Drogue

La Colombie envisage de légaliser son industrie de la cocaïne

Le sénateur Iván Marulanda a proposé un projet de loi sur la légalisation de la cocaïne en Colombie, qui est actuellement à l'étude au Congrès colombien.
7.12.20
GettyImages-1229399195Members of the National Drug Control Directorate (DNCD) in the Dominican Republic guard 1,747 kg of cocaine in Santo Domingo on November 1, 2020. The drug camouflaged as kitchen items, which was coming from Colombia and had Rotterd

Après quarante ans d’une politique antidrogue soutenue par les États-Unis et basée sur la criminalisation la feuille de coca, le sénateur Iván Marulanda et d’autres membres du Congrès colombien entendent bien changer de cap. Ils veulent créer une industrie légale de la cocaïne pour en fournir aux patients souffrant de douleurs. Comme en Bolivie, ils espèrent également faire entrer les milliers de cultivateurs de coca illégaux dans une industrie légale et locale. Nous avons rencontré Marulanda pour discuter de son projet de loi, qui est actuellement à l'étude au Congrès colombien. 

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VICE : Que propose exactement votre projet de loi ?
Iván Marulanda : La proposition est que l'État achète toute la production de coca colombienne au prix du marché. La destruction des plantations coûte à l'État près d'un milliard d'euros par an. Acheter la récolte de tous les agriculteurs coûterait 608 millions : moins que de la détruire. 

Avec cette intervention du gouvernement, deux choses se produiraient. Premièrement, 200 000 familles retrouveraient la légalité et ne seraient plus poursuivies par l'État. Habituellement, ces familles de paysans finissent par devoir quitter leurs terres, déboiser de nouvelles zones et recommencer à cultiver clandestinement la cocaïne. Deuxièmement, la Colombie détruit environ 300 000 hectares de forêt par an. On estime que les familles de cultivateurs de coca sont responsables de 25 % de cette déforestation annuelle. Les écosystèmes de la Colombie sont les dommages collatéraux. 

Que ferait le gouvernement avec toutes ces feuilles de coca ?
L'État fournirait les matières premières aux industries artisanales, principalement indigènes, qui les utiliseraient pour produire des aliments, de la farine, des médicaments et des boissons comme le thé. Ces métiers ancestraux n'ont pas eu la chance de se développer en Colombie, car la matière première est stigmatisée et persécutée par les autorités judiciaires. Donc, d'une part, il s'agit de développer ces industries. Les groupes indigènes ont une relation forte avec la feuille de coca car ils en prennent soin depuis des centaines d'années. 

Aujourd'hui, la feuille de coca a aussi d'autres propriétés. Des études montrent qu'elle contient une quantité importante de calcium. Elle a des propriétés nutritionnelles. Il existe donc de nombreuses possibilités de l'utiliser dans différentes productions industrielles. Elle peut aussi servir à fabriquer de l’engrais.

L'État produirait également de la cocaïne. Il fournirait la coca et la cocaïne à des groupes de recherche du monde entier qui pourraient l'étudier pour des usages analgésiques (antidouleur). Cela n'a pas été fait car il est difficile pour ces groupes de recherche de se procurer de la cocaïne. Les entreprises concluraient des contrats avec des sociétés pharmaceutiques disposant d'une recherche de pointe et de protocoles de haute sécurité pour l'acheter sous forme pure à l'État.

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En Colombie, la consommation personnelle de cocaïne est légale et reconnue comme un droit de l'homme. Nous avons cette liberté et l'État ne peut pas intervenir. Mais ce que nous n'avons pas, c'est un moyen légal de répondre à cette demande. Les consommateurs sont donc obligés de se tourner vers le crime organisé pour en obtenir. C'est de la cocaïne de mauvaise qualité et souvent mélangée à des substances non réglementées. Elle est partout : dans nos écoles, dans les universités, dans les parcs et les bars. Elle se trouve dans tous ces espaces publics.

Par conséquent, mon projet de loi couperait les ponts entre les agriculteurs et le crime organisé, mais aussi entre le crime organisé et les consommateurs. L'État colombien pourrait distribuer cette substance aux usagers dans le cadre d'un programme de santé publique, par l'intermédiaire de médecins qui évalueraient si une personne est apte à en prendre pour sa douleur. A-t-elle la bonne condition physique et les bonnes dispositions mentales ? C'est la question que nous devrions nous poser. Ensuite, il s'agirait de cocaïne de haute qualité. L’autre facteur qui est important ici, c’est que tous les consommateurs ne sont pas dépendants. Moins de 10 % des consommateurs le sont. 

