Music by VICE

L'univers impitoyable de la pop napolitaine

De la Camorra à Berlusconi, comment le « neomelodico », né dans les quartiers les plus pauvres de l'Italie, est devenu l'un des genres les plus populaires et les plus controversés du pays.

par Jamie Mackay
08 Décembre 2016, 12:51pm

Une nuit d'été dans le quartier espagnol de Naples, au coeur de la vieille ville. Malgré la pluie, les gens s'amassent sur les trottoirs, entre les stands de barbecue et les poubelles pleines à craquer. Nancy, une chanteuse locale dont le visage retouché à outrance est placardé sur tous les murs de la place voisine, termine un set de plus de deux heures.

Les enceintes crachent un instrumental mambo rythmé par les accords d'une guitare midi. « Oh, je mourrais sans toi », chante-t-elle dans un dialecte local, sa voix noyée dans la reverb. « Tu es ma première pensée du matin, quand je prends mon café au lait ». « Brava ! » crie un homme imposant et couvert de tatouages à côté de moi et la foule prend le relais – enfants, retraités, animaux, tous se serrent les uns contre les autres comme les membres en transe d'une église abandonnée. Avant la fin de la chanson, des feux d'artifices sont allumés, laissant derrière eux un nuage de fumée mélodramatique. « Forza Napoli ! » crie Nancy, rejoignant son public, qui ouvre grand les bras à son idole. 

Bienvenue dans le monde du neomelodico, un sous-genre de la pop italienne exclusif à certaines régions du sud du pays. Une scène faite de stars locales, dont la plupart sont inconnues en dehors de Naples et Palerme, les deux capitales du genre. Au premier abord, la musique sonne comme la pop générique que vous pouvez entendre à toute bombe dans tous les bars et kebabs d'Europe, des Balkans à la Méditerranée, une musique kitsch et répétitive mais indéniablement catchy. Culturellement, elle est proche d'un style comme le grime (parfaitement) ; elle prospère dans les quartiers les plus pauvres, est chantée dans un dialecte régional, et est diffusée dans un réseau de salles, de stations TV et de radios pirates.

Le terme en lui-même a été inventé au début des années 90 par le journaliste musical italien Federico Vacalebre, afin de distinguer la pop issue des « ghettos » de la classe ouvrière du folk lyrique traditionnel. Alors que les artistes italiens mainstream chantaient une version carte postale de la ville – pizza, pasta, et mandolines – les neomelodici abordaient de front l'amour douloureux, la pauvreté, le divorce et les grossesses non désirées. Un de ses représentants, Ivan Alaimo, me l'a expliqué : « Ce style de musique est la voix des gens du sud ; elle exprime le vrai quotidien des Napolitains, la joie et la liberté, oui, mais aussi les problèmes sociaux comme la prison, le chômage et le crime en général. » Ce réalisme est illustré par les vidéos qui accompagnent les chansons, tournées dans des salons, des cuisines, et des terrasses au milieu de tours de cités.


Le monde des neomelodici est accessible mais est organisé par strates. À l'image de la scène grime anglaise, la couche la plus basse consiste en des tas de titres DIY, enregistrés sur des caméscopes et des téléphones portables, postés sur Internet ou envoyés à des chaînes de TV locales. Les numéros de téléphone s'affichent en énorme sur l'écran pour ceux qui souhaiteraient booker les artistes. Les neomelodici qui ont du succès, jouent généralement lors de cérémonies, d'anniversaires, de mariages et de petits festivals. On tombe souvent sur les photos de ces chanteurs sur les menus des restaurants : entre un et trois, pour accompagner le repas. La grande majorité des artistes à succès sont des hommes, même si des chanteuses comme Nancy ont aussi réussi à percer. En haut de la pyramide, on trouve les patriarches du genre, les Tony Colombo et les Gianni Celeste. À côté de ça, Valentina OK, un chanteur transsexuel très doué, a réussi à se débarrasser du conservatisme inhérent au genre et la musique italienne en général, et à devenir très populaire avant de succomber à son cancer du foie, en 2014.

