Quand la grossophobie s'invite dans la chambre à coucher

« Une fille m'a demandé de rejouer la scène dans « Matilda » où Bruce Bogtrotter doit avaler un gâteau au chocolat gargantuesque devant tous ses camarades. »
8.6.20
illustration femme en surpoids dans un lit
Illustration : Josh Crumpler

La « grossophobie » désigne la discrimination envers les personnes grosses. Elle se manifeste de bien des façons. Il peut s'agir des plaisanteries et des taquineries qui résonnent dans les cours de récré (« quelle baleine » ; « regarde ce gros porc »). Il peut s'agir aussi des publicités relayées par les innombrables tabloïds, magazines et émissions dédiées à la perte de poids, qui présentent la minceur comme le summum de la beauté et du mérite et qui relèguent la rondeur à l'image misérable et déprimante de l'« avant ».

Mais cette discrimination peut pénétrer même les environnements les plus intimes. En tant que femme en surpoids, je dois souvent naviguer dans une mer saturée de grand-princes convaincus de me faire une faveur en m'accordant leur attention. Bien sûr, cela ne m'empêche pas d'avoir des relations sexuelles et amoureuses gratifiantes et épanouissantes. Mais les témoignages ci-dessous prouvent que la grossophobie ne tient pas compte du moment ou de l'endroit.

Marie, 31 ans

Un jour, j'ai été contactée sur Tinder par un couple qui cherchait spécifiquement une fille grosse pour se moquer d'elle et l'humilier dans un contexte sexuel. En gros, le message disait : « On cherche une fille grosse avec qui passer du temps. Tu aimes l'humiliation ? » J'ai demandé : « Qui va être humilié ? » Ils m'ont répondu : « Toi. » Les deux étaient minces. J'ai évidemment refusé.

Mais il y a beaucoup de gens comme ça. Comme ce mec avec qui je suis sortie pendant un an et qui m'a dit : « Il y a des filles que tu aimes pour leurs seins et d'autres pour leur cul, mais dans ton cas, ce n'est ni l'un ni l'autre. » Un autre mec sur OKCupid a écrit un poème entier sur mon apparence qu'il trouvait « dégoûtante ». Je lui ai fait remarquer que ça ne se faisait pas et il m'a dit : « Pourquoi es-tu si sérieuse ? Je croyais que les grosses étaient marrantes. » Je n'avais jamais rencontré un tel degré de misogynie.

Gaby, 31 ans

Un type qui me plaisait depuis des années m'a dit que j'étais « trop grosse », ce qui ne l'a pas empêché de me réclamer une fellation. Un coup d'un soir m'a dit qu'il se sentait « plus en sécurité » quand il était sur le dessus. Un autre a préféré le faire en levrette pour ne pas avoir à voir mon corps ou mon visage. J'ai accepté tout ça comme si c'était normal.

Et comment pourrais-je oublier le connard qui m'a violée sous prétexte que « je n'attendais que ça », car j'étais noire et grosse. On discutait sur Match.com depuis des semaines et c'est arrivé au premier date après qu'il a insisté pour aller chez lui. Je n'en suis pas encore complètement remise. Lorsque j'ai raconté ça à une femme de ma famille, elle m'a dit : « Au moins, tu t'envoies en l'air ! »

« Il m'insultait, disait que je « puais » et que je n'étais "pas du tout comme son ex" »

Ma cousine m'a encouragée à le recontacter après cet incident. Elle avait toujours été douée dans ses rapports avec le sexe opposé, c'est du moins ce que je pensais. Qui pouvait en savoir plus sur les hommes que ma cousine aux gros seins qui affirme avoir couché avec 100 hommes et quelques femmes ? Alors, je l'ai écoutée contre mon gré, je suis allée chez lui, je me suis présentée à lui comme une poule de luxe. Nous avons eu des rapports sexuels consensuels cette fois-là, mais c'était pire que tout : il m'insultait, disait que je « puais » et que je n'étais « pas du tout comme son ex ». Il me crachait dessus et disait que j'étais « trop grosse et ennuyeuse » tout en étant en moi… mais au moins, je me suis envoyée en l'air, non ?

