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société

J’ai fabriqué un « optimiseur d’espace personnel » pour éloigner les gens

Non seulement ça n'a pas rendu ma vie meilleure, mais ça n’a pas facilité mes déplacements.

par Simon Doherty; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
10 February 2020, 10:32am

Toutes les photos sont de Josh Eustace.

Le mois dernier, une chaîne hôtelière a dévoilé un « optimiseur d'espace personnel » pour aider les touristes londonien·nes à faire face à la foule. Il s'agissait bien entendu d'un coup de pub visant à attirer des client·es, mais le dispositif – une veste gonflable qui crée une « zone d'exclusion » de 45 centimètres autour de la personne qui la porte – me semblait être un moyen décent de protéger mon précieux espace personnel dans une ville où les trajets domicile-travail impliquent souvent de respirer directement dans la bouche d'un·e étranger·e.

La société de relations publiques travaillant avec la chaîne hôtelière n'ayant pas voulu me prêter son costume, j'ai créé ma propre version avec du bois, des attache-câbles et des bouts d'isolant de tuyau de 45 centimètres.

En montant dans le métro pour la première fois, j'annonce le concept de mon costume à tous les gens présents dans le wagon. Certain·es me regardent, d'autres rigolent, la majorité ne me remarque pas. D’autres encore me prennent en photo avec leur portable, avant de faire comme si de rien n’était.

personal space on london tube

Les seules personnes qui m'abordent directement au sujet de la veste sont trois femmes qui me racontent que leur espace personnel a été envahi dans le passé, mais elles font aussi une remarque pertinente : « Ne risques-tu pas d'envahir l'espace de quelqu'un d'autre avec ça ? » Impossible de trouver de contre-argument convaincant.

Une femme à la station Oxford Circus me dit qu'elle trouve mon costume « incroyable », mais qu'elle n’assumerait pas de le porter. Ce qui est tout à fait compréhensible, étant donné qu'il a l'air complètement ridicule.

man in costume carnaby street

Je marche ensuite jusqu'à Carnaby Street, où j'attire naturellement beaucoup l'attention et – comme les dames du métro l'ont suggéré – j'empiète énormément sur l'espace personnel des autres.

Une file d’attente s’étend sur toute la longueur de la rue. Tout le monde s’agite soudainement et je suis pris dans une frénésie incontrôlable. Quelqu'un de manifestement très célèbre vient de traverser la foule sous les cris gutturaux.

annoying man carnaby street

« C’est qui, ce type ? » demande quelqu'un, alors que l’hystérie atteint un crescendo. En réponse, un agent de sécurité me demande poliment, mais à plusieurs reprises, de partir, sans doute effrayé par mon look avant-gardiste.

J’apprends plus tard qu’une vloggeuse appelée Gabi DeMartino est au centre de cette agitation. Après avoir rencontré 3 000 de ses fans dans un magasin de cosmétiques voisin, elle fait maintenant le tour de la queue pour que tout le monde ait la chance de la voir de près.

« Plein d’amour à tou·tes celleux qui sont venu·es », écrira-t-elle plus tard sur Instagram. Ça me fait plaisir de savoir qu'elle est heureuse que je sois venu.

supreme store london

Même si j'ai plus ou moins volé l'idée du costume à une société de relations publiques, je peux peut-être gagner un peu d'argent en vendant la propriété intellectuelle à une marque populaire qui pourra l’utiliser dans de futures collections. C'est pourquoi je prends la décision, peut-être un peu prématurée, d'apposer le nom de marque « SUPREME » sur le costume avant de me rendre à la boutique éponyme à Soho pour présenter l'idée.

Bizarrement, les agents de sécurité ne me laissent pas gruger la queue considérable. Ils ne semblent pas non plus inquiets que leurs patrons voient cet article et les réprimandent pour avoir refusé une telle mine d’or. Tant pis pour eux.

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Sans me laisser décourager, je me dirige vers Chinatown, où je me retrouve au milieu des célébrations du Nouvel An lunaire. Un groupe de policier·es en uniforme s'intéresse à moi. « C’est quoi ce fourbi ? » me demande l’un d’entre elleux. C’est l’occasion de travailler mon argumentaire de vente. Je leur conseille d’investir dans des optimiseurs d'espace pour rendre leur travail plus confortable et plus sûr. « Je suis sûr que vous vous faites tout le temps embêter par des ivrognes ! » Une policière acquiesce, mais selon elle, le commissaire n’approuverait pas l’idée.

À ce moment-là, je me fais bousculer par une foule, comme si j'étais un morceau de pain jeté au milieu d'une centaine de pigeons. Mes pensées sont rapidement noyées dans les railleries des gens qui pointent leur téléphone sur moi, et à ce moment, je comprends ce que ça fait d'être Gabi DeMartino.

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L’avantage, c’est que dans l’ensemble, la veste a fonctionné, dans le sens où personne n'a envahi mon espace personnel pendant que j'étais de sortie. L’inconvénient, c’est qu'elle m’a valu une attention indésirable et qu’elle empiétait régulièrement sur l'espace personnel de quiconque se tenait vaguement près de moi.

D’où mes questions : le monde est-il prêt pour l’optimiseur d’espace personnel ? L’optimiseur d’espace personnel rend-il la vie meilleure pour celui qui le porte ? Et pour celleux qui entourent la personne qui le porte ? Non. Non, pas du tout.

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Cet article a été publié sur VICE UK.

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