coronavirus bloqués à l'étranger
Société

Les grosses galères des jeunes Français coincés à l'étranger

« Je suis bloqué dans une carte postale paumé au milieu de rien, donc il y a pire. Autant accepter son destin et ne pas faire son Occidental moyen à tout vouloir tout et tout de suite. »
27 mars 2020, 8:24am

Partis pour un tour du monde, pour le travail ou les études, un bon paquet de jeunes Français se trouvent aujourd'hui bloqués à l'autre bout du monde pour cause de pandémie. Coincés dans des chambres sans fenêtres ou sous les palmiers pour les plus chanceux, leurs journées consistent principalement à faire le ping-pong entre l'ambassade et les compagnies aériennes, qui ferment peu à peu toutes leurs liaisons vers la France. Alors que le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, assure que tout le monde finira par rentrer chez soi, certains commencent à se faire une raison, convaincus qu'ils vont rester coincés loin de la France pendant encore un petit moment. Vu qu'ils n'ont pas grand chose d'autre à faire qu'attendre, on a discuté avec quelques uns d'entre eux pour qu'ils nous expliquent leur plan pour essayer de rejoindre l'Hexagone.

Nolan, 24 ans, étudiant

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« Cela fait maintenant 6 mois que je suis parti en voyage en Amérique du Sud. J’ai commencé par l’Argentine, puis enchainé par le Chili et la Bolivie. Depuis trois semaines, je suis au Pérou – pour une durée indéterminée. Je suis bloqué à Mancora, sur la côte nord du pays depuis une grosse semaine. J’étais dans le coin parce que je cherchais à passer en Equateur pour continuer mon voyage. Mais depuis quelques jours, après avoir fait un état des lieux de la situation, j’ai commencé à me dire qu’il serait sans doute préférable que je passe le confinement chez moi, en France, avec mes proches. Le problème, c’est que pour espérer rejoindre la France, il faudrait déjà que j’arrive à aller jusqu’à Lima, la capitale du pays, d’où partiront peut-être des avions à destination de l’Europe. Mais à cause de la suspension du réseau routier et aérien péruvien, je me retrouve à 1 200 bornes de tout ça. J’espère trouver un moyen de rejoindre Lima à la fin de la semaine. Si j’y arrive, il va falloir aussi être bien réactif, car les places dans les avions partent vite – et on est pas mal de Français dans mon cas.

Au niveau des autorités, l’ambassade a mis en place un recensement pour quantifier le nombre de Français isolés dans les provinces et essayer de trouver un moyen de nous convoyer tous à Lima. Pour l’instant, je suis plutôt bien loti à Mancora dans l’hôtel où je suis. Mais au moment où je vous parle, on vient de me dire que les prix sur lesquels on s’était entendu au départ viennent d’être revus à la hausse. Mauvaise nouvelle. »

Diane, 24 ans, étudiante

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La chambre d'hôtel de Diane à Mumbai.

« En novembre dernier, je me suis lancée dans un tour du monde. Et depuis le 2 mars, je suis en Inde. Il y a une semaine, quand ça a commencé à vraiment mal tourner et que je me suis dit qu’il fallait mieux rentrer en France, j’étais à Goa. J’ai essayé de rejoindre Mumbai du coup. Mais pas simple quand tout est à l’arrêt. Un ami indien a alors réussi à convaincre un chauffeur de taxi de m’amener à Mumbai – contre 300 balles et 10 heures de route. En arrivant, il a fallu trouver un hôtel pas trop cher et qui voulait bien m’accepter. J’ai trouvé un truc pas trop mal pour 350 euros la semaine. Puis ils m’ont placé en quarantaine dans ma chambre à la demande des hôpitaux de la ville. Je ne sors donc pas de ma chambre d'hôtel – qui n’a pas de fenêtre qui s’ouvre. Et je vais devoir y rester encore pendant 10 jours pour m’assurer de ne pas avoir le virus.

Pour manger, je me fais livrer avec l’équivalent d’Uber Eats, parce que le room service est hors-budget pour moi. Après ça, j’irai peut-être chez des potes à Mumbai, mais je préférerai rentrer en France. Je ne sais pas bien comment cela va évoluer, parce qu’un lockdown total du pays est maintenant en place. C’est impossible de trouver un billet d’avion – soit les vols sont pleins, soit c’est des prix exorbitants (4 000 euros). J’appelle régulièrement l’ambassade, mais il n’y a pas de vol de rapatriement de prévu pour le moment. Ils nous demandent juste de rester confinés et d’attendre. Après, ça pourrait être pire, certains Français ont dû dormir dehors. »

Camille, 27 ans, freelance

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Camille et son copain, bloqués au Cap en Afrique du Sud.

« Début janvier, je suis parti avec mon copain au Cap en Afrique du Sud pour y vivre et travailler pendant 6 mois en free pour des entreprises françaises. Problème, depuis peu notre activité a brutalement ralentie pour devenir finalement inexistante. Avec le confinement en France, nos clients ont dû restreindre leurs dépenses. Du coup, on hésitait à rentrer, parce que l’Afrique du Sud paraissait plutôt épargnée par la pandémie et la situation semblait plutôt sereine. Mais au vu de l’évolution rapide de la situation, on s’est dit qu’il serait sans doute plus sage de rentrer. Surtout quand mon copain a appris que son assurance maladie ne prenait pas en charge les risques liés au coronavirus – depuis que l’OMS a déclaré la pandémie, c’est en fait le cas de pas mal d’assurance.

