Crime Champignon
Illustration de Tor Brandt 

Un crime (presque) parfait

Il complote dans l’ombre depuis des milliers d’années et emporte furtivement les gourmands sans laisser de traces. Qui ? Le champignon pardi.
illustrations Tor Brandt
30 octobre 2018, 11:00am

L'article ci-dessous a été publié dans le 2e numéro de Club Sandwich, magazine papier, indépendant et annuel. Chaque numéro s'intéresse à la représentation d'un aliment en particulier dans la culture, l'art et la société. Après l'œuf, c'est au tour du champignon d'être passé au crible. Et quoi de plus naturel pour inaugurer une collaboration entre Munchies et Club Sandwich que de s'attarder sur le pouvoir meurtrier du champi', arme de destruction fongique.

Une angoisse inexprimable vous serre la gorge ; bientôt, des brûlures d’estomac atroces vous plient en deux. Des vomissements incessants ne sont interrompus que par une diarrhée abondante, parfois sanglante. Une fièvre incontrôlable vous déshydrate complètement, votre corps n’est qu’une crampe géante, votre foie se nécrose. Soudain, les troubles nerveux prennent le relais. Votre agonie est lente, votre immobilité absolue, vous souffrez pendant une ou deux semaines. Enfin, votre cœur lâche.

Cause du décès ? Empoisonnement par champignon. « Pour un assassin, un seul champignon est vraiment digne d’intérêt », écrivait en 1972 l’ethnobotaniste américain Robert Gordon Wasson, « c’est l’amanite phalloïde », responsable de 90 % des décès par consommation de champignons en Europe. Trente grammes, soit la moitié de son chapeau, suffisent à envoyer un adulte se balader sur les bords du Styx. Ses toxines sont tellement puissantes qu’elles résistent à tout, cuisson, séchage, congélation.

Les empoisonnements fongiques ponctuent l’Histoire, mais il est intéressant de noter que presque tous posent des problèmes aux spécialistes. Parce que le champignon est d’une discrétion absolue ou parce qu’il est difficile à utiliser avec succès ? Passons en revue quelques méthodes qui garantissent un crime (presque) parfait.

1. S’entourer d’une équipe compétente

L’un des empoisonnements les plus célèbres de l’Histoire est sans doute celui de Claude. En 54 après J.-C., l’empereur romain exprime ses doutes quant à son successeur Néron, que son épouse Agrippine a eu d’un premier lit. Décrite comme arriviste et assoiffée de pouvoir, Agrippine doit agir en stratège pour s’assurer que son fils montera bien sur le trône. Elle sait que son mari a un appétit d’ogre et que ses repas ne s’achèvent que lorsqu’il ronfle bruyamment ; elle décide donc que cette gloutonnerie le perdra.

On fait appel aux services de Locuste, empoisonneuse de profession : elle met au point un mélange de plusieurs toxines qui ne doivent agir ni trop rapidement, car cela signerait clairement le crime, ni trop lentement pour que Claude n’ait pas le temps de désigner un nouveau successeur. Halotus, eunuque goûteur, est chargé d’inoculer le poison dans le plat de cèpes servi à Claude. Après quelques heures de souffrance, l’empereur se met à vomir ; son médecin personnel, également amant d’Agrippine, est appelé à son chevet et, prétendant l’ausculter, lui introduit dans le gosier une plume enduite de poison.

Depuis que Claude le papa du petit Neron n'est plus là, la relation entre Agrippine et son fils est orageuse. Illustration de Adrien de Montbron.

Claude se tord de douleur toute la nuit et meurt au petit matin sans avoir pu destituer Néron, qui régnera dès 54 et assassinera lui-même sa mère. Des siècles plus tard et malgré de nombreux témoignages de contemporains, l’empoisonnement n’a toujours pas été prouvé. Bien que les assassinats soient légion à cette époque, une intoxication alimentaire ou une mort naturelle sont fréquemment évoquées. On raconte qu’à un banquet, on aurait dit à Néron que les champignons sont la nourriture des dieux ; « Oui », aurait-il répondu « puisqu’ils ont déifié mon père ».

