Culture

10 questions que vous avez toujours voulu poser à une survivante de la Shoah

Batsheva Dagan, 94 ans, rescapée des camps d'Auschwitz et de Ravensbrück, y répond.
17.11.20
Survivante Shoah
PHOTO : MENAHEM KAHANA / AFP VIA GETTY IMAGES

Batsheva Dagan, 94 ans, a survécu à l’Holocauste. Elle est également autrice de livres pour enfants. Elle est née en Pologne en 1925, et au début des années 1940, elle a fui vers l’Allemagne où elle a travaillé comme domestique chez une importante famille nazie. Elle a été arrêtée à Schwerin, dans le nord-est de l’Allemagne et a été transférée dans six prisons différentes avant de se retrouver à Auschwitz, en mai 1943. Elle a, par la suite, été envoyée vers le camp de concentration pour femmes de Ravensbrück.

Les parents de Batsheva Dagan ont été assassinés dans le camp d’extermination de Treblinka et sa petite sœur a été fusillée alors qu’elle essayait de s’enfuir du ghetto de Radom, en Pologne. Deux de ses frères sont également morts pendant l’Holocauste. Batsheva a survécu. Après la Libération, elle est partie s’installer en Israël, et elle vit aujourd’hui à Holon, près de Tel-Aviv.

Elle est toujours l’une des voix les plus ferventes à s’exprimer sur la Shoah, le terme hébreu pour désigner l’Holocauste. D’autant plus lorsque l’AfD, parti d’extrême-droite allemand accusé de négationnisme, gagne en popularité. J’avais donc des milliers de questions à poser à Batsheva, mais j’ai essayé de n’en garder que 10.

VICE : Bonjour Batsheva. Où est-ce que vous vous sentez chez vous à l’heure actuelle ?
Batsheva Dagan : Aujourd’hui, chez moi c’est Israël. Mon premier chez moi, ça a été la Pologne, et j’y retourne de temps en temps, parce que mon travail est lié à Varsovie et à Auschwitz. J’ai des sentiments positifs quand je vais là-bas, parce que je parle toujours polonais. Je n’ai rien oublié.

Vous avez écrit des livres pour enfants sur l’Holocauste. Est-ce que ce n’est pas un peu sombre pour les gosses ?
Après la Libération, j’ai travaillé en tant que maîtresse en école maternelle. J’ai un numéro tatoué sur l’avant-bras gauche, et les enfants me demandaient ce que c’était. Alors c’est pour ces enfants que j’ai écrit ces livres. Parce que je cherchais une manière de leur répondre afin qu’ils puissent comprendre.

Je veux que les enfants sachent qu’ils ont toujours le choix entre le bien et le mal.

Vous pensez que les enfants devraient entendre parler de l’Holocauste ?Les enfants entendent parler des choses. Ils sont au courant, qu’on le veuille ou non. Ils savent plus de choses que ce qu’on croit. C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire de leur présenter le sujet de manière appropriée, et pas seulement à travers des histoires horribles. Il faudrait leur expliquer clairement ce qu’il s’est passé, mais il est important que les enfants entendent aussi les bonnes choses qui se sont produites. Par exemple la solidarité et l’entraide qui ont pu naître entre détenus dans les camps. Je veux que les enfants sachent qu’ils ont toujours le choix entre le bien et le mal. Ils font ce choix tous les jours, même quand ils se retrouvent face à de petits problèmes.

Il y a eu des bons moments à Auschwitz ?
Oui, par exemple lorsque les gens mangeaient du pain et qu’ils le partageaient avec leurs codétenus. Je suis fière de dire que j’avais l’habitude de partager du pain avec sept femmes, et je m’assurais que les miettes soient réparties équitablement. J’ai écrit un poème dans mon livre sur ce partage du pain et comment chacune évaluait sa part. Pendant cette période, je voyais la souffrance comme quelque chose de naturel dans la vie, mais j’ai toujours gardé espoir.

Vous aviez des amis nazis ?
Non. Non, non, non. Le fait d’être juive faisait que l’on me considérait comme une pestiférée. La famille pour laquelle je travaillais (comme domestique) avait un grand portrait d’Adolf Hitler dans leur chambre d’amis, et je devais faire la poussière tous les jours. Après la Libération, je suis allée les voir pour leur dire que j’étais toujours en vie. La vieille grand-mère de la famille m’a répondu : « Le Führer nous a trahis. »

Est-ce que vous avez voulu vous venger ?
Non. Enfin, peut-être contre ma responsable. Elle a été condamnée à mort après la guerre. Lorsqu’on lui a demandé si elle était désolée de ce qu’elle avait fait, elle a déclaré : « Non, je l’ai fait pour la mère patrie. » C’est un patriotisme tout à fait morbide. Elle ne pensait pas par elle-même. Cette femme était un mouton.

Vous n’aviez plus peur de la mort lorsque vous étiez dans les camps ?
La peur m’habitait à chaque instant. Mais je suis parvenue à la contrôler, à Auschwitz, je cherchais toujours quelque chose à faire. Par exemple, je lisais ce que les autres détenus écrivaient. J’apprenais des choses, j’apportais à mon âme une nourriture positive. Et comme il y avait là des gens de toute l’Europe, j’ai appris le français dans les camps avec une dame qui venait de Belgique.

Pensez-vous que les Allemands ont tiré des enseignements de leur histoire ?
Quand je vois qu’il y a encore des néo-nazis en Allemagne aujourd’hui, permettez-moi d’en douter. Cela montre bien que certains Allemands n’ont rien appris. Mais il ne faut pas oublier que cette période a également fait beaucoup de victimes allemandes.

Vous pensez que les Allemands qui ne se sont pas opposés à Hitler devraient automatiquement être considérés comme responsables ?
Non. Je crois plutôt que les Allemands avaient peur d’exprimer leurs opinions ouvertement. Parce que c’était dangereux. Je crois aussi que beaucoup d’entre eux étaient indifférents, qu’ils ne s’en souciaient pas. Il y avait également des Allemands dans les camps, mais ils étaient mieux traités et on ne leur tatouait pas un numéro. Dans le camp de Auschwitz, les femmes allemandes étaient mieux traitées que les autres. On le voyait en un coup d’œil : les femmes qui avaient encore des cheveux étaient allemandes.

Est-ce qu’il y a encore des choses dont vous ne parlez pas ?
Oui. Parfois, quand je rêve, il m’arrive d’avoir l’impression de retourner dans le camp. Mais je m’en suis sortie. Je suis toujours là, bien en vie.

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