Photos : Iorgis Matyassy pour Vice 

Avec les jeunes royalistes français

Bruno Lus

Catholiques trad', fans d’histoire ou anti-républicains : tous ceux qui veulent voir le roi Louis XX revenir sur le trône de France se sont rassemblés à Paris, vendredi dernier. Reportage.

Photos : Iorgis Matyassy pour Vice 

Vous ne le savez peut-être pas, mais un grand événement a eu lieu le vendredi 6 juillet. Non, pas la victoire de la France en quart de finale contre l'Uruguay – mais la venue du roi Louis XX. L’homme, héritier de la lignée des Bourbon, réside en Espagne. Sa présence dans l’Hexagone est donc un événement.

Près de cent cinquante de ses groupies s’étaient donné rendez-vous sous le soleil du 1er arrondissement de Paris pour célébrer le bicentenaire du rétablissement de la statue équestre d’Henri IV, lointain aïeul de Louis XX, abattue lors de la Révolution, sur le Pont-Neuf. On ne va pas se mentir : la moyenne d’âge était plutôt élevée. Mais tout de même, quelques jeunes ont fait le chemin pour voir le roi en vrai.

Avant toute chose, une petite précision technique : Louis est l’un des deux prétendants à la couronne de France. Il s’oppose à Henri VII, descendant des Orléans. Les soutiens des Bourbon sont dits « légitimistes ». Doctorant en droit constitutionnel, Jean, 31 ans, est l’un d’entre eux. Aujourd’hui, il a pu se libérer de ses « obligations de famille », a enfilé ses plus beaux mocassins bleus, relevé le col à damier de son polo rouge, et pris le train de Marseille spécialement pour l’occasion. « C’est très important quand l’héritier se déplace en terre de France ! » Si c’est la première fois qu’il participe à un tel rassemblement, il se dit « né légitimiste » – comprenez : sa « grande famille provençale » est royaliste.

Alors c’est quoi, une éducation monarchiste ? « C’est une conception différente de son identité, un rapport très charnel avec sa terre, avec ses compatriotes. » En grandissant, Jean s’est forgé sa propre opinion : « J’ai eu une longue réflexion. J’en ai conclu que la Ve République ne tient le cap que parce qu’elle a une tête très puissante. Mais elle va mourir. Depuis Nicolas Sarkozy en 2007, le régime est devenu hyperprésidentiel. L’onction du suffrage universel ne suffit plus à la légitimité. De plus, techniquement, c’est faux : le président n’est pas élu par la majorité des Français, entre les abstentionnistes, ceux qui ne sont pas inscrits… Macron a été élu par défaut »

« L’onction du suffrage universel ne suffit plus à la légitimité » – Jean, 31 ans

Passant une main dans ses longs cheveux bruns, il poursuit par du name dropping, pour prouver ses dires : le juriste allemand Carl Schmitt, le général de Gaulle, le philosophe proche des courants maurrassiens Pierre Boutang…

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Malheureusement, on ne connaîtra jamais la fin de cette leçon d’histoire : deux de ses amis surgissent. Passé un court moment de gêne façon rendez-vous Tinder insolite, ils se checkent, soulagés. Sourires complices échangés.
— Je suis trop content de vous voir ! Je me sentais un tantinet seul.
— Tu es venu, toi aussi ?
— Oui, tu sais bien que…

Leurs retrouvailles sont interrompues par l’arrivée de Louis XX, sous les drapeaux et les hourras. « Vive le roi ! Vive le roi ! », entend-on partout. Des cellulaires sont brandis comme à un concert de BTS. La foule est en délire. Si la famille d’Orléans est soutenue par les 3 000 sympathisants revendiqués de l’Action française, mouvement politique nationaliste d’extrême-droite, les fans de Louis de Bourbon, sacré par Thierry Ardisson, incarnent plutôt la frange bobo du royalisme. C’est le défilé des looks excentriques – ici une ribambelle de décorations militaires, là une ombrelle en dentelle, et même quelques ecclésiastiques.

« Je suis devenu royaliste au collège, par passion pour l’histoire » – Olivier, 23 ans.

