Culture

Fuir Bruxelles pour tout recommencer : photos des voyages d’Anna Fuji

« Au final, tu te rends vite compte qu’il n’est jamais possible de tout recommencer à zéro. Ton passé te suivra toujours et tes cauchemars refont surface. »

par Marie Pilette
12 August 2019, 2:06pm

Anna Fuji, Home

Après ses études à La Cambre et au 75, Anna Fuji (22 ans) a entamé un tour du monde de deux ans. Elle en est revenue avec des pellicules plein les poches. À travers ses photos et ses nombreuses destinations, la photographe partage avec nous ses états d'âmes et ses rencontres. C’est dans un univers en noir et blanc, cruellement mélancolique et argentique que ses souvenirs se dessinent. Que ressentons-nous lorsque nous partons loin de tous nos repères ? VICE lui a demandé.

VICE : Salut Anna, ta série s’appelle Home, pourquoi ?
Anna : Pour ce projet, j’ai fait ce que j’appelle des voyages accidentels. Je suis allée dans cinq pays en deux ans alors que le but premier était de m’installer définitivement dans l’un d’entre eux. J’étais à la recherche d’un endroit où je me sentirais bien, « a place that felt like home », mais au final je n’ai fait que bouger.

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Tu voulais quitter Bruxelles pour des raisons artistiques ?
J’ai passé deux ans à Bruxelles pour mes études et je n’aimais pas mon style de vie. Être étudiante, ça ne m'intéressait pas. J’ai eu des moments d’introspection pour savoir ce que je voulais vraiment faire, et surtout devenir. Dans un premier temps je suis partie en Malaisie, puis en Thaïlande. Après ces deux destinations, je suis revenue en Belgique car je ne me voyais pas m’installer dans ces pays. J’ai ensuite décidé de partir au Japon car je suis à moitié Japonaise. C'était mon rêve d’y retourner car c’est le pays de mon enfance. Mais au final, je ne m’y sentais pas à ma place non plus. Entre temps, j’ai rencontré mon copain. Il est américain et nous sommes partis nous marier à Los Angeles, sauf que là non plus, ça n’a pas fonctionné. C'était une période assez difficile et la photo m’a permis de l’exprimer.

Certaines destinations t’ont-elles inspirée plus que d’autres ?
Oui, Los Angeles. C’est une ville qui m'évoque beaucoup de nostalgie. Il y a une très belle lumière, ce qui est très pratique pour faire de belles photos. Cependant, c’est aussi une ville assez misérable; avec les désillusions liées à l’industrie Hollywoodienne. L.A. est une ville immense, tout est grand là-bas : les routes, les magasins, les voitures… Et parfois les peines aussi. Mon copain est rappeur et m’a donc permis d’entrer en contact avec le milieu artistique. Chaque personne était à fond dans ce qu’elle faisait, et ça c'était très inspirant.

Pourquoi avoir décidé de voyager si longtemps ?
Je voulais surtout fuir Bruxelles. Je trouve que c’est une ville trop confortable et je ne m’y retrouve pas. Voyager m’a permis de couper avec mon quotidien et de me retrouver.

Qu’est ce que l’on ressent lorsqu’on est loin de tout endroit familier ?
Au départ, ça fait du bien. Tu as l’impression que tu peux tout recommencer. De plus, tu ne croises plus les personnes que tu n’aimes pas dans la rue et tu ne repasses pas par les endroits qui évoquent de mauvais souvenirs. Mais au final, tu te rends vite compte qu’il n’est jamais possible de tout recommencer à zéro. Ton passé te suit toujours et petit à petit tes cauchemars refont surface. C’est un sentiment que beaucoup de mes ami(e)s partagent, et c’est assez déroutant.

Tu as écrit dans le texte explicatif de ta série que « l’on reconnaît ses propres cauchemars dans les paysages que nous voyons et dans les gens que nous croisons », tu peux nous en dire un peu plus sur ces cauchemars ?
J’ai vécu des événements assez compliqués à gérer émotionnellement et psychologiquement parlant mais je ne préfère pas trop m'étaler sur le sens exact de cette notion… Lors de mes voyages, j’ai rencontré des gens avec les mêmes problèmes que moi, comme si j’attirais mes cauchemars sans le vouloir. Je vois mes peurs dans les autres, malgré mon effort pour essayer de construire un environnement sain autour de moi. Dans la vie de chacun, il se passe des événements plus ou moins traumatiques, et je voulais fuir tout ça. Malheureusement, les problèmes et les peurs sont universelles.

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Qui est l’homme qui tient une machette sur cette photo ?
C’est mon père. J’ai une relation vraiment compliquée avec lui car c’est quelqu'un de très spécial. Pendant mon enfance c'était déjà difficile car mes parents ont divorcé en de très mauvais termes. Je ne le voyais plus mais il m’a retrouvée sur Facebook lorsque j’avais douze ans. On a recommencé à se voir périodiquement mais ça s’est toujours mal passé. Puis il n’y a pas si longtemps, il m’a proposé d’aller en Malaisie car il y habitait. C’est à ce moment que mon voyage a commencé. Il y a eu une rupture entre nous et c’est la dernière fois que je l’ai vu. Lorsque j’ai pris la photo, il posait pour rigoler, mais après coup c’est devenu l’image que j’ai de lui : celle d’un homme violent.

C’est assez mélancolique comme approche. Ça reflète ta personnalité dans la vie de tous les jours ?
Je me vois comme quelqu’un de normal, mais mon entourage me décrit comme mélancolique, même si je suis joyeuse avec eux. Je pense que ça vient du fait que je prends mes photos quand je suis à fleur de peau, et ça se ressent.

Home faisait partie de ton exposition appelée Poésie Contemporaine, associes-tu la poésie à la photographie ?
Oui. Ma démarche lorsque je fais des photos, c’est de parler de moi-même. Je me considère comme quelqu'un d’hypersensible et j’arrive à mieux me faire comprendre grâce à mes photos. Mes différentes séries de photographie sont comme des lettres que j'écris et que je lis au public.

Ton univers va du noir et blanc argentique au numérique très saturé comme on peut le voir sur ton Instagram. Tu n’as pas de style ou de technique de prédilection ?
Tout dépend du message que je veux exprimer. Le noir et blanc, c’est quand je veux que l’on me prenne au sérieux, lorsque je veux être transparente. Alors que le glitch exprime mon affection pour l’art visuel; parfois je veux que ça claque.

Comptes-tu repartir en voyage pour tes prochains projets ?
Oui. Je ne suis pas très inspirée à Bruxelles. J’aime me reposer et archiver mes photos ici, mais mon idée de base était de m’installer au Japon. La première fois que j’y suis allée, j’ai vécu un réel choc culturel. Je devais me comporter comme une « vraie » Japonaise; je devais donner tout l’argent que je gagnais à mes grand-parents car ils m’hébergeaient et que c’est une tradition là-bas. Je l’ai vécu comme une forme de soumission. Maintenant que je connais mieux le Japon, je serais mieux préparée psychologiquement. J’irais vivre à la campagne car je ne supporte pas les règles imposées par Tokyo. Le rythme est extrêmement frénétique et si tu veux bien gagner ta vie, tu dois bosser minimum 60 heures par semaine. Mais je veux tout de même y retourner car ce sont mes racines.

La prochaine exposition d’Anna Fuji aura lieu du 10 au 31 octobre 2019 au GC De Maalbeek, Hoornstraat 97, 1040 Etterbeek.

Vous pouvez suivre le travail d'Anna sur Instagram.

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