Le procès d'un trafiquant d'êtres humains entaché par des soupçons d'erreur judiciaire

Surnommé "le Général", Medhanie Yehdego Mered est le trafiquant d'êtres humains le plus recherché au monde. Problème, la justice italienne pourrait avoir arrêté un simple homonyme.
28.11.16
L’homme présenté comme étant Medhanie Yehdego Mered (au centre) encadré par deux policiers italiens à l’aéroport de Palerme, en Italie, après son arrestation à Khartoum au Soudan. Photo fournie par la police italienne le 8 juin 2016. (REUTERS/File Photo)

Ce lundi 28 novembre s'ouvre à Palerme le procès du chef du plus gros réseau de passeurs d'Afrique du Nord, Medhanie Yehdego Mered. Cet Érythréen avait été arrêté fin mai au Soudan puis extradé vers l'Italie. Mais après trois audiences, de nombreux éléments laissent à croire que les autorités n'auraient pas arrêté la bonne personne.

En juin dernier, la justice italienne et les autorités britanniques avaient annoncé en grande pompe l'arrestation « d'un des trafiquants d'êtres humains les plus recherchés au monde », surnommé « le Général ». Mered était recherché depuis plus d'un an, dans le cadre d'une enquête du parquet de Palerme, épaulé par les services de renseignements britanniques.

Il est soupçonné d'avoir envoyé au moins 13 000 personnes de Khartoum vers l'Europe, via la Libye et la Méditerranée. Grâce à ses activités, Mered serait à la tête d'une fortune de plusieurs millions d'euros.

Les autorités assurent que l'homme présenté devant le tribunal ce lundi est bien Medhanie Yehdego Mered, âgé de 35 ans. Mais de nombreuses voix s'élèvent pour dire que l'homme appelé à la barre et le trafiquant d'êtres humains ne sont pas la même personne.

Selon plusieurs documents — dont une attestation de passage en études secondaires et des certificats médicaux — présentés par son avocat italien, Michele Calantropo, l'homme arrêté s'appellerait Medhanie Tesfamariam Behre et serait âgé de 28 ans. Un homme qui, selon des photos publiées par le Guardian, ne ressemblerait guère au passeur recherché.

Le témoignage d'une quarantaine de personnes, dont deux victimes de Mered, corrobore aussi la thèse d'une erreur judiciaire. Une de celles-ci a confirmé au Guardian que l'Italie aurait arrêté le mauvais homme. Cette personne a d'ailleurs souhaité rester anonyme par peur de représailles sur sa famille au Soudan, où Mered, le véritable trafiquant, serait toujours actif. Ce témoin dit avoir rencontré « le Général » à deux reprises, dont une fois quand le passeur l'a enlevé, torturé et dépouillé dans le désert du Sinaï en 2011, alors qu'il essayait de rejoindre Israël.

« Je ne connais pas le mec qu'ils ont arrêté, assure de son côté Ambesajer Yemane, un réfugié érythréen de 23 ans arrivé en Europe par le biais de Mered. Je l'ai juste vu dans un article sur Facebook et j'ai immédiatement pensé : ce n'est pas Mered ! »

Pourtant, la justice pense que Behre ne serait qu'un pseudonyme qu'utilise «le Général ».

Après trois audiences menées depuis juin, l'accusation n'arrive pourtant pas à prouver que l'homme arrêté est bien le trafiquant d'êtres humains. Mais l'accusé reste incarcéré. Pour Calogero Ferrara, l'un des procureurs en charge du dossier, cela prouve que l'homme présenté aux juges est bien « le Général ». Selon lui, la juge Geraci « aurait relâché [l'accusé] si elle avait estimé que les éléments avancés n'étaient pas suffisants pour assurer sa culpabilité », rapporte Le Monde.

La justice italienne s'appuie aussi sur des coups de téléphone que l'homme arrêté aurait passé à des passeurs basés en Libye. Ils prouveraient qu'il s'agit bien du «Général ». « Medhanie a reconnu avoir appelé la Libye, explique son avocat Me Calantropo. Mais il prenait des nouvelles d'un cousin et d'un ami en route vers l'Europe. C'est monnaie courante chez les migrants. »

C'est d'ailleurs ces trois appels passés courant 2016 que la justice italienne a voulu comparer avec des coups de fil du « Général » interceptés en 2014, pour comparer les deux voix. Mais lors de la dernière audience en septembre, l'ingénieur du son responsable de l'authentification des voix a indiqué, devant la cour, « que le résultat de notre comparaison ne permet pas de statuer si l'homme arrêté est le même que le trafiquant. »

Le résultat négatif est peut-être dû aux méthodes de cet expert. Comme le logiciel utilisé pour comparer les voix ne reconnaît pas le tigrigna — la langue majoritaire en Érythrée —, il a utilisé l'arabe égyptien, car c'est la langue « géographiquement la plus proche ». Or, ces deux langues ont des racines complètement différentes. L'analyse de cet expert a donc toutes les chances d'être viciée.

Une seule audience est prévue cette semaine, mais le procès pourrait durer plusieurs mois.


Suivez Henrique Valadares sur Twitter : @HenriqValadares