'héroïne. Il a été condamné 60 fois pour vol à l'étalage, bien qu'il estime n'avoir été grillé « qu'une fois sur cent ». Luke me précise qu'il se sentait trop chétif pour gagner sa vie en vendant de l'héroïne – « J'aurais été une cible trop facile à voler ».

Selon Scott et Luke, les meilleurs pubs où revendre de la viande sont ceux qui servent les boissons les moins chères. Ils me montrent ensuite quelques pubs où ils ont ouvertement vendu de la viande par le passé, ce que les managers semblent systématiquement démentir.

« Il arrive que des gens essaient de vendre de la viande ici, mais je leur dis de partir », m'explique la tenancière du Hansom Cab. « Mais ça se fait beaucoup dans les pubs du quartier. »

Au Nine Bar, situé dans un quartier étudiant, le manager Ben m'explique que les vendeurs de viande profitent souvent des terrasses du bar pour vendre du bacon à « des étudiants en passe d'avoir une gueule de bois ». Il les ignore la plupart du temps, étant donné qu'ils ne harcèlent jamais leurs clients et ne montrent aucune agressivité.

Jude Duncan, qui travaille en tant que manager au Criminal Justice Drugs Team de Leicester, suit près de 450 héroïnomanes. Elle admet que la majorité d'entre eux volent pour financer leur consommation. « Pour beaucoup d'héroïnomanes, voler de la viande leur donne un but – c'est comme s'ils avaient un travail, en quelque sorte », dit-elle. « Ce jeu du chat et de la souris leur fournit aussi un peu d'adrénaline. Mais c'est tout de même triste de vivre dans une société où les gens ne peuvent pas se permettre d'acheter de la viande, et d'en voir d'autres en vendre sous le manteau. »

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