Stella, 32 ans

Lors de ma première fois, j'ai dit au mec que j'étais nerveuse à l'idée qu'il me voie nue. Il m'a répondu : « Ne t'inquiète pas. Je ne comptais pas te regarder de toute façon. » Un autre mec avec qui j'étais depuis quatre ou cinq ans m'a dit après que j'aie pris du poids : « C'était mieux quand tu étais plus mince. » Pendant des années, je me suis demandé pourquoi il restait avec moi si je ne lui plaisais pas. Son trouble de l'érection n'a pas arrangé les choses. Il a été diagnostiqué que plusieurs années après notre rencontre. Pendant tout ce temps, j'ai pensé que c'était moi le problème.

Noemi, 24 ans

Quand j'avais 19 ans, je me suis fait une coupe courte. Un peu plus tard, alors que je couchais avec un mec en levrette, il s'est mis à rire. Je lui ai demandé ce qui était si drôle et il a dit : « J'ai l'impression de baiser Big Boo de Orange Is The New Black. » Je ne l'ai pas pris comme une insulte : j'aime beaucoup le look androgyne de Big Boo. Mais le fait qu'il se moque de moi m'a fait de la peine. Je ne l'ai plus jamais revu.

Rémi, 37 ans

Un de mes plans cul ne voulait pas laisser la lumière allumée. Il avait peur à la fois de me voir nu et que moi, je le vois nu. Il m'a dit : « Vu les corps qu'on a, il vaut mieux qu'on ne se voit pas. » J'étais un peu perplexe. Je n'avais jamais eu de rendez-vous ou de relations sexuelles avec quelqu'un d'aussi mal à l'aise à l'idée de voir de la chair. D'autant plus que moi, je le trouvais très attirant sexuellement.

Mais par la suite, j'ai remarqué qu'il avait souvent ce type de comportement. Il était incapable de se promener nu chez lui et ne supportait pas que je le fasse. Il y avait probablement un peu de projection là-dedans.

Courtney, 29 ans

Je suis pansexuelle et j'ai été avec des gens de toutes tailles, mais j'ai eu des expériences moins qu'agréables avec des personnes minces. Je suis sortie avec une fille au lycée. La première fois que je me suis déshabillée devant elle, elle m'a dit qu'elle n'avait « jamais vu un corps comme le mien » et qu'elle avait « changé d'avis » parce qu'elle ne savait « pas quoi faire de tout ça ». Le pire, c'est que je suis restée avec elle pendant longtemps après ça, tant mon estime de moi-même en tant que femme grosse et lesbienne était basse.

Une autre fille à la fac m'a demandé de rejouer la scène dans Matilda où Bruce Bogtrotter doit avaler un gâteau au chocolat gargantuesque devant tous ses camarades. On avait déjà couché ensemble plusieurs fois et c'est venu de nulle part. Je ne juge pas les gens qui ont des fétichismes sexuels avec les gros ou la nourriture, mais ce n'était pas son cas. C'était plus comme si elle prenait son pied en pensant m'humilier ou en perpétuant l'idée que toute personne avec un embonpoint a besoin de se goinfrer en permanence. J'ai toujours eu l'impression qu'elle se croyait supérieure à moi en raison de sa minceur. Alors, oui, j'ai en quelque sorte arrêté de fréquenter des gens minces après ça.

Rose, 38 ans

Un mec avec qui je suis sortie a une théorie bien fumeuse. Selon lui, les filles grosses sont meilleures au lit. La raison ? Elles n'ont rien à offrir à un homme, alors elles disent oui à tout. En gros, elles se plient en quatre et font des choses dont elles n'ont pas envie parce qu'elles sont laides et que personne ne veut d'elles. Et parce que leurs cuisses se touchent, elles ont un vagin plus serré. Quand il m'a dit ça, j'ai eu l'impression que ma seule raison d'être était de faire plaisir à quelqu'un.

J'avais environ 19 ou 20 ans à l'époque. Je me suis sentie vraiment mal à ce moment-là. Peu importe ce que j'aimais ou ce que je défendais, personne ne me voyait pour ce que j'étais. Très tôt, j'ai appris que beaucoup d'hommes étaient prêts à coucher avec moi en secret, mais que jamais ils ne l'assumeraient et que le prix à payer était d'être une fille facile. Personne ne mérite d'être traité comme ça. Mais ce n'est pas grave. J'ai appris de ces expériences et je ne les répéterai plus jamais.

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