Un allemand veut investir des millions dans une usine à weed talibane

« Le code éthique et moral dominant en Afghanistan n'a rien à voir avec ma vision de l'humanité », dit l'homme d'affaires allemand Werner Zimmermann.

12 Januar 2022, 8:45am

Ces six derniers mois, l'Afghanistan a plus été lié à des gens essayant désespérément de fuir le pays qu'à une hausse des investissements étrangers. Après la prise du pouvoir par les talibans en août 2021, des rapports ont été publiés sur des violations généralisées des droits de l'homme et la persécution de personnes dont les vies se trouvent en décalage avec la stricte interprétation de la charia imposée par le régime.

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Vu comme ça, ce n'est pas exactement le meilleur endroit pour établir une entreprise internationale. Et pourtant, fin novembre 2021, le ministère de l'Intérieur taliban a annoncé dans un tweet avoir signé un accord avec une entreprise étrangère appelée CPharm pour un investissement de 400 millions d'euros dans une usine de production de cannabis qui doit être construite dans le pays. L'information a projeté CPharm, une petite entreprise australienne de conseil médical, dans une tempête médiatique – une surprise également pour la société elle-même, surtout parce qu'elle affirmait n'avoir aucun lien avec l'accord.

Il s'avère que CPharm est aussi le nom d'une autre entreprise – CPharm International (ECI), une société de recherche et développement allemande qui teste depuis 20 ans la culture rapide de cannabis.

Werner Zimmermann, 56 ans, propriétaire et directeur général de l'entreprise, m'a dit qu'il n'était pas vraiment ravi que l'accord devienne public. C'est un homme très occupé, mais j'ai réussi à l'avoir au téléphone alors qu'il était en route pour un rendez-vous avec le consul honoraire du Pakistan à Düsseldorf. Selon lui, l'ampleur de l'accord entre CPharm et le régime taliban a aussi été mal interprétée. Mais les sollicitations de la part des médias continuent d'affluer. « Je ne dors presque plus », a dit Zimmermann.

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Zimmermann a expliqué que son entreprise a déjà travaillé dans de nombreux pays à travers le monde, dont le Lesotho, le Maroc, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Macédoine du Nord et Chypre, entre autres. L'entreprise met en place des installations de production de weed et a aussi une activité de conseil sur des questions juridiques. L'un de ses prochains projets est de construire une usine à 500 000 000 euros au Kazakhstan. L'Afghanistan est le prochain pays sur la liste.

Aujourd'hui, il prévoit de produire du cannabis médical en Afghanistan, à la fois pour le marché local et international. Plus tard seulement, si des pays comme l'Allemagne légalisent la weed à usage récréatif, son entreprise pourra-t-elle aussi la faire pousser à des fins non médicales en Afghanistan.

Les aspirations de Zimmermann peuvent sembler tirées par les cheveux, mais elles ne sont pas si folles que ça. La plante de cannabis – le chanvre – trouve ses origines en Afghanistan et pousse dans des régions situées près de l'Himalaya depuis des siècles. Même si elle est officiellement interdite depuis les années 70, la weed reste consommée de manière traditionnelle dans certaines régions isolées du pays, ou du moins elle l'était jusqu'à la prise de pouvoir par les talibans.

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Zimmermann lui-même connaît bien l'Afghanistan. En tant qu'ancien coureur de fond et athlète professionnel, il a rencontré en 1989 des soldats d'élite de l'URSS à un camp d'entraînement dans une ville qu'on appelle aujourd'hui Almaty, la plus grande du Kazakhstan. À l'époque, il y a aussi croisé des Afghans et décidé de se rendre dans leur pays pour la première fois en 1991.

Une fois en Afghanistan, Zimmermann affirme être devenu ami avec Ahmed Chah Massoud, un chef de la résistance afghane qui venait de mener les opérations de guérilla ayant bouté les Soviétiques hors du pays. Plus tard, Massoud a dirigé l'Alliance du Nord, un groupe militaire qui a combattu les talibans après leur prise de pouvoir en 1996. Il a été assassiné le 9 septembre 2001, peu avant les attaques contre le World Trade Center. Aujourd'hui, son fils Ahmad Massoud est une figure importante de la résistance afghane contre les talibans.