Après un expresso à « La Rose de France », l’extravagante délégation traverse la place du Pont-Neuf au pas, sous le cagnard, galvanisés par leur tube de l’été – « La marche d’Henri IV ». Moment d’émotion. « C’est la première fois que je rencontre le roi. C’est à la fois réjouissant, et en même temps j’aimerais qu’il y ait plus de faste. Cela manque un peu de pompe », raconte Olivier. 23 ans, une fière cravate à fleurs de lys, du poil au menton et des convictions : « Je suis devenu royaliste au collège, par passion pour l’histoire. » Ce Caennais d’origine, qui n’aime de Paris que « les catacombes, les soirées dansantes et l’aumônerie de la Sorbonne », parle avec éloquence, prenant le soin de bien détacher les syllabes. De ses parents, il dit qu’ils sont catholiques, non royalistes – mais sympathisants : « Si on leur proposait un Saint Louis, ils ne seraient pas contre ! » Après son master d’histoire, le jeune homme compte intégrer Saint-Cyr et embrasser une carrière militaire.

Olivier, 23 ans.

C’est d’ailleurs l’amicale du 5e régiment d’infanterie – un régiment français d’Ancien Régime – qui ouvre les festivités. Quelques discours et dépôts de gerbes plus tard, c’est la marée humaine. Louis XX sert des mains, adoube vieillards et bébés, prend des selfies et papote avec son discret accent espagnol chantant. De quoi rendre ses « sujets » heureux. À 19 ans, Louis est aux anges : « C’est la première fois que je serre la main à quelqu’un de son envergure. Ça m’a ému de prendre une photo avec lui. » Veste à la Top Gun sur l’épaule, casquette et crâne rasé, ce « militant légitimiste » détonne dans l’assemblée – si ce n’est son imposante croix autour du cou.

Lui ne se juge pas assez bien sapé pour la suite : un petit rafraîchissement à la mairie du 1er arrondissement. Rien que ça. Ce qui fait dire à Éric, prof d’histoire de 36 ans, que « la monarchie va être restaurée par les élites politiques. Pas tout de suite, mais quand tout sera par terre. Regardez, le maire [LR, ndlr] a bien invité le roi ! » Certes, c’est surprenant. Et ce qu’a dit Emmanuel Macron dans un entretien à l’hebdomadaire Le 1 en juillet 2015 apporte de l’eau à son moulin : « Dans la politique française, cet absent est la figure du roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. »

Louis XX, à gauche, en plein selfie avec un admirateur.

Comme Éric, ils sont nombreux à défendre une monarchie constitutionnelle à la britannique. « À l’heure actuelle, en France, nous avons une vision trop caricaturale du royalisme. Avoir un roi, ça ne signifierait pas revenir à un système féodal », précise Avery. Pour autant, ce normalien latiniste de 22 ans – né un 22 janvier, le lendemain de la mort de Louis XVI, tient-il à préciser – n’en parle pas à tout le monde : « Je ne fais pas un militantisme exacerbé. Cependant, quand on remet en cause certains principes républicains, les gens sont plutôt ouverts. Je ne passe pas pour un hurluberlu. » Pour preuve, 14 % des Français se disent « plutôt favorables » à l’instauration de la royauté en France, selon un sondage BVA de 2007.

Arrivé dans son polo vert croco et son short bleu, il n’a pas eu la chance de voir Louis XX. Tant pis : Avery l’a déjà rencontré, de toute façon. Il faut dire qu’il est un royaliste de longue date : « Je lisais tellement de livres d’histoire que j’ai appris qu’on était en République à huit ans ! » Il n’hésite pas à blaguer sur son adhésion au légitimisme : « Il y avait des signes avant-coureurs : j’avais appelé mon lapin Louis XX parce qu’il avait une collerette. » Quand on lui fait remarquer qu’en tant qu’élève de Normale Sup’ il est un pur produit de la République, Avery a réponse à tout : « Le principe en tant que tel n’est pas nécessairement républicain. J’étais dans le privé avant, je suis fonctionnaire aujourd’hui. La méritocratie a remplacé l’aristocratie d’Ancien Régime ! »

Avery, 22 ans.

La journée s’éternise. Au soir, sur les Champs-Élysées, le groupe fend héroïquement la foule au son des klaxons célébrant la victoire de l’équipe de France. Des badauds les prennent en photo. « Un roi ? De quoi ? Ils ne fêtent pas le quart de finale ? »

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