Il est quasi impossible de trouver un album neomelodico dans les rues Milan ou de Turin. En fait, à part dans le sud de l'Italie, le style est souvent ridiculisé. Un Vénitien m'en a même parlé en ces termes : « C'est à cause de ça que le reste du monde ne prend pas l'Italie au sérieux. Ils pensent tous qu'on est des types louches et corrompus. » J'éprouve personnellement de la sympathie pour le genre - dur de ne pas grimacer devant le spectacle de l'enfant-star rondouillard Piccolo Lucio et son ode à Nutella - mais il y a aussi une certaine dose de gêne et de préjugés à peine voilés contre les sujets traités par les neomelodici, issus de la classe d'en bas.

Dans le Sud pourtant, c'est un énorme business. Le caractère « énorme » du genre n'est pas vraiment quantifiable, vu que la majorité des disques sont vendus au marché noir, même si on estime que cette industrie rapporte à peu près 200 millions d'euros par an. Depuis 2008, la scène s'est largement développée, et a même bénéficié du label de « marché à l'abri de la crise ». Dans une ville comme Naples où le taux de chômage avoisine les 22 %, ce genre est perçu comme un vrai miracle, un rêve doré – et il est facile de comprendre l'engouement, quand tout ce dont tu as besoin pour réussir, c'est d'une voix correcte. De la même manière que Diego Maradona a inspiré la jeunesse napolitaine des années 80 à envisager le foot comme un échappatoire à l'enfer du travail à l'usine, le neomelodico semble offrir une évasion facile, loin des réalités de la précarité.

Mais quand on creuse un peu plus, afin de savoir qui profite réellement du succès de ce genre étrange et unique, on découvre un sillon qui mène aux pouvoirs les plus opaques et controversés du pays.

En 1994, pile au moment où le neomelodico explosait, Silvio Berlusconi gagneait sa première élection. Une victoire à la Pyhrrus suite à laquelle il a été forcé de démissionner (après seulement 8 mois de règne, suite à sa coalition avortée par les néo-fascistes de la Ligue du Nord), mais en plus, sa principale compagnie financière, Fininvest, était mise en examen pour ses liens présumés avec la mafia. Berlusconi était à sec, et à cause de son orgueil démesuré, le pays entier est resté mitigé par rapport à sa candidature.

Le neomelodico s'est avéré être à ce moment là une pièce importante du jeu politique pour un aspirant homme d'état. À cette époque, la musique faisait sensation dans les périphéries urbaines mais manquait de connexions et du pouvoir économique d'une vraie scène. Le Berlusconi en lutte a vu là-dedans une opportunité de capitaliser sur ce sentiment d'aliénation. Alors que le centre-gauche du Nord snobbait le genre, il a assimilé les aspects et l'esthétique neomelodica dans son propre programme politique, clamant à répétition un amour exagéré pour le sud, faisant des blagues dans le dialecte local et allant même jusqu'à chanter quelques morceaux napolitains.

Sa personne publique, comme le plus grand journal économique du pays l'a un jour écrit, était celle d'un « politicien neomelodico ». Il donnait de l'argent aux stations de radio locales, s'octroyant les faveurs de présentateurs et DJ's napolitains influents avant que des spots politiques plus qu'embarrassants commencent à apparaître entre les morceaux. Le visage de Berlusconi était fait pour se fondre « naturellement » dans la foule des célébrités locales, comme s'il était l'une d'elles. Très proche du « Make America Great Again » de Donald Trump qui a séduit tout le Midwest en 2016, Berlusconi s'était transformé en champion du localisme contre le programme centralisateur du centre-gauche. Et en 2001, contre toute attente, il est revenu au pouvoir grâce aux électeurs du Sud, raflés à ses opposants.