La guerre contre la drogue en Colombie a-t-elle été un succès ?
La Colombie a une loi sur la drogue basée sur l'action militaire et policière qui remonte aux années 1980, lorsque le trafic de drogue était l'arme la plus puissante dont disposaient les cartels. La première réaction de la Colombie, qui reflète la réponse de la communauté internationale, a été de déclarer une « guerre à la drogue », comprise exclusivement comme une opération d'ordre public. Cela a conduit à une persécution de la plante de coca, dont les feuilles servent à fabriquer la cocaïne.

 

Cette approche n'a jamais changé depuis les années 1980. Au contraire, la loi sur les drogues en Colombie a même été consolidée et appliquée de manière de plus en plus stricte, presque comme un dogme. Pourtant, la Colombie exporte 90 % de la cocaïne consommée dans le monde. Environ 1 500 tonnes de cocaïne quittent nos frontières chaque année. Et il y a environ 200 000 hectares de terres consacrées à la culture de la coca. Nous sommes inondés de cocaïne, de mort et de violence. Nous avons perdu la souveraineté sur le territoire colombien au profit d'organisations criminelles internationales. 

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Comment comptez-vous soustraire le commerce de la cocaïne aux mains des organisations criminelles ?
Nous devons nous rappeler que l'État dispose d'une grande marge de manœuvre sur ce point. L'achat de feuilles de coca, au lieu de détruire les récoltes, nous donne une grande marge fiscale qui nous permet d'augmenter le prix en cas de besoin. Et si nécessaire, il est possible d'investir encore plus d'argent public. L'essentiel ici est de sauver des vies. 

Nous devons reprendre le contrôle de l'État. Nous le perdons à cause de la corruption et de l'ingérence des narcos dans la politique. Je fais partie de conseils municipaux, de départements fédéraux et du Congrès. Ils vont jusqu'aux plus hauts niveaux du gouvernement national.

Iván Marulanda

Le sénateur colombien Iván Marulanda à son domicile de Rionegro, dans le département d'Antioquia, en Colombie, le 15 septembre 2020. Photo : JOAQUIN SARMIENTO/AFP via Getty Images

Que penseraient les États-Unis de la légalisation de la cocaïne en Colombie ?
Les États-Unis ont été un allié important de la Colombie. Cela fait quarante ans que nous avons une loi qui coûte des milliards de dollars et qui ne donne aucun résultat. En fait, elle fait encore plus de dégâts. Essayons une alternative. Les États-Unis sont comme la Colombie. Nous investissons des sommes gigantesques dans la « guerre contre la drogue » et tout cela finit à la poubelle, au lieu de nous consacrer au développement humain et social pour améliorer le bien-être des citoyens. Je pense que les relations entre la Colombie et les États-Unis seront très différentes avec Joe Biden. 

La Colombie a-t-elle le droit de faire ce qu'elle veut avec sa cocaïne ?
C'est là le problème. La politique antidrogue en Colombie n'a pas le même effet que dans un pays comme les États-Unis ou un pays européen. Nous sommes les producteurs. Cela détruit la vie de nos jeunes, de nos soldats et de nos forces de l'ordre. L'économie est totalement défigurée à cause de cela. C'est une situation dramatique. La loi actuelle sur la drogue est en train de détruire la Colombie. 

Il y a des pays qui ont exprimé leur solidarité avec la Colombie sur ce point. La Colombie a tout à fait le droit de chercher une solution à ce problème. Mais je n'exclus pas la possibilité que d'autres pays appliquent une loi de santé publique qui autorise l'État à fournir de la cocaïne aux consommateurs. Ils pourraient en acheter à l'État colombien et ensuite la distribuer à leur discrétion, en dehors du marché noir. 

Quels sont les principaux obstacles qui menacent votre projet de loi ?
La cocaïne est un énorme tabou. Les Colombiens naissent et grandissent avec l'idée que le trafic de drogue est une guerre. Avec ce projet de loi, nous espérons ouvrir un dialogue. Lors des prochaines élections présidentielles, en 2022, j'espère que l'opinion publique demandera aux candidats : « Que pensez-vous de la légalisation de la cocaïne ? » Cela n’est encore jamais arrivé en Colombie.

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