Bref, on a réussi à trouver deux places sur un vol de British Airways pour dimanche, mais la fille du service client de la compagnie me disait qu’on était pas à l’abri d’une annulation et qu’on devait consulter très régulièrement le site. [Trois heures passent] Bon, on vient d’apprendre que tous les vols commerciaux, domestiques et internationaux étaient annulés à partir de ce jeudi à minuit. On est donc officiellement bloqués ici. »

Thomas, 29 ans, ex-ingénieur reconverti prof de plongée

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Thomas (à gauche), bloqué aux îles Fidji.

« Depuis trois ans, je suis instructeur de plongée, du coup je faisais ça cet hiver en Basse-Californie au Mexique pour la saison. Puis j’ai reçu une offre pour bosser aux îles Fidji, où je suis arrivé fin février. Tout se passait plutôt bien, jusqu’à ce que la situation bascule et qu’on soit contraint à fermer le centre de plongée par précaution. Surtout par manque de touristes, en réalité. Résultat, je suis au chômage technique non payé dans un pays où la vie est sacrément chère, puisque tout est importé – ce qui risque de poser problème à un moment. Depuis la mi-mars, j’essaye vraiment de trouver une solution pour rentrer en France, mais tous les vols sont totalement gelés. La dernière carte que je peux jouer c’est passer par Los Angeles, mais rien ne me dit que Trump ne va pas se lever un beau matin et bloquer toutes les frontières, même pour les gens en transit comme moi.

Je me suis inscrit sur une liste d’attente mise en place par l’ambassade pour les gens bloqués dans le Pacifique sud, mais ils attendent qu’on soit suffisamment nombreux pour qu’une compagnie accepte de nous transporter. Ils ne veulent pas nous transporter à perte, normal. J’espère que l’épidémie ne va trop prendre ici parce le système de santé n’est pas prêt pour ça. Apparemment, il y aurait 4 cas dans une ville loin de moi – ils ont mis la ville en quarantaine et si t’essayes de sortir c’est direction prison. Là, je me suis un peu résigné et j’essaye de vivre par mes propres moyens – de la pêche, achat en gros de riz… Je fais un peu de kayak, je bouquine. En gros, je suis bloqué dans une carte postale paumé au milieu de rien, donc il y a pire. Autant accepter son destin et ne pas faire son Occidental moyen à tout vouloir tout et tout de suite. »

Alice, 23 ans, ancienne infirmière

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Une plage de Praia au Cap Vert, totalement vide.

« Je suis arrivée au Cap Vert début février pour m’installer ici. J’ai commencé mon nouveau job ici dans l’administration. Je suis assistante de direction. Mais le 23 mars, ce lundi donc, j’ai reçu un mail de l’ambassade de France qui conseillait aux ressortissants de rentrer dès que possible. Apparemment, il y a eu quelques cas de Covid-19 confirmés ici, et le manque de structures, de personnels soignants et de matériel n’est pas des plus rassurants. Il faut dire que l’ambiance ici dans la capitale, à Praia, est plutôt tendue. Le gouvernement donne des directives, mais ce n’est pas toujours très clair, du coup on est un peu tous perdu. Les écoles, les universités, les plages et les restaurants sont fermés. Puis devant les pharmacies, il y a des queues interminables. L’ambassade est un peu paumée je pense. Mardi, j’ai passé la journée à faire le ping-pong entre eux et la compagnie aérienne pour un vol qui doit partir ce jeudi vers Paris. Mais en fait, ce vol, il est plein depuis lundi soir. Apparemment on serait 600 Français ici entre les touristes et les résidents, mais tous ne veulent pas être rapatriés j’imagine. Après, l’ambassade avait l’air de conseiller à tous ceux qui le pouvaient de rejoindre la France. On va voir comment cela évolue. Sinon, au pire des cas, je resterai ici le temps que tout cela passe. »

Rémi, 28 ans, géologue

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« Début février, je suis arrivé en Afrique du Sud pour un contrat de trois mois en tant que chef en exploration minière dans une région située à 4 heures de route du Cap, vers le nord. On savait que le lock-down finirait par arriver ici aussi, mais peut-être pas aussi tôt. Tout a un peu basculé ce lundi quand le président sud-africain a annoncé le confinement ainsi que la fermeture de tous les sites miniers – ce qui est assez atypique, même d’un point de vue mondial. Mais il fallait que je reste encore un peu sur le projet, vu que j’étais le seul géologue. Il fallait aussi que je trouve un moyen de rentrer en France rapidement, donc j’ai passé de longues heures au téléphone avec l’ambassade et les compagnies aériennes. Impossible de joindre Qatar Airways. KLM proposait des vols vers Amsterdam mais sans connexion pour Paris. Et British Airways c’était des prix délirants.

En gros, le conseil qu’on nous donnait c’était de se pointer à l’aéroport pour chaque vol à destination de Paris et de voir s’il restait des places dans les avions. Vu que je ne suis pas très joueur, je me suis dit que je n’allais pas faire ça. Une agence de voyage a réussi à me trouver un vol vers Paris via Doha. L’ambassade française ne savait même pas que ces vols étaient maintenus – pour vous donner une idée de la panique Du coup, ce mercredi matin, je suis parti tôt du site minier et là je suis au Cap, j’attends mon avion prévu pour vendredi. Je croise les doigts, parce que rester en Afrique du Sud pour les gens de passage comme moi, ce n’est pas forcément une bonne idée. Même les Sud-Africains me disent de rentrer en France si je peux vu l’état du système de santé et le nombre important de personnes à risque dans le pays, qui compte 7 millions de séropositifs. »

Quelques heures après notre échange ce mercredi soir, Rémi apprenait que tous les vols en partance ou à destination de l’Afrique du Sud étaient annulés à partir de ce jeudi minuit et pour une durée de 21 jours minimum. « Depuis ce matin [jeudi] 7 heures, je suis à l'aéroport. Il y a déjà une queue incroyable. La journée s'annonce très compliquée. »

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