Les solitudes américaines

Après une décennie passée à sillonner les États-Unis, le photographe français Jean-Luc Bertini livre une vision des Américains engoncés dans une solitude.

26 octobre 2020, 7:31am

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Quiconque a déjà pris la route sur une Interstate américaine peut soudain se retrouver empreint d’un puissant sentiment de solitude. Les motels, stations-service, signalétiques criardes font souvent office d’uniques compagnons de voyage. Puis, parfois, un humain ou deux, seuls aussi, comme englués dans un environnement qui pousse à l’isolement, viennent briser brièvement cette monotonie.

Houston, Texas, 2011.

C’est à cette solitude ambiante qu’a voulu se confronter Jean-Luc Bertini, il y a déjà plus de dix ans. Le photographe français sent qu’il a besoin de se retrouver face à soi-même. Pour ça, rien de mieux qu’un long voyage avec de longues lignes droites goudronnées. Il décide alors de partir de l’autre côté de l’Atlantique sans trop savoir ce qu’il allait y faire.

Great Falls, Montana, 2012.

« Je voulais trainer un peu et prendre des images », remet aujourd’hui Bertini. Billet d’avion pris, il débarque à New-York à l’été 2008, avec pour seul but celui de rallier Chicago en voiture, en passant notamment par le Maine. Seulement guidé par son errance déambulatoire, Bertini commence à saisir des scènes de vie américaines avec son Mamiya, un appareil argentique.

Lincolnville, Maine, 2008.

Amish, Lincolnville, Maine, 2008.

Fasciné par la littérature américaine (à laquelle il a dédié un ouvrage), Bertini ne l’est pas forcément par le pays. Mais il veut s’y confronter, comme d’autres grands photographes ont pu le faire avant lui – Robert Frank, William Eggleston ou encore Stephen Shore pour ne citer qu’eux. Après ce premier voyage de deux mois dans le quart nord-est du pays, Bertini rentre en France. Puis repart, et ça pendant près d’une décennie, à coups de voyages solitaires d’un mois ou deux, en variant les saisons.

Los Angeles, Californie, 2015.

La Nouvelle-Orléans, Louisiane, 2011.

« Au début, je ne m’étais pas dit que j’allais faire tous les États-Unis », glisse le photographe. Mais au fil des voyages, vient cette idée un peu folle de couvrir l’entièreté du pays et qui donne vie en cette fin octobre à Américaines solitudes (Actes Sud), la recension de sa dizaine de périples états-uniens. « Souvent je me demandais dans quelle galère je m’étais mis, de vouloir tout voir, alors que j’aurais très bien pu me concentrer sur une ville, ou un État. »

Clarksdale, Mississipi, 2019.

La Nouvelle-Orléans, Louisiane, 2011.

Parce que les voyages de Bertini à travers le Kansas, le Montana ou encore l’Alabama ne sont pas toujours une partie de plaisir. « J’ai tellement bouffé de route », souffle-t-il. Chaque journée est réglée de la même manière. Avant le lever du jour, le photographe se lève, prend un café, et monte dans sa voiture de location une fois que les premiers rayons apparaissent. Puis pendant toute la durée, il roule sans GPS, s’arrête, prend parfois seulement quelques photos. Dès que le soleil se couche, et qu’il n’y a donc plus de photos à prendre, il s’arrête dans un motel, mange une triste salade et s’endort, souvent triste. On est donc loin du road trip entre amis, à la recherche de cet American way of life mythifié.

Wounded Knee, Dakota du Sud, 2012.

Son sujet, il le dit sans mal, n’est pas « anglé » comme on a l’habitude de dire en journalisme. Or, au fil des clichés pris, Bertini interroge en miroir de sa propre solitude, celle qui rythme les vies américaines. Pour l’historien et spécialiste de la photo américaine Gilles Mora, qui signe un des deux textes accompagnant les photos d’Américaines solitudes, l’objectif de Bertini dérive sans cesse vers cette « atomisation violente de l’individu social » particulièrement prégnante aux États-Unis. Comme des peintures, les photos de Bertini viennent sublimer « cette esthétique de l’isolement ».

Jacksonville, Floride, 2013.

Dans sa pratique, Bertini reste aussi irrémédiablement seul. Rares sont les occasions où il va discuter avec ceux qu’ils photographient. « Je ne voulais pas que ce travail ressemble à mon travail de portraitiste », explique celui qui cherche une image très frontale, extrêmement composée, comme un tableau. « Quand le sujet que je prends en photo me repère, je me mets à soliloquer comme un fou, je fais des gestes en regardant derrière la personne. Je fais un peu le demeuré en gros, puis je m’en vais. » Pour résumer sa manière de travailler sur ce projet, il a cette formule, « je suis un témoin plutôt qu’un complice ».

Chicago, Illinois, 2008.

Si Bertini sait bien qu’on ne voit jamais « tout » d’un pays, « je ne suis pas naïf » pose-t-il, comment savoir alors quand on a fait le tour ? Parce que sans éditeur, ni bourse, le projet coûte cher, en temps et en deniers. « Mon dernier voyage date de 2017, j’ai maintenant un enfant, ma femme me demande si ça vaut bien la peine d’y retourner. Mais moi, je sais que je n’ai pas traversé le Kansas, et à peine le Missouri. L’Oklahoma non plus. Donc je reprends un billet et part pour 20 jours. Mais à peine arrivé, j’ai compris qu’en réalité j’avais terminé et que je commençais à me répéter. »

Los Angeles, Californie, 2015.

Sur le pays qu’il a sillonné, Bertini a bien un avis alors que les élections approchent. « C’est un pays que j’ai trouvé abîmé, mais je n’ai pas regardé les États-Unis comme un anthropologue, simplement comme un photographe », pose-t-il. Ses Américaines solitudes montrent simplement le pays et les Américains comme « il a cru les voir » au fil d’une flânerie non-réfléchie ou guidée, à part peut-être par sa propre solitude. Si Robert Frank dit avoir appris à aimer les États-Unis en les photographiant dans les années 1950, Bertini admet avoir sans doute vécu l’expérience inverse devant tant d’outrances, de gâchis, d’injustices sociales et d’excès. Pourtant, une sorte de fascination persiste encore, une attirance qui l’entraînera sans doute bientôt à y retourner.

L’ouvrage de Jean-Luc Bertini, Américaines solitudes, est édité par Actes Sud, et disponible depuis octobre 2020.

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