Peut-on vraiment tout plaquer ?

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reportage

Peut-on vraiment tout plaquer ?

Quitter votre job pour partir à l'aventure est une bonne idée sur le papier – jusqu'à ce que vous n'ayez plus d'argent et récuriez des chiottes pour survivre.
Paul Douard
Paris, France
22.10.15

Tous les matins, dès mon réveil, j'allume mon ordinateur et passe par la case Facebook sans même y réfléchir – par habitude, ennui, réflexe, qu'importe. Et tous les matins, mon fil d'actualité est pollué par des articles aux laïus désespérément semblables, du type « Ils ont décidé de quitter leurs emplois très bien rémunérés pour partir à l'aventure ». Je me suis donc mis à réfléchir et à me demander comment ces types avaient pu tout laisser derrière eux sans sourciller. Personnellement, je passe mes journées dans un bureau anonyme en échange d'un salaire pas génial et de 40 heures d'aliénation hebdomadaire – et je ne compte pas tout plaquer du jour au lendemain.

Malgré mon apparente nonchalance, j'ai tendance à dramatiser les enjeux dès qu'il s'agit de prendre une décision pouvant me faire sortir des rails sur lesquels mon existence est engagée. Si je devais démissionner, lourder mon appartement et ma meuf pour découvrir le monde, beaucoup trop de questions paralyseraient mon cerveau – à commencer par toutes celles touchant à l'argent. Pur produit de mon époque, j'ai du mal à concevoir une vie sans un rond en poche, à dépendre d'autrui pour survivre.

Depuis peu – en gros, depuis « la crise » – on ne compte plus les tribunes qui s'attaquent à un fatum sociétal inéluctable : études, stages, CDD, CDI et appartement couleur taupe. Aujourd'hui, même les types d'école de commerce hésitent à se lancer dans une carrière de trader, préférant « une grande aventure » faite de courses 4L Trophy et de tours d'Europe en Interrail – avant de se raviser pour se souvenir que la qualité de leur master se mesure à leur salaire futur. D'autres en viennent à citer Brad Pitt dans Fight Club – « C'est seulement quand on a tout perdu qu'on est libre de faire tout ce qu'on veut » – comme si Fincher était la réincarnation contemporaine de Cioran. Tout plaquer est donc devenu un truc cool, et chier sur notre univers consumériste un passage obligé pour tout mec avec un peu de jugeote.

Pourtant, l'idée de me tirer loin de notre société nauséabonde – comme l'a fait toute sa vie le pape du voyage André Brugiroux – me laisse songeur. Une fois passée l'excitation éphémère de la nouveauté, qu'est-ce que je pourrais bien foutre de mes journées ? Partir au bout du monde, c'est avant tout le risque de se retrouver seul. Si voyager est toujours source de rencontres, celles-ci ne sont qu'à durée limitée et se transforment très vite en souvenirs périssables. Comme une année Erasmus qui ne prendrait jamais fin, en quelque sorte.

Dans mon esprit cartésien, tout plaquer pourrait se résumer en peu de mots : marcher trop longtemps, dormir dans un fossé et finir par faire la manche dans un métro glauque. Pourtant, les aventuriers d'aujourd'hui semblent mener une vie nettement plus agréable que la mienne. Photos de coucher de soleil agrémentées de hashtags #freedom, sourires démesurés, corps tannés, les réseaux sociaux sèment le doute dans mon esprit – même si je sais pertinemment qu'ils sont, par définition, tout ce que la vie n'est pas.

Dans une telle situation, on se dit qu'on est peut-être en train de louper quelque chose de plus intéressant que la rediffusion de tous les X-Files. Assister au bonheur exubérant d'autrui quand la question la plus importante de votre journée est « aurais-je le temps d'acheter du papier-toilette ? » est aussi agréable que de voir un pitbull violer un enfant malade.

Photo via Flickr

Mais, au fond, pourrais-je être heureux sans mes amis, mon livreur chinois préféré et mes visites dominicales chez Guérissol ? C'est ce que semblent vouloir dire Nans et Mouts, deux types qui ont choisi de voyager sans argent et sans vêtement et dont les aventures sont diffusées sur France 5. Ils parcourent l'Europe la queue au vent et semblent heureux, en omettant d'insister sur le fait que leur démarche repose sur la bienveillance et la générosité de personnes qui, elles, vont au boulot tous les matins. Pour pouvoir tout plaquer, il faut que des mecs ne le fassent pas.

On peut donc se demander si le voyageur intrépide n'est pas, au fond, un connard égoïste. Tout attendre d'autrui, c'est rejeter la notion de « responsabilité » en se disant que d'autres en feront preuve à notre place. Vivre avec un euro par jour est aujourd'hui possible parce que certaines personnes n'ont pas fait les mêmes choix que vous. Une telle attitude n'est-elle pas la preuve d'une cupidité dissimulée plutôt que d'une liberté absolue ?

Contrairement à la doxa en vigueur à l'heure actuelle, je défends une routine libératrice, une monotonie qui détruit le besoin de changement incessant pour – au final – mieux profiter du quotidien.

Il ne faut pas croire que derrière les photos parfaitement éclairées de ces aventuriers du XXIe siècle ne se cachent pas des histoires ultra-sordides. Nombreux sont les voyageurs à avoir replongé sans attendre dans les emmerdes liées à l'absence d'argent. C'est le cas de Chanel Cartell et Stevo Dirnberger – des Sud-Africains qui ont décidé de tout envoyer bouler il y a quelques années. Leur compte Instagram rassemble près de 120 000 abonnés et n'est constitué que de photos magnifiques. Ce que ce couple ne partage pas sur les réseaux sociaux, c'est le temps qu'il passe à récurer des chiottes d'autoroutes en Turquie ou ailleurs – une bonne partie de sa semaine, en fait.

Oui, partir à l'aventure a un prix pour ceux qui ne comptent pas taxer tous les paysans sur leur chemin et qui préfèrent se débrouiller seuls. « Nous souhaitions sortir de notre zone de confort et être autonomes, » m'ont déclaré les deux amoureux. « Nous ne voulons pas que les gens croient que notre vie est parfaite, surtout pour ceux qui désirent tout quitter. » Mais pourquoi ce besoin compulsif de tout partager en ligne est-il alors si répandu ?

Les types qui abandonnent leur vie rangée justifient leur démarche par la recherche d'une liberté perdue à cause de notre société consumériste. Pourtant, malgré cette volonté de se délester de toute possession matérielle, ils n'hésitant pas à mettre leur vie en scène à la manière d'une téléréalité dont ils seraient scénaristes et protagonistes. « Tout plaquer » devient alors synonyme d'une sortie de l'anonymat – et la preuve d'un égotisme décomplexé.

Photo via Flickr

Je ne suis pas sûr de vouloir tout plaquer dans l'espoir de trouver un nirvana du côté des Antipodes. Comme me l'a dit André Brugiroux, « voyager n'est pas important, être heureux l'est ». Je reste persuadé qu'au fond, il n'y a rien de plus agréable qu'une routine amicale et amoureuse – peu importe le lieu.

Contrairement à la doxa en vigueur à l'heure actuelle, je défends une routine libératrice, une monotonie qui détruit le besoin de changement incessant pour – au final – mieux profiter du quotidien. Et André Brugiroux d'ajouter : « Ma femme est la plus grande casanière qui existe sur Terre. Il faut une grue pour la faire sortir de la maison ! »

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