2. Se montrer patient

Quand il s’agit d’empoisonner, le champignon prend son temps. Il lui faudra même cinq mois pour achever le pape Clément VII en 1534. Les historiens se querellent encore pour savoir s’il s’agit d’un accident ou d’un assassinat ; mais le contexte politique tendu de l’époque laisse à penser que le pape aurait été stratégiquement empoisonné. Parmi ses ennemis les plus notables, Henri VIII, roi d’Angleterre, que Clément VII fait excommunier après son divorce, rompant ainsi les relations diplomatiques entre l’Angleterre et l’Italie et entraînant la Réforme anglicane.

Les prêtres britanniques ayant prêté allégeance à Rome sont victimes de sanglantes répressions et Clément VII meurt six mois après dans des circonstances encore non élucidées à ce jour. Grand amateur de champignons, le pape avait fait interdire la cueillette dans la vingtaine d’hectares du jardin du Vatican pour être sûr qu’ils lui reviennent tous. On raconte que des amanites phalloïdes auraient été ajoutées à son repas et qu’elles contribuèrent à détruire une santé chancelante, l’emportant après cinq mois de terribles souffrances.

3. Connaître ses champignons sur le bout des doigts

Un bon assassin doit être capable de distinguer les champignons mortels des vénéneux. Une leçon que nous enseigne Henri Girard, le seul serial killer à avoir utilisé l’espèce fongique pour commettre ses crimes. Cet assureur parisien est arrêté en 1918 après avoir tué dix personnes selon un mode opératoire est bien huilé : il persuade de jeunes couples de prendre des polices d’assurance et touche comme courtage les primes de la première année.

Un peu avant le paiement de la seconde prime, il invite ses proies à dîner et leur sert des amanites phalloïdes. Il empoche alors le contrat à son nom après leur décès, quelques semaines plus tard. Sa connaissance imparfaite des champignons le perdra enfin : à cause d’un livre de mycologie erroné, il cueille de l’amanite citrine, décrite comme mortelle alors qu’elle est tout juste vénéneuse. Sa victime survit et prévient la police. Celui qu’on surnomma le Landru des champignons finit sa vie en prison, où la tuberculose l’emporte.

4. Invoquer les croyances populaires

On dit que nul n’est censé ignorer la loi mais qu’en est-il des règles de la cuisine ? C’est la défense qu’a choisi Marie Mouretou, sœur Brigitte en religion, après avoir assassiné par mégarde onze enfants âgés de 10 à 18 ans, en octobre 1884 à la colonie agricole de Saint Louis de Villenave d’Ornon (Gironde). L’empoisonneuse sert accidentellement au déjeuner des amanites phalloïdes mêlées à des champignons qu’elle avait ramassés autour du camp.

Dans son plaidoyer, elle déclare avoir fait le test réputé infaillible de la pièce de monnaie : on fait bouillir les champignons dans de l’eau avec une pièce d’argent. Si la pièce reste intacte, c’est qu’ils sont comestibles. Le tribunal correctionnel de Bordeaux la condamne pour homicide involontaire et elle écope d’un jour de prison et de 600 francs d’amende. Ou un crime sans grand châtiment.

Retrouvez l'intégralité de l'article dans Club Sandwich n°2, disponible en librairies ou sur le site. S'il vous faut plus d'arguments pour vous procurer les 144 pages de textes et d'illustrations dédiées aux champis, sachez que ce numéro répond aussi à ces questions : comment transformer votre chien en chasseur de truffes ? Les champignons chinois rendent-ils immortels ? Le champignon pourrait-il remplacer le plastique ? Les champignons de Paris sont-ils vraiment de Paris ?


Anna Broujean est la créatrice de Club Sandwich

Tor Brandt a déjà illustré des papiers pour Vice, n'hésitez pas à aller mater son site

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