Ma vie, mon œuvre, mes clients chelou : je suis livreur de paniers gourmands

Aux États-Unis, on livre les fruits comme les fleurs : en bouquet. Messages posthumes, plans drague : les livreurs ont des milliers d'anecdotes à raconter.
23.8.17

Bienvenue dans Cuisine Confessions, une rubrique qui infiltre le monde tumultueux de la restauration. Ici, on donne la parole à ceux qui ont des secrets à révéler ou qui veulent simplement nous dire la vérité, rien que la vérité sur ce qu'il se passe réellement dans les cuisines et les arrière-salles des restaurants.

J'ai bossé pendant trois ans chez Edible Arrangements [une entreprise américaine spécialisée dans la composition de paniers ou de bouquets de brochettes de fruits, ndlt]. C'était cool – je donnais mes jours de disponibilité et on me filait une camionnette à conduire : je pouvais faire ce que je voulais du moment que les fruits arrivaient en bonne et due forme.

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Évidemment, à la fin de la journée, il y avait toujours un client mécontent qui ne pouvait pas s'empêcher de me les briser. On recevait notamment pas mal de commandes depuis les États voisins – souvent des mecs qui voulaient envoyer des bouquets à des meufs qu'ils stalkaient sur Internet. Je les appelais souvent pour leur dire que l'adresse qu'ils m'avaient filé n'était pas la bonne, en mode « Peut-être qu'elle a déménagé ou bien qu'elle se fout de votre gueule ». Désolé, je n'étais pas payé pour pister les traces d'un amour perdu.

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D'autres types pratiquaient la drague par livraison de fruits. Ils laissaient des messages du style « Je t'ai vu en boîte l'autre jour et tu m'avais dit que tu bossais chez machin… ». Du coup, c'est moi qui me tapais le lieu de travail en question, à la recherche de Jeannette, cheveux bruns, peau blanche – super simple de retrouver quelqu'un avec ce genre de portrait-robot. Parfois, je n'avais même pas le nom de la personne à qui je devais livrer l'arrangement. On me donnait comme consigne des trucs du genre : « Elle s'appelle 'Ma jolie', appelle-la comme ça dès que tu la vois. » Je m'en suis taper des commandes de ce genre.

On recevait pas mal de commandes depuis les États voisins de mecs qui voulaient envoyer des bouquets à des meufs qu'ils stalkaient sur Internet.

Un jour, un gars est venu commander deux bouquets avec le même message dessus : « Je suis désolé ». Il en avait prévu un pour chaque petite amie. Je suppose qu'elles avaient découvert le pot aux roses et qu'il tentait de sauver les meubles. L'une des meufs est venue chercher elle-même le panier – j'ai eu envie de lui dire qu'il avait envoyé le même à l'autre nana, mais je me suis retenu. C'était notre job de ne pas dévoiler ce genre de secret.

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Une fois, on a découvert qu'une jeune fille mentait à son père : elle lui avait dit qu'elle allait à l'université alors qu'en réalité, elle tenait la caisse d'un cinéma. Son père lui avait fait envoyer un bouquet de félicitations pour son diplôme. Quand je lui ai remis, elle a tout déballé.

J'ai aussi dû aller dans pas mal de maisons de retraite particulièrement déprimantes. Quand je me baladais dans les allées silencieuses, les employés m'avertissaient : « Ne les laissez surtout pas vous suivre dans l'ascenseur ! Ils ne doivent pas sortir ». Tous ces vieux n'avaient qu'une idée en tête : se tirer d'ici au plus vite. À chaque fois, je me disais qu'il fallait faire quelque chose pour les aider.

Une dame est morte une heure avant que je débarque avec un bouquet accompagné d'un message qui disait : « Prompt rétablissement ! ». C'était aussi dans une maison de retraite. Il y avait une citation de la Bible en plus sur la carte. Je suis arrivé avec la commande dans les bras et les infirmières ont mis quelques minutes avant de réaliser que c'était pour la personne qui venait de mourir.

Je leur ai laissé le bouquet.

Une autre fois, une vieille dame s'est fracturé l'épaule alors que j'étais en train de disposer le bouquet chez elle. Elle a voulu s'asseoir sur son canapé mais a loupé l'atterrissage. J'ai dû appeler l'ambulance et attendre les secours avec elle. J'ai même appelé sa famille pour les prévenir. Le lendemain, elle m'a appelé pour me remercier. C'était trop mignon.

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C'était glauque. J'avais une livraison posthume dans les bras. Gros questionnement moral.

J'ai aussi fait face à un dilemme. J'avais une livraison pour un prénommé Justin de la part de sa mère. Quand j'ai débarqué dans son bureau, l'un de ses collègues m'a dit « Justin n'est pas là aujourd'hui… Sa maman vient de mourir ». C'était glauque. J'avais une livraison posthume dans les bras. Gros questionnement moral.

Mais, dans ce job, tout n'est pas si noir. Une fois, j'ai réussi à utiliser un bouquet de fruits pour entrer dans un festival de musique. J'ai checké quel groupe allait passer, le nom du chanteur principal et j'ai écrit un faux message sur le bouquet. J'ai débarqué au niveau de la sécurité avec un bouquet de fruits énorme – ils m'ont fait entrer en backstage et j'ai pu le donner au groupe directement. J'ai ensuite traîné un peu dans l'espace VIP pendant qu'ils jouaient quelques morceaux.

On blaguait souvent entre nous en disant qu'on pourrait envahir n'importe quel pays avec des compositions de fruits. On s'imaginait une armée de gens portant des bouquets et des paniers – une sorte de laissez-passer universel.

C'est une expérience assez dingue quand on y pense. Les gens sont vraiment heureux à l'idée de recevoir une pile de fruits en morceaux. Et tous les jours, j'en apprenais un peu plus sur leur vie privée.

Propos rapportés par Becky Hughes


Cet article a été préalablement publié sur MUNCHIES US en novembre 2016.