Je me suis mariée pour 9000 euros, avant de m'enfuir

Il y a cinq ans, Lisa acceptait l’offre d’un Marocain lui proposant de l'argent contre une union avec un cousin et une série de galères.

Sa dégaine, une paire de sneakers roses et une doudoune sans manches de la même couleur, est trompeuse. En cette après-midi de février 2022, à la barre du tribunal judiciaire de Nantes, Lisa n’a plus grand-chose à voir avec la gamine malléable de 2017. Désormais maman, cette Nantaise de 23 ans a pris de la bouteille. « J’étais vraiment influençable à ce moment-là, je me suis mis des œillères en leur accordant une confiance aveugle », explique-t-elle calmement en dépit de l’angoisse commune aux personnes qui comparaissent pour la première fois.

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Lisa est jugée pour avoir accepté de se marier contre de l’argent. Elle savait que la loi l’interdisait mais a donné son accord « par dépit », dans un contexte de précarité financière et d’isolement. Les deux hommes qui l’ont entrainé dans cette galère étaient convoqués mais sont absents. « Ils m’ont donné l’attention que je n’avais pas auprès de mes parents », précise Lisa.

À la suite du divorce de ses parents en 2007, Lisa a vécu huit ans chez sa mère avant d’être placée en foyer, à l’adolescence. Multipliant les fugues et refusant de retourner au domicile maternel, elle s’est ensuite installée chez son père malgré l’instabilité de celui-ci. Isolée, Lisa ne voit pas grand monde si ce n’est les habitués du café d’un quartier populaire de Nantes où elle est à l’époque apprentie serveuse.

Parmi ces hommes, elle sympathise avec Moktar, un Marocain de 13 ans son aîné. C’est lui qui vient voir Lisa quand son père l’envoie vivre du jour au lendemain, en mai 2017, dans le sud de la France. Déscolarisée et sans ressources, elle refuse sa proposition de faire l’escorte mais accepte un mariage blanc avec Nadir, un cousin de Moktar vivant au Maroc.

Selon elle, Moktar aurait récupéré ses papiers d’identité dans le kebab d’un ami où elle avait été employée. Il lui annonce aussi que la rémunération promise est passée de 9 000 à 6 000 euros.

Quelques semaines plus tard, un premier voyage à Fès est organisé pour faire connaissance avec son futur mari. Entre alors en jeu le compère de Moktar, un Français converti surnommé Yassine, né en 1985. Lui et Lisa reste une semaine sur place. Hébergés par le frère de Nadir, ils sillonnent les bars et les restaurants. L’objectif, rappelle Lisa, est de « se montrer » avec son futur mari.

À leur retour, alors qu’elle veut faire machine arrière, Moktar lui répond que c’est impossible car la procédure est lancée. Lisa n’a pourtant fourni aucun document. Selon elle, Moktar aurait récupéré ses papiers d’identité dans le kebab d’un ami où elle avait été employée. Il lui annonce aussi que la rémunération promise est passée de 9 000 à 6 000 euros.

Lisa reprend l’avion, toujours depuis Nantes, une semaine plus tard, cette fois-ci seule. À l’atterrissage, elle retrouve son futur mari et Yassine, son « grand frère » resté sur place. Les deux hommes la conduisent directement au consulat pour entamer les démarches. Face à une fonctionnaire, Lisa fait part de ses doutes mais le dossier est accepté. Yassine et Lisa retourne en France le 24 novembre. Le trajet s’effectue en bus. Après 32 heures de voyage, Moktar les récupère à Tours. Echaudée, Lisa continue de garder ça pour elle et n’ose en parler à ses parents. « J’avais honte » dit-elle.

Le troisième et dernier voyage a lieu entre le 1er et le 25 février 2018, toujours avec Yassine. Après avoir récupéré le dossier complété au consulat, les futurs mariés se rendent au ministère des affaires étrangères. Dans un bureau, elle voit Nadir glisser 300 dirhams à un juge. Une sauterie est ensuite organisée avec plusieurs autres couples. Lisa, à qui Nadir a raconté qu’il s’agissait simplement d’un essayage de robes, réalise qu’il s’agit de la cérémonie de mariage. Le soir-même, elle appelle son père en larmes. Il lui prend un billet pour le premier vol du lendemain.

« J’aurai ce que j’attends j’appelle même pas, tu sais bien comment on fonctionne, j’veux un papier pas une femme, si je te brûle pas je suis une pute ».

Un mois après son retour à Nantes, alors qu’elle a décidé de tout arrêter, Lisa reçoit le dossier de mariage à adresser au ministère des affaires étrangères pour obtenir le livret de famille. Sans action de sa part, Nadir perd patience. « J’aurai ce que j’attends j’appelle même pas, tu sais bien comment on fonctionne, j’veux un papier pas une femme, si je te brûle pas je suis une pute », lui écrit-il sur Messenger.

Lisa reçoit aussi des sombres appels d’amis de Moktar, qui contactent même sa mère. C’est finalement Yassine qui déboule chez elle et l’invite, « d’un ton ferme mais sans menaces » dira-t-elle, à poster le courrier au ministère. Lisa s’exécute, reçoit le livret de famille mais n’envoie pas à Nadir les documents nécessaires pour l’obtention du visa. Elle reçoit une seconde vague de menaces. Au plus mal psychologiquement et n’osant plus sortir de chez elle, elle finit par informer sa mère, qui saisit une avocate.

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Lisa veut faire annuler le mariage et déposer plainte contre les trois hommes. Maître Oona Ah-Thion l’informe qu’elle aussi a commis une infraction et qu’elle risque d’être poursuivie dans la mesure où la contrainte est impossible à démontrer. Une plainte est adressée au parquet de Nantes qui ouvre une enquête après plusieurs relances. Yassine et Moktar sont retrouvés et entendus.

Le premier, un ex-employé de la CAF sur lequel les enquêteurs n’ont pas jugé utile de poursuivre les investigations, confirme la somme initiale de 9 000 euros mais assure qu’en tant que simple accompagnateur il ne devait rien toucher. Le second, six mentions au casier pour des délits mineurs, conteste les faits. Il explique que Lisa serait tombée amoureuse de Nadir et que le couple aurait décidé de se marier d’un commun accord.

Moktar a finalement été condamné à six mois de prison ferme plus 3 000 euros d’amende. Yassine a échappé au couperet de la justice car le procureur a oublié de joindre au dossier son casier judiciaire, document obligatoire pour prononcer une peine. Une faute qui a donné lieu à un joli clash entre la présidente stupéfaite et le procureur vexé par les reproches de celle-ci.

Restait donc à trancher sur le sort de Lisa, « à la fois victime et coupable dans cette affaire » selon son avocate. Si le représentant du ministère public veut bien entendre certaines « difficultés sociales », Lisa n’ignorait rien de ce qui se tramait. Par « appât du gain », elle a servi de « rouage » à des « capitalistes du mariage » développe le proc. Une peine de trois mois de prison avec sursis plus un stage de citoyenneté est requis.

Constatant que l’infraction est bien caractérisée, le tribunal décide pourtant, au vu de l’ancienneté des faits et de l’évolution positive de Lisa, de la dispenser de peine. Un premier ouf de soulagement pour elle. Lisa a pu définitivement tirer un trait sur cette histoire quelques semaines plus tard avec le jugement civil annulant le mariage. Elle n’a pas touché un seul centime.  

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