Zimmermann assure qu'il connaît mieux l'Afghanistan que ce que ses haters lui reconnaissent. « Je ne suis pas un inconnu. Je ne suis pas un Allemand défoncé qui suit une mode », a-t-il dit. « Ces deux derniers jours, un plus grand nombre de mes connaissances en Afghanistan ont été tuées que celui des soldats allemands qui y sont morts ces 20 dernières années ».

Zimmermann dit ne pas percevoir actuellement d'honoraires issus d'activités de conseil dans le cadre de ses opérations en Afghanistan ; son entreprise ne commencera à faire de l'argent que lorsque la weed pourra être exportée légalement. Mais pour l'instant, ça n'a pas l'air gagné. Après tout, les Nations unies ont annoncé début décembre qu'elles ne reconnaissaient pas officiellement le gouvernement taliban jusqu'à nouvel ordre.

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Ce qui nous amène donc à la question principale : comment une entreprise allemande peut-elle faire affaire avec un gouvernement qui n'est pas reconnu par l'Allemagne elle-même ? Si ça ne tenait qu'à lui, a dit Zimmermann, le gouvernement allemand aurait dû reconnaître les talibans dès le premier jour. « Un ministre des Affaires étrangères qui prend de grands airs est peut-être l'une des pires choses qui peut arriver au peuple afghan », a-t-il expliqué.

C'est pourquoi une partie de son rôle est bien d'aider le ministre des Affaires étrangères taliban dans la négociation d'accords avec des pays au cas par cas, pour faciliter les échanges commerciaux extérieurs dans un avenir proche. « On n'est pas des criminels, vous savez », proteste Zimmermann.

J'ai demandé à Zimmermann s'il ressentait quelque scrupule éthique quant à ses aspirations commerciales au vu des violations des droits de l'homme dont est accusé le régime taliban. « Je suis au courant de cela », a-t-il dit. Mais il n'y pas qu'un seul « Afghanistan », a-t-il ajouté, simplement de multiples groupes tribaux et familiaux qui influencent l'image du pays à l'étranger. « Je travaille professionnellement, pas idéologiquement, avec le ministre des Affaires étrangères en place, et je les soutiens avec mon projet », a dit Zimmermann.

L'homme d'affaires insiste qu'il ne soutient pas le terrorisme. Parfois, admet-il, il craint d'être arrêté en route vers son prochain rendez-vous d'affaires. Et en ce qui concerne la crise des droits de l'homme encore en cours en Afghanistan, il se montre plutôt fataliste. « Le code éthique et moral dominant en Afghanistan n'a rien à voir avec ma vision de l'humanité, mais je ne peux pas changer cela non plus », a dit Zimmermann. « De mon vivant, il n'y aura pas d'égalité réelle en Afghanistan – mais ce n'est pas à cause de mon soutien au gouvernement ».

Dans un sens, interdire toutes les transactions commerciales avec l'Afghanistan n'est pas la solution la plus directe à la manière de traiter avec les talibans. De nombreux pays ont déjà imposé des sanctions en réponse aux violations des droits de l'homme, mais jusqu'ici, les mesures ont surtout affecté les Afghans pauvres, en aggravant encore plus une crise économique qui, jusqu'ici, a laissé derrière elle 23 millions de personnes affamées.

Pour l'heure, il semble probable que l'accord entre CPharm et les talibans soit suspendu. L'entreprise dit qu'elle va devoir attendre de voir comment la communauté internationale approche le nouveau gouvernement à l'avenir, avant de pouvoir concrétiser l'investissement privé.

Même pendant notre conversation, Zimmermann avait l'air d'avoir besoin d'une petite pause. Il affirme avoir reçu des menaces de mort de la part de représentants d'un cartel de la drogue européen, mécontents de voir ses projets interférer avec leur trafic de drogue illégal depuis l'Afghanistan.

L'homme d'affaires a aussi dit avoir reçu un avertissement similaire du ministre de l'Intérieur du Kirghizistan – avec qui il est apparemment ami, et où Zimmermann possède une résidence secondaire. Zimmermann reconnaît qu'il est difficile d'anticiper l'évolution de la situation politique en Afghanistan. Mais il reste un « homme de conviction », ajoute-t-il.

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