Evidemment, plus l'industrie de la musique napolitaine générait de l'argent, plus l'intérêt de la Camorra (alias la Mafia) s'est fait pressant. Au long des années 90, de nombreux clans se sont lancés dans les affaires en tant qu'attachés de presse, managers et patrons de labels. Plus récemment, ils ont même créé des chaînes de télé pirates sur lesquelles ils font la promotion de leurs artistes 24h/24. Dans une ville où les services publics sont tellement inefficaces que ça vire à l'absurde, la justification de ces infrastructures de l'ombre n'est jamais loin. Pourquoi les jeunes talents ne se tourneraient pas vers la Camorra vu qu'il n'y a aucune autre organisation pour les soutenir ?

Certains neomelodici ont explicitement glorifié la mafia. « Mio Amico Camorrista » de Lisa Castaldi en est un parfait exemple : « Mon ami le truand » chante t-elle,  « risque sa vie et sa liberté / Mais pour les gens de la rue, il n'y a pas d'autre loi ». La chanson « O capo clan » de Nello Liberti est une apologie similaire de la loi mafieuse : « Le boss est un homme sérieux, il ne souhaite pas le mal / S'il a fauté c'était par nécessité et en accord avec la volonté de Dieu ». En 2015, Umberto Accurso – un de ces boss qui purge actuellement une peine de dix ans de prison – a écrit une chanson pour son fils intitulée « À la liberté », détaillant la peine qu'on ressent lorsqu'on est séparés de ses êtres chers. Elle a été chantée à la télé locale par Anthony, un des plus célèbres neomelodici de Naples.

Dans les années 2000, des dizaines de chanteurs, managers, producteurs, paroliers et agents ont été arrêtés pour leurs liens présumés avec la Camorra. Alors que certains ont fini en prison, la majorité d'entre eux ont été relâchés, faute de preuves. D'autres qui ne se conforment pas aux règles de la mafia ont été agressés ou même tués pour avoir joué sans demander la permission aux boss compétents. Ce n'est pas si surprenant, quand on connaît la réputation violente de ces cartels, que de nombreux artistes indépendants des débuts aient depuis tourné le dos au genre.

J'ai parlé avec Vito au téléphone, un « neomelodico déchu », qui a quitté Naples à la fin des années 2000 afin d'échapper à « la culture de la spéculation » et à ces liens trop intimes avec le crime organisé - « la malavita » comme il l'appelle. « Je n'aime plus ce mot » me dit-il, « ce côté des choses prend vraiment le pas sur la musique. Aujourd'hui je vis en Allemagne où je joue des chansons italiennes traditionnelles, pas dans mon dialecte, et les gens aiment beaucoup. Mais ma ville me manque et j'espère y retourner un jour, pour voir si ça a changé. »

D'autres musiciens napolitains ont tenté de nier l'appartenance à cette scène. Gigi d'Alessio, une des plus grosses stars de la ville, l'a dit dans une interview : « Le neomelodico n'existe pas. Ce sont juste des chanteurs italiens qui ont eu la chance de naître à Naples. » Cette déclaration était destinée à contrecarrer l'image du Sud vu comme un bassin du crime et de dépravation culturelle mais, plus cyniquement, c'est surtout un moyen de se distancier d'une étiquette souvent utilisée péjorativement. Sans aucun doute, on néglige ici la vraie expérience des banlieues du sud de l'Italie et la société très distincte que cette musique englobe. Les Napolitains ne sont pas seulement des victimes des préjugés du Nord, ils sont aussi discriminés par les leurs.

Comme n'importe quelle forme d'art qui est fortement lié à l'identité, les enjeux sont considérables au niveau de la confiance et de l'action politique. Il serait faux de voir les neomelodici comme des victimes passives, certains se font beaucoup d'argent et leur public semble plus que satisfait. Ce que l'histoire de ces artistes démontre est à quel point la frontière qui sépare la « culture authentique » du contrôle social peut être fine. Avec autant de forces en puissance cherchant à capitaliser sur cette fierté régionale, il est difficile de voir où finit l'expression artistique et où commence l'exploitation pure et simple. C'est une ambiguité qui, à la fin, sert ceux au pouvoir, et alors que Berlusconi et la mafia en sont les deux exemples les plus grotesques, ce n'est qu'une face de cette vérité embarrassante qui s'étend bien au-delà de la pop